Pierre Zucca, faux et usage de faux

Pierre Eugène - 3 février 2026

Longtemps photographe de plateau (entre autres pour Rivette, Truffaut ou Chabrol), Pierre Zucca (1943-1995) opérait, disait-on, comme un agent double, capturant et reproduisant furtivement les films des autres, sans être vu. Cinéaste discret aux films méconnus, il semble s'être dissimulé d'autant plus dans les doubles fonds de ses images et leurs insaisissables jeux de piste.

Son premier long métrage, Vincent mit l'âne dans un pré (et s'en vint dans l'autre) (1975), est un joyeux hommage « à tous les menteurs » – à commencer par son propre père, André Zucca, dont est inspiré le personnage interprété par Michel Bouquet. Le père réel, célèbre photographe durant l'Occupation et personnalité haute en couleur, sut ensuite se faire oublier ; Pierre Vergne, son double fictionnel, devient un copiste de statues décoratives, au trouble passé, qui dit avoir perdu la vue et embobine son fils. Le jeune homme maussade (Fabrice Lucchini dans son premier grand rôle) un rien parano, jaloux et fouineur, se met à pister une femme mystérieusement liée à son père (Bernadette Lafont) autant que sa propre petite amie (Virginie Thévenet), errant par cercles concentriques de la ville à la banlieue, baladé entre la recherche d'une vérité qui l'envoie (se) promener et la jouissance fascinée des jeux de rôles qu'il observe à distance sans y pouvoir mais.

En effet, « quoi de plus riche que la vie s'offrant en spectacle à elle-même ? », comme il est dit dans Roberte (1978), adaptation de La Révocation de l'Édit de Nantes de Pierre Klossowski. Collaborant au scénario et figurant à l'écran, le philosophe scélérat y invente pour sa compagne Denise Morin-Sinclaire le rôle fantasmatique de Roberte, objet d'étranges dispositifs pervers qui la voient tour à tour travestie en politicienne progressiste, en Milady empoisonneuse, en infirmière militaire ou en Mata-Hari de la Résistance, dans des aventures de romans-photos ou de films muets, aussi amusantes que troublantes. Frôlée par son neveu (un Martin Loeb mélancolique ayant à peine vieilli depuis Mes petites amoureuses de Jean Eustache), enlevée par des mâles veules et concupiscents qui l'entravent dans des poses suggestives, Roberte devient l'apparat de tableaux vivants où postures et objets-symboles nous font de l'œil comme des rébus cabalistiques.

Roberte, avec sa scénographie explicite différant de la retenue des autres films, expose leur doublure comme un gant retourné. Toujours une même galerie indissociable de voyeurs et de simulateurs, plongés avec craintes et délices dans leur univers de trompe-l'œil ; trop sagaces, rusés et calculateurs pour ne pas finir par se prendre les pieds dans le tapis dont ils tentent de déchiffrer l'image. Et Rouge-gorge (1985) comme Alouette je te plumerai (1988) d'observer à nouveaux frais les parades séductrices de paternels jouisseurs, leurs miroirs aux alouettes jouant à trompe-la-mort avec les jeunes générations. Qu'il observe une jeune fille bourgeoise découvrant dans une vidéo tournée par son père une volée de voyous plus menacés que menaçants, ou un couple désargentée lorgnant sur l'héritage d'un retraité qui feint sa fin, Zucca n'ignore pas à quoi le docteur Lacan reliait le fascinum : le mauvais œil.

Pierre Eugène