Robert Bober aura passé sa vie à l'ombre des écrivains avant d'en devenir un lui-même. Avec Pierre Dumayet, son ami, à qui il a adressé deux de ses livres, il a contribué à doter la télévision française d'une mémoire littéraire, de Lectures pour tous à quelques numéros d'Un siècle d'écrivains, deux séries, ou plutôt deux collections devenues mythiques et qui resteront inégalées.
L'œuvre de Bober, cinéaste à la télévision, auteur de plus de cent documentaires, restera donc à découvrir après le trop court hommage que nous lui consacrons. L'écrivain, lui, a su imposer sa voix, aussi singulière que pudique, une écriture faite d'instants suspendus, de gestes à peine ébauchés, comme celui de cette jeune femme qui a beaucoup pleuré devant Madame de... de Max Ophuls, au Studio des Ursulines, mais qui n'osera pas effleurer le narrateur de On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux (P.O.L, 2010), son compagnon de larmes le temps d'une séance. S'est-elle arrêtée un peu plus longtemps que nécessaire avant de traverser la rue Gay-Lussac, « Le temps que je la rejoigne ? Non, je ne crois pas. Elle se serait retournée. De quoi étions-nous séparés ? Je ne sais pas. Je suis resté à la voir disparaître. »
Citer le Bober écrivain, « un cinéaste qui écrit », c'est dire combien le Bober cinéaste est d'abord un inlassable arpenteur de lieux vides : l'île d'Ellis Island, « l'île des larmes » dont parle son complice Georges Perec, un cimetière juif à Vienne, qui paraît seulement peuplé de biches, dans Vienne avant la nuit (2017) – ce merveilleux film-essai, plutôt que documentaire proprement dit, où Bober observe encore une fois la photo de son arrière-grand-père, Wolf Leib Fränkel, avant de partir à la recherche d'une civilisation entière détruite par le nazisme.
Vienne, le Prater, ses cafés et leurs fantômes d'écrivains devenus arguments publicitaires, comme ce Thomas Bernhard qui ne laissa jamais ses compatriotes oublier leur indignité originelle, ou Joseph Roth, « citoyen des hôtels », ou encore Franz Kafka et Milena, qui furent si heureux dans cette ville, l'espace de quelques jours. Film-promenade, à la culture inépuisable et vagabonde, marabout-bout de ficelle-selle de cheval, mais à la rigueur calme de l'enquêteur qui ne se laissera pas distraire de sa piste. Tiens, on y retrouve l'histoire que racontait Jean-Luc Godard au début d'Hélas pour moi, avec Bernard Verley, celle de l'histoire à raconter, de la prière à dire et du feu à construire. Une histoire hassidique de Gershom Scholem, qu'avait aussi réinterprétée Chantal Akerman pour ses Histoires d'Amérique. Les grands esprits se rencontrent quand il s'agit d'évoquer la transmission, sa possibilité malgré tout, malgré l'irrémédiable.
Au babil du guide professionnel d'Ellis Island (Récits d'Ellis Island, 1980, avec Georges Perec), qui, lui, connaît l'histoire qui fera rire les visiteurs, répondent les traces à peine perceptibles de tant de souffrances accumulées, et les nuées sur l'Hudson River et la baie de New York. Bober, cinéaste et écrivain de l'impalpable.
Frédéric Bonnaud