Ce que les humains ont perdu
Chez Ildikó Enyedi, le cinéma commence souvent par une croyance simple : le monde est traversé de correspondances secrètes. Les contraires s'y font face et parfois s'y résolvent : rêve et réalité, corps et âme, humain et animal, et plus récemment humain et végétal. Ce mysticisme, moins ésotérique que philosophique, s'incarne dans des images concrètes, d'une clarté désarmante. Les animaux y occupent une place décisive : ils regardent, attendent, aiment sans calcul. Dans Tamás et Juli, l'accouplement furtif de deux chiens, dont les amants sont témoins, préfigure ironiquement leur incapacité à s'unir : ce qui est immédiat et naturel pour l'animal devient, pour les humains, un parcours semé d'entraves. De même, les cerfs de Corps et âme se retrouvent chaque nuit dans un rêve commun, là où leurs doubles humains butent sur leurs corps, leurs peurs, leurs habitudes. Dans Silent Friend, ce n'est plus l'animal mais l'arbre qui fait lien, un ginkgo séculaire, planté au cœur d'un jardin botanique, autour duquel se déploient trois récits situés à des époques différentes. Réseau de racines et de branches, il devient motif visuel et principe narratif, point de ralliement silencieux des existences humaines. Chez Enyedi, l'animal ou le végétal est toujours l'indice discret d'une autre logique du monde.
Ce monde de signes est traversé par une nostalgie presque platonicienne : celle d'une unité perdue. Les histoires d'amour en portent la trace. Tamás et Juli raconte l'impossibilité d'une union condamnée par le travail, le temps et la fatalité. Histoire de ma femme explore, à travers le regard jaloux du capitaine Störr, l'inadéquation profonde des perspectives masculine et féminine, chacun regarde l'autre sans jamais parvenir à habiter son point de vue. Corps et âme semble proposer une issue : deux êtres partagent le même rêve, comme si l'inconscient offrait ce que le réel refuse. Mais là encore, l'unité n'est ni immédiate ni garantie ; elle exige lenteur et apprentissage.
Cœxistences
Si l'unité ne peut être réparée dans le monde, elle peut cependant être recomposée dans le cinéma. Par le montage et la circulation des formes, Enyedi intervient sur le temps, faisant se rencontrer des époques distinctes, créant parallèles, superpositions et résonances. Tamás et Juli fait ainsi cœxister par le montage l'éclosion d'un amour au printemps et sa fin tragique lors d'une nuit de Nouvel An hivernale et enneigée, sous forme de flashs mémoriels. Silent Friend superpose trois récits situés à des époques différentes, trois régimes de savoir qui se répondent sans se fondre. Freischütz, enfin, actualise l'opéra de Weber dans la Hongrie contemporaine tout en entrelaçant des scènes venues d'une époque plus ancienne, peut-être celle de la Bohême du XVIIe siècle, où se déroule l'action originelle de l'opéra. Chez Enyedi, le montage ne relie pas seulement des plans. Il fait cœxister des temps.
Freischütz montre comment l'opéra peut s'entrelacer au cinéma, chaque art enrichissant l'autre. C'est la seconde dimension du montage chez Enyedi, qui permet de faire cœxister différents arts et formes de savoir. Le cinéma devient ainsi médium des médiums. Dans Mon XXe siècle, le spectateur assiste à la naissance simultanée de l'électricité et du cinéma. Silent Friend orchestre une communion entre arts et sciences, de la danse rituelle autour du ginkgo à la technologie contemporaine de la visioconférence. Simon le Mage met le mentalisme au service de la police scientifique, transformant l'intuition en instrument de connaissance. Par ce kaléidoscope des arts et des techniques, le cinéma d'Enyedi active l'intuition du spectateur et lui donne accès à des formes de connaissance plus profondes, sensibles et poétiques.
Le montage enyedien établit également une connexion entre antipodes topologiques. La mine où travaille Tamás est à la fois un décor naturaliste, comme les abattoirs de Corps et âme, et un souterrain magique, qui rappelle les profondeurs rêvées d'Henri d'Ofterdingen. Freischütz, adaptation libre de l'un des premiers opéras romantiques, relie lui aussi l'œuvre d'Enyedi au romantisme allemand, et, plus généralement, à la culture germanophone, tout comme Silent Friend et Histoire de ma femme, respectivement à Marburg et Hambourg. Mais le cinéma d'Enyedi est surtout cosmopolite : New York et Budapest dialoguent dans Mon XXe siècle, du reste traversé par la circulation de l'Orient-Express ; un mage hongrois est convoqué à Paris (Simon le Mage), une Parisienne épouse un marin parcourant les mers (Histoire de ma femme), des chercheurs venus de différents continents dialoguent dans Silent Friend. Contrairement au solide ginkgo, l'humanité dispersée cherche encore ses points d'ancrage.
Le kaléidoscope enyedien n'est pas seulement philosophique ou mystique: il agit aussi comme une exploration de la psyché des personnages. Dans ce va-et-vient constant entre temps, espaces et imaginaires, le cinéma de la réalisatrice de Terapia devient une psychanalyse visuelle, il révèle ce qui reste indicible et lui donne forme. C'est dans cette traversée conjointe du cinéma et de l'inconscient que s'esquisse une possibilité de réparation.
Louise Dumas