Relever le gant

Gaël Lépingle - 23 octobre 2025

Pure création de la Columbia qui l'avait savamment calibrée aux normes glamour de l'époque, Rita Hayworth fut la plus grande star des années 40, à un niveau mondial assez inimaginable aujourd'hui, depuis sa gloire de pin-up pour GIs à sa parenthèse princière sous le feu des médias, en passant par l'honneur douteux d'avoir son effigie peinte sur une bombe nucléaire – il faudrait remonter aux stars du muet pour trouver de telles dévotions.

Gloire d'autant plus ahurissante que, de toutes ses congénères, elle fut celle qui se fichait le plus éperdument de faire carrière. Elle passa toute sa vie à tenter de fuir ce qu'on (son père, les hommes, les studios) voulait faire d'elle, faisant à deux reprises ses adieux – en 1948 puis 1953 –, avant de devoir reprendre les tournages sous la contrainte. De quoi accréditer l'image d'une victime sous emprise du système hollywoodien, dans un jeu de miroirs entre déboires personnels et rôles stéréotypés. C'est aller un peu vite en besogne, pour trois raisons.

​1. Élevée, ou plutôt dressée, par un père danseur de flamenco, Rita Hayworth en gardera un savoir et une grâce insolites, entre joies de la propulsion – une façon bien à elle d'élancer bras et jambes avec une élégante gaucherie – et ferme ancrage hérité du flamenco. Cette solidité technique en fait la partenaire idéale de Fred Astaire dans le merveilleux Ô toi ma charmante (avec son tap dance culte, « Shorty George »), comme de Gene Kelly pour La Reine de Broadway. Par sa taille et son aplomb, elle contraint Astaire à une relation d'égalité dont il était peu coutumier ; par son énergie débordante, elle plonge Kelly dans une complicité baignée d'enfance. Sur cette lancée, entre 1941 et 1948, ce ne seront pas moins de six comédies musicales où, dans le plaisir palpable de danser, Rita Hayworth échappe provisoirement aux assignations trop figées.

​2. Hayworth ne fut pas toujours tentée par la désertion, en particulier dans les séries B tournées à la chaîne entre 1937 et 1939. Elle y trouvait des personnages ingénus mais têtus – directrice de cirque, journaliste, inspectrice –, jusqu'à tenir son premier rôle principal dans Convicted en enquêtrice téméraire. À l'autre bout de sa carrière, la vaillance avec laquelle elle endura les seconds rôles de l'âge mûr fait l'émouvante beauté de Piège au grisbi ou de La Route de Salina. Sans doute la statufication de la star a empêché les vrais rôles de composition. Pas de performance avec épais jeu psychologique comme les aiment tant les Américains, à l'exception de La Belle du Pacifique. Mais, justement, s'y fait jour la part la plus singulière de la star : son application, son sérieux désarmant. Le labeur se sent, nulle poudre aux yeux. On ne voit pas une technicienne du jeu mais bien davantage, une personne de chair et de sang, confrontée ici à une hybris masculine déchaînée. Il ne faut pas sous-estimer cette dimension, cette impression de voir la « vraie Rita Hayworth » dans la tendresse que lui portent ses admirateurs. Si les affres de sa vie privée forcent évidemment l'empathie, la persona vulnérable et authentique qui existe à l'écran a fabriqué une présence inédite, très éloignée du cirque des bêtes à Oscar. La Belle du Pacifique est ainsi une étrange rencontre entre lourdeur théâtrale et tremblement humain, qui connut un échec cinglant. Cheveux plus courts et tenues moins seyantes, on ne pardonna pas à l'actrice de vouloir casser son image, au cœur d'une période (1948-58) d'une misogynie infernale, qui la fit basculer de vamp exotique à séductrice usée.

​3. Ce type de la séductrice a cependant produit ses deux films iconiques, Gilda et La Dame de Shanghaï. La figure marmoréenne du film de Welles joue l'orthodoxie de la femme fatale, et connaîtra une postérité cinéphile que de régulières citations se chargeront de réactiver. Mais c'est Gilda qui surprend encore. Écrit et produit au sein du studio par une femme, Virginia Van Upp, le film tord la misogynie – une mémorable gifle – en joute sado-maso, dans un raffinement de sous-entendus sexuels que portent à ébullition Hayworth et Glenn Ford (son partenaire préféré, qui l'accompagnera tout au long de sa carrière). Même le fameux striptease est retourné en instrument de réappropriation de soi : ce ne sont pas tant les deux gants que la star retire, que l'intégrité de son corps morcelé qu'elle retrouve.

Ce panache, cette flamboyance, sont moins cotés aujourd'hui. Déjà perceptible à l'époque, la ligne de partage s'est accentuée entre d'un côté les actrices volontaires et émancipées des années 30 (Davis, Stanwyck, Hepburn, West) voire 50 (Monrœ, Taylor, Holliday), de l'autre les actrices de l'âge d'or du glamour, figées en vamps inquiétantes (Tierney, Gardner) ou copines rassurantes (Garland, Temple). Vamp ou bonne fille, deux figures que Hayworth aura justement combinées, passant au gré des films de l'une (Arènes sanglantes, premier succès, d'un kitsch colossal) à l'autre (La Blonde framboise, signé Walsh) entre culpabilité et innocence. Peut-être faut-il finir avec ça, malgré tout. Au-delà de la joie contagieuse de la danseuse ou de la si troublante inscription documentaire d'une persona, reste ce mariage, pur événement, entre beauté naturelle et artificielle, entre la vigueur innée de la jeune femme et les hautes sphères d'un visage qui confine à l'abstraction sous les couches de fabrication. Si proche, si loin. On peut voir les films « de » Rita Hayworth juste pour ça. C'est un événement mystérieux, qui n'apparaît pas tout le temps. Mais quand au détour d'un regard il surgit, on comprend que le cinéma ait pu être autrefois cette religion dont Hayworth fut le flambeau phosphorescent, irradiant une lumière irréductible à tout discours car sans cesse clignotant entre don et retrait, entre plaisir et doute. C'était son beau secret, de savoir inventer ses propres chemins de fuite, à l'échelle d'un rôle, d'un plan, d'une réplique. Rita Hayworth est là et en même temps elle n'est pas là, comme un noir entre deux images de pellicule.

Gaël Lépingle

Gaël Lépingle est réalisateur, de films documentaires (Julien, Une jolie vallée) comme de fictions (Seuls les pirates, Des garçons de province). Il a également coordonné, avec Marcos Uzal, le livre Guy Gilles, un cinéaste au fil du temps, et signé un livre sur Agent X27, un autre sur Rita Hayworth.