« Tonight is the future »

Frédérique Ballion - 3 février 2026

LA FIEVRE DU SAMEDI SOIR Badham FESTIVAL

Si l'on devait évoquer en une scène emblématique le cinéma de John Badham, ce serait l'ouverture de La Fièvre du samedi soir (1977), lorsqu'en quelques cadrages et mouvements de caméra novateurs, il fixe les traits d'un personnage, au rythme exalté de la musique des Bee Gees. Une ouverture filmée comme un climax, le prélude de la désillusion d'un personnage et de l'étiolement de son charisme face à la fatalité du sort qui l'attend. Ce personnage, c'est Tony Manero, démarche virile et mocassins à talonnettes, inoubliable John Travolta, quincaillier italo-américain qui se transforme en roi du disco la nuit sur la piste de danse d'une boîte de nuit à Brooklyn. En quelques plans, Badham capte l'air du temps, le pouls d'une génération et d'un rêve américain fracassé, à l'aube de la reconquête idéologique des années Reagan.

Tony Manero incarne une sorte d'archétype des personnages qui peupleront le cinéma de Badham. Des héros à la masculinité exacerbée et pourtant fragiles, tiraillés par leurs traumas (Frank Murphy dans Tonnerre de feu, 1983), leur ambition de sortir de leur condition (Tony Manero ou le comte Dracula), leurs travers (Chris Lecce dans Étroite Surveillance, 1987) ou leur ego (Nick Lang dans La Manière forte, 1991).

En dix-sept films tournés entre 1976 et 1998, Badham propose un cinéma qui touche à tous les genres, de la science-fiction à la comédie avec une récurrence dans les années 80-90 pour le film d'action et le thriller. « Grand, timide et sérieux » (ainsi qualifié dans la revue Cineaste en 1972), il est né en 1939 en Angleterre, a grandi en Alabama, étudié à Yale, et débute au studio Universal. Il s'essaye à la production avant de devenir un réalisateur prolifique pour la télévision (Les Rues de San Francisco, Night Gallery, The Bold Ones). Grand connaisseur des arcanes de l'industrie hollywoodienne, John Badham est réputé pour sa rigueur, son respect du budget et des délais de tournage, et son style de mise en scène, fluide et efficace. Une fluidité que l'on retrouve dans les mouvements de sa caméra, embarquée dans une course contre la montre, dans Meurtre en suspens (1995), qui sillonne tous les recoins de l'hôtel Westin Bonaventure de Los Angeles. Un succès planétaire, des films devenus cultes et un regard précurseur. Avec son scénariste W. D. Richter, ils vont moderniser et redynamiser le mythe de Dracula (annonciateur à bien des égards de l'adaptation de Coppola), dépeignant un être plus complexe et tourmenté, qui séduit bien plus qu'il ne terrifie. Enfin, sa fascination pour la technologie propulse son cinéma dans une veine novatrice, et devance la mode des teen movies avec WarGames (1983). Quelques années avant Short Circuit (1987), qui explore la question de l'intelligence artificielle avec l'histoire du robot Numéro 5, un jeune adolescent parvient à pirater depuis son ordinateur le système de défense aérien du gouvernement américain. En abordant la question de la confrontation de l'homme avec la machine, John Badham signe un techno-thriller aux allures prophétiques, qui introduit la figure du hacker dans la culture populaire. Un film qui a réussi la prouesse de plaire au président Ronald Reagan tout en portant une réflexion critique sur l'immoralité de la guerre nucléaire.

Frédérique Ballion