La délicatesse d'un peintre

Mina Radović - 4 février 2026

Le nom d'Aleksandar Petrović est familier, qui allie de manière unique tradition classique et innovation esthétique avec toutes les qualités d'un grand peintre. Ses films se distinguent par une représentation de la vie intérieure et un traitement poétique des personnages, du drame et de la musique. Par leur regard à la fois aigu et expérimental sur les détails, par l'intérêt constant qu'ils portent à des communautés rarement représentées à l'écran. Les amants maudits d'Elle et lui, la prise de conscience face à la mort dans Trois, les Roms inoubliables de J'ai même rencontré des Tziganes heureux : Petrović crée des poèmes sonores et visuels, un régal pour le cœur et l'esprit, des films qui touchent à l'âme en invitant des gens ordinaires au cœur du drame. Même lorsqu'il s'attaque à des géants de la littérature comme Dostoïevski (Il pleut dans mon village), Boulgakov (Le Maître et Marguerite) ou Crnjanski (Migrations), il se penche sur les traces que des inconnus laissent sur la trame de l'Histoire.

Né à Paris en 1929 dans une famille serbe, Petrović fait partie de la première génération qui a fréquenté la célèbre école de cinéma FAMU de Prague. Mais après la rupture entre Tito et Staline en 1948, il est contraint de retourner à Belgrade. Diplômé en histoire de l'art, il s'illustre d'abord dans des courts métrages et des documentaires, avant de se tourner vers les longs métrages de fiction en 1958. Il est aussi un scénariste prolifique, un critique de cinéma renommé, doublé d'un pédagogue et professeur de cinéma respecté. Au cours des années 60, il fait sensation à l'international : régulièrement présent à Cannes, il remporte le premier Grand Prix du festival, ce qui lui vaut d'autres distinctions aux Oscars, aux Golden Globes et à la Biennale de Venise. Il est aussi l'auteur d'une série d'œuvres cinématographiques marquantes, qui ont rendu célèbre la Vague noire yougoslave et ont propulsé le cinéma de son pays sur la scène mondiale. Des années 70 aux années 90, il se diversifie avec des coproductions internationales, tournées dans plusieurs langues, entre l'Italie, l'Allemagne de l'Ouest et la France. Des œuvres qui témoignent de sa maîtrise de l'épopée littéraire et historique, et d'une remarquable sensibilité interculturelle.

La relation entre Aleksandar Petrović et la France le suivra toute sa vie : bilingue, il entretient des liens étroits avec Paris, où il revient régulièrement, où il a passe ses années de formation, et ses derniers jours. Figure incontournable de la Cinémathèque et du Festival de Cannes, il a été une personnalité culturelle de premier plan. À travers son cinéma, il a réaffirmé une tradition bien plus ancienne : le lien serbo-français qui remonte au XIXe siècle, aux rois serbes, à la dynastie Karađorđević et à l'héritage commun de la Grande Guerre. De la vie à la campagne aux topographies urbaines, des triptyques de guerre aux chants du cygne du peuple rom, des adaptations épiques de la littérature mondiale aux grandes coproductions portées par des stars telles qu'Isabelle Huppert, Romy Schneider ou Franco Nero, ce programme constitue la première rétrospective internationale consacrée à Aleksandar Petrović, un véritable maître du cinéma qu'il faut absolument redécouvrir.

Mina Radović