Warner Bros. Un studio à l'heure de la révolution

Jean-François Rauger - 9 mai 2023

La Warner Bros. traverse, à l'instar de toutes les major companies hollywoodiennes, une période tourmentée à partir du début des années 1960. Rachetés par des conglomérats industriels, devenus des éléments plus ou moins essentiels de stratégies qui les dépassent, faisant face à un public qui a perdu son innocence d'antan, les grands studios diminuent leur activité cinématographique, abandonnent de plus en plus la production directe et concentrent leur activité sur la diffusion. Ils restent toutefois, la plupart du temps, ceux qui décident de l'existence de projets en acceptant, ou non, de les financer. Par ses choix, les alliances qu'elle a accepté de faire avec divers producteurs indépendants, la compagnie créée par les frères Warner en 1923 va spectaculairement marquer cette décennie miraculeuse pour le cinéma hollywoodien que furent les années 1970.

Le vieux Jack Warner, qui avait malgré tout, au milieu des années 1960, conservé du pouvoir au sein du studio qu'il avait fondé, avec ses frères, en 1923, avait l'habitude, lorsqu'il voulait imposer ses décisions à des cinéastes ou des producteurs qui les contestaient, de désigner le fameux château d'eau sur lequel étaient visibles les deux lettres WB, le logo de la compagnie, implanté sur les studios de Burbank, proches de son bureau. « Vous voyez ce qu'il y a écrit dessus, avait-il l'habitude de demander, c'est mon nom. Lorsqu'il y aura le vôtre, vous pourrez décider ce que vous voulez. » C'est d'ailleurs ce qu'il rétorqua à Warren Beatty venu lui proposer de financer un script, dont il avait acquis les droits, consacré à un couple célèbre de gangsters et situé dans les années 1930. L'acteur lui aurait alors rétorqué : « C'est votre nom, mais ce sont aussi mes initiales. » Il est peu probable, pourtant, que ce soit la répartie de Beatty qui ait suffi à convaincre le mogul de financer ce qui allait devenir un des grands succès du studio, Bonnie and Clyde. À l'origine, il y avait un scénario écrit par deux intellectuels new-yorkais, David Newman et Robert Benton, amoureux fous de la Nouvelle Vague française, qui rêvaient de le faire tourner par François Truffaut. Après le refus de l'auteur des Quatre cents coups et une tentative infructueuse auprès de Jean-Luc Godard, Warren Beatty rachète les droits du scénario, se voit bien dans le rôle masculin principal et envisage de proposer le film à Arthur Penn, avec qui il a déjà tourné Mickey One. Reste à trouver l'argent. C'est après avoir approché la Twentieth Century-Fox et United Artists qu'il se décide à tenter sa chance à la Warner Bros. Le studio vit depuis quelques années un sort comparable à celui des grandes compagnies. Acquis en novembre 1966 par Seven Arts Production, il est devenu Warner Bros.-Seven Arts. Sans le savoir (il ne lira le scénario qu'après avoir accepté de financer le film et regrettera, dépassé par son époque, de l'avoir fait), Jack Warner, qui se retirera du studio en 1969, donne le feu vert à un film considéré depuis comme le début d'une nouvelle époque pour Hollywood. Bonnie and Clyde sort en salles aux États-Unis en août 1967. La liberté de ton adoptée, le traitement de la violence, les trouvailles formelles venues d'un jeune cinéma européen et surtout l'incroyable succès du film réalisé par Arthur Penn remettent sur pied une compagnie mal en point après l'échec de la coûteuse comédie musicale Camelot, et pose les bases d'un bouleversement de la production hollywoodienne, inaugurant une des périodes les plus riches et les plus inventives du cinéma américain. Racheté en 1967 par Kinney National Company, un conglomérat spécialisé dans diverses activités dont les parkings et les pompes funèbres, la Warner, même si elle continue de produire directement des films, s'associe désormais, essentiellement, à des producteurs indépendants qui montent des projets qu'elle se contente de financer et de diffuser dans le monde entier.

De nombreux titres Warner sont réalisés, dans les années 1970, par une nouvelle génération de cinéastes émergeant, pour certains, de la série B et des productions Corman pour s'attaquer à des fictions à la fois novatrices et très personnelles, comme Mean Streets (1973) ou Alice n'est plus ici (1974) de Martin Scorsese, Les Gens de la pluie (1969) de Francis Ford Coppola et sa société de production Zoetrope, ou l'extraordinaire premier long métrage de Terence Malick, La Balade sauvage (1973). Grâce au studio, la génération précédente atteint également une certaine maturité : Sydney Pollack réalise Jeremiah Johnson en 1972 (coproduit par Sanford Production), Yakuza (1974) est cosigné par le futur scénariste de Taxi Driver, Paul Schrader. Arthur Penn, quant à lui, signe un autre de ses meilleurs films, La Fugue, grâce à la compagnie, en 1975. C'est la Warner qui permet la production de films qui ont révolutionné les genres traditionnels comme le western (La Horde sauvage, 1969, et Un nommé Cable Hogue, 1970, de Sam Peckinpah, John McCabe de Robert Altman en 1971) ; le film policier, exprimant une sorte d'élégance allusive et existentielle tout autant qu'un sens nouveau du spectaculaire (Bullitt de Peter Yates en 1968) ; de la science-fiction avec l'expérimental THX 1138 de George Lucas (1971) ; ou l'épouvante, avec ce qui fut un succès planétaire, L'Exorciste de William Friedkin, en 1974.

Rappelons aussi l'audace, ou le flair, d'un studio ayant permis l'existence d'un film qui avait effrayé la compagnie devant initialement le produire, avant de déclarer forfait, en l'occurrence Universal : L'Inspecteur Harry de Don Siegel (1972), œuvre essentielle de la décennie. L'accord avec la compagnie de production créée par Clint Eastwood, Malpaso, sera l'une des manœuvres les plus avisées de la Warner au milieu des années 1970. On doit aussi à la Warner de s'être engagée dans la folle aventure d'un documentaire monumental enregistrant le festival de musique de Woodstock en août 1969. Réalisé par Michael Wadleigh, avec l'aide du jeune Scorsese pour le montage, Woodstock a remporté un succès phénoménal dans le monde entier. On doit donc à la Warner d'avoir été la société de production qui aura su aussi capturer à chaud, pour le cinéma, le son de son époque.

Jean-François Rauger


Jean-François Rauger est directeur de la programmation à la Cinémathèque française.