Cette programmation, qui célèbre les 50 ans des studios Kadokawa, peut sembler très hétérogène par les cinéastes et les genres investis ; mais les films sélectionnés sont rendus solidaires par l'ombre de leur producteur, Haruki Kadokawa.
Il est le fils de Genyoshi Kadokawa, président fondateur de Kadokawa Shoten, maison d'édition spécialisée dans la littérature japonaise classique et flirtant avec une forme de nationalisme. Haruki travaille dans la compagnie familiale et développe très tôt un esprit combatif, contraint de prouver à son père ses compétences : ce dernier n'hésite pas à le rétrograder violemment dans ses fonctions en cas de manquement, mais lui confie des missions de premier ordre.
Au décès de Genyoshi Kadokawa, Haruki prend la tête de l'entreprise. Il décide de réorienter la publication vers des œuvres de divertissement, répondant à son propre goût, et développe une activité dans la littérature policière et de science-fiction. En 1976, Haruki se lance dans la production cinématographique et crée la Kadokawa Haruki Office Ltd., qu'il inaugure avec Le Complot de la famille Inugami, adaptation du roman policier de Seishi Yokomizo. Haruki assure lui-même la production et la promotion du film, tandis que la réalisation est confiée à Kon Ichikawa. Haruki est connu pour sa fougue, son engagement dans le travail, ainsi qu'une forme d'originalité. « Il n'est pas un producteur de films, mais un organisateur d'événements », estime le président de la Tōei, Shigeru Okada. De fait, la promotion du Complot..., qui utilise comme bande-annonce un montage d'extraits, diffusé à la télévision, est particulièrement innovante pour l'époque. Si la réaction de la critique est cinglante, le film sera un succès populaire, premier d'une série qui entraîne avec lui toute la compagnie. Haruki sait s'appuyer sur différents atouts : la présence systématique au casting d'idoles comme Hiroko Yakushimaru, Tomoyo Harada et Noriko Watanabe est un soutien de taille pour assurer aux films une belle popularité, malgré la crise que traverse alors l'industrie cinématographique dans sa rivalité avec la télévision.
Passionné d'histoires policières et de science-fiction, Haruki investit à travers l'édition littéraire autant que la production cinématographique ces deux genres, dont les auteurs choisissent alors la Kadokawa Bunko comme maison d'édition. Le cinéma qu'il produit se veut grand public, distrayant et amusant. Avec le recul, il est parfois difficile de réaliser que les films de Shinji Sōmai (Sailor Suit and Machine Gun, Typhoon Club) étaient d'abord destinés aux enfants. Leur description de la société japonaise, confrontée à la délinquance ou à la drogue, résonne fortement avec le passé tumultueux et bagarreur de Haruki, ainsi que son évolution vers une forme de criminalité : il sera condamné une décennie plus tard pour trafic de cocaïne. Le Japon est alors en plein essor économique, et avec ces films, un peu rebelles, un peu violents, mais racontés avec une forme de légèreté, les productions de Haruki Kadokawa sont représentatives du glissement vers les années 80, cette période oisive d'hyperconsumérisme. La violence et la contestation politique encore actives dans le cinéma des années 70 laissent place à une satire sociétale, inaugurée par Kazuhiko Hasegawa et portée par Jūzō Itami.
En 1982, Haruki se lancera dans la réalisation avec Le Héros souillé, et délaissera progressivement la production pour se consacrer à sa nouvelle activité. Malgré quelques succès persistants et une image pouvant dépasser les frontières du Japon, Haruki mènera sa société vers l'endettement.
Frédéric Monvoisin