Né en décembre 1937 à Chișinău (actuelle Moldavie), Naoum Kleiman a consacré sa vie à l'étude et à la transmission du cinéma soviétique comme mondial. Mentor de plusieurs générations de chercheurs en cinéma russe et soviétique, il a toujours eu à cœur de partager son savoir encyclopédique et sa curiosité auprès d'un public aussi large que possible.
Issu d'une famille au destin brisé par la déportation en Sibérie, Naoum Kleiman n'a cessé de chérir la puissance émancipatrice de la culture face à l'obscurantisme et l'oppression. Après une formation au VGIK (l'école de cinéma de Moscou), il embrasse dès les années 60 une carrière d'historien et de conservateur du cinéma. Son nom est notamment attaché au travail de Sergueï Eisenstein, dont il s'évertue inlassablement, encore aujourd'hui, à explorer les archives, à restaurer les films et à publier les écrits (dont un grand nombre demeurent inédits). Ainsi, en 1965, à la demande de l'Union des cinéastes, Kleiman s'attelle, après le décès de la veuve d'Eisenstein, Pera Atacheva, à la mise en place du Cabinet scientifique et mémorial d'Eisenstein dans l'ex-appartement de Pera à Moscou, rue Smolenskaïa. Il le dirigera de 1967 à 1989, date à laquelle il prend son poste de directeur du Musée du cinéma, auquel le Cabinet Eisenstein sera rattaché. Sous sa houlette, le Cabinet, affectueusement surnommé par les cinéphiles « Smolenskaïa » et reconnu par l'Académie européenne du cinéma (EFA) comme trésor de la culture cinématographique européenne, devient un centre international de la recherche eisensteinienne (Jay Leyda, Annette Michelson, Youri Tsivian, Mikhaïl Iampolski, François Albera...), ainsi qu'une véritable Mecque du cinéma, accueillant pendant plus de cinquante ans de nombreuses personnalités, d'Andrzej Wajda à Francis Ford Coppola, d'Isabelle Huppert à Wong Kar-wai, de King Vidor à Terry Gilliam...
En 1988, sous l'égide du Centre de recherches culturelles Eisenstein, une fondation indépendante et non-commerciale créée par un collectif de chercheurs, la revue Kinovedtcheskie zapiski (« Notes en études cinématographiques ») voit le jour. Depuis 2013, Kleiman est le rédacteur en chef de cette publication de référence en langue russe sur l'histoire et la théorie du cinéma.
Après une longue gestation, le Musée du cinéma ouvre ses portes à Moscou en 1989. Kleiman en devient le directeur, s'attachant non seulement à multiplier les acquisitions du musée mais aussi à élaborer des programmations pour faire découvrir au public les trésors du cinéma, en coopération avec de nombreuses cinémathèques, fondations culturelles et ambassades de par le monde. En 1991-1992, Jean-Luc Godard en personne fait équiper l'une des salles du musée d'un système sonore Dolby Stereo, le premier en URSS. Après la chute de l'Union soviétique et les vagues de privatisations sauvages qui en découlent, Kleiman se bat farouchement pour préserver les collections et les missions culturelles et patrimoniales du musée, dont les locaux (le bâtiment du Kinotsentr) font alors l'objet d'une convoitise immobilière. En 2014, Kleiman voit son mandat non renouvelé par le pouvoir. Il reçoit l'année qui suit le Prix d'honneur du Festival du film de Berlin pour l'ensemble de son activité au service du cinéma.
Cette carte blanche est ainsi l'occasion de rencontrer une mémoire vivante du cinéma. Le programme de projections imaginé par Naoum Kleiman se déploie autour de cinq classiques du cinéma soviétique : ¡Que viva México! et Ivan le Terrible de Sergueï Eisenstein ; Okraïna et Alenka de Boris Barnet ; et Pluie de juillet de Marlen Khoutsiev. Montrés ensemble, ils reflètent l'hypothèse paradoxale de Naoum Kleiman selon laquelle les œuvres des deux premiers cinéastes forment comme les « deux rives du fleuve de l'avant-garde soviétique », alors que le troisième en serait l'héritier.
Ada Ackerman
Ada Ackerman est historienne de l'art, commissaire d'expositions et chargée de recherches au CNRS, au sein de l'unité de recherche THALIM (Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité). Spécialiste de l'œuvre de Sergueï Eisenstein, elle a publié Eisenstein et Daumier. Des affinités électives (Armand Colin, 2013) ainsi que A Biblioteca infinita de Serguei Eisenstein/The Endless Library of Sergei Eisenstein (Kinoruss, 2025 [2019]). Elle a assuré pour le Centre Pompidou-Metz le commissariat de l'exposition L'Œil extatique. Sergueï Eisenstein, cinéaste à la croisée des arts, présentée en 2019.