« Je la regarde »

Murielle Joudet - 26 octobre 2022

Niagara Marilyn Monroe Bandeau

Elle fut l’actrice absolue, celle dont les apparitions n’avaient rien de réel, tout de cinématographique. Sa présence de plus en plus éthérée accueillait tous les fantasmes, toutes les projections. Marilyn Monroe, c’est la joie d’une sexualité libre, joyeuse, loin de la honte, tout autant que le spectacle de l’exploitation des femmes. Sa vie comme sa filmographie raconte la trajectoire heurtée, finalement tragique, d’une femme qui ne cherchait qu’une chose : n’appartenir qu’à soi.

Norma Jean Baker retiendra deux choses de son enfance : d’une famille de dévots qui l’éduque, que le cinéma est un péché, puis, de sa tutrice et premier mentor Grace McKee, qu’elle est née pour devenir une star. Après une carrière de mannequin, la jeune femme est repérée par un cadre de la 20th Century Fox. Ben Lyon voit en elle la nouvelle Jean Harlow, lui fait signer son premier contrat et lui forge un pseudonyme qui fusionne le nom de jeune fille de sa mère, Monroe, et le prénom d’une actrice, Marilyn Miller, tragiquement morte à 37 ans. La débutante s’illustre dans des seconds rôles très furtifs de secrétaire, prostituée, serveuse, « bimbo » de passage moquée ou réprouvée d’un regard (Nid d’amour, Chéri, divorçons, La Sarabande des pantins). Après ses apparitions remarquées dans Eve de Mankiewicz et Quand la ville dort de John Huston, deux films sortis en 1950, et surtout grâce à un sens inné de l’auto-publicité qui la fait connaître du grand public, la Fox lui confie des rôles plus conséquents chez des cinéastes de premier ordre : Chérie, je me sens rajeunir de Howard Hawks, Le Démon s’éveille la nuit de Fritz Lang. Mais c’est avec Niagara (1953) que Marilyn accède véritablement au premier plan. Devant la caméra de Henry Hathaway, elle devient un motif plastique, un corps qui n’est pas tant fait pour les histoires que pour arpenter un espace, être éclairé, contemplé dans des plans qui s’étirent jusqu’à l’obscène. Le cinéaste ralentit ses gestes, la filme longuement au lit, fredonnant une chanson, traversant des décors abstraits ou dans une robe d’un fuchsia qui brûle la pellicule : le public découvre pour la première fois une Marilyn en couleurs.

Le sexe innocent

Dans une époque, les années 1950, qui voit apparaître tout à la fois la pilule contraceptive, le magazine Playboy et les rapports Kinsey sur la sexualité des Américains, la fascination que provoque Marilyn consacre le sexe comme phénomène total, soit l’aspect le plus important et le plus méconnu de la vie des hommes et des femmes. Marilyn, c’est, pour une société puritaine, le rêve affolant d’une sexualité hors mariage, vécue pour elle-même, sans but procréatif et découplée du fardeau de la culpabilité. C’est ce non-dit universel que mettra en scène Billy Wilder dans sa rêverie sociologique sur l’Américain moyen, Sept ans de réflexion où, telle une pin-up descendue de son poster, l’actrice rend visite à un homme sans qualités tenté par le démon de midi. C’est Howard Hawks le premier qui comprend qu’à la suite d’autres blondes platines canoniques (Mae West, Jean Harlow), Marilyn libère le sexe de son essence tragique pour le rendre à la comédie. Les Hommes préfèrent les blondes se met au diapason de l’actrice, fait de la « dumb blonde » une figure critique qui, dans un monde d’hommes, n’a que son pouvoir sexuel et son idiotie feinte pour parvenir à ses fins. Film traversé d’une légèreté déchirante, l’amitié féminine se scinde ici autour d’une conception du mariage profondément lucide, antiromantique, où seule subsiste dans le rapport homme/femme un échange de bons procédés – ta richesse contre ma beauté.

Une amie

Souvent, chez l’actrice, la lutte des sexes n’est qu’une lutte des classes qui ne dit pas son nom, comme dans Les Reines du music-hall, Le Milliardaire ou Le Prince et la danseuse, où Laurence Olivier la filme comme objet sexuel à disposition. Face à un Olivier tout en cabotinage, Marilyn resplendit, ange blanc qui traverse le film et le sauve de lui-même. Malgré un tournage éprouvant, l’actrice apparaît au meilleur d’elle-même, sur la voie d’une réinvention totale. En rupture avec la Fox qui ne lui offre pas des rôles et un salaire à la mesure de sa popularité, elle part à New York en 1954, fonde sa propre société de production avec le grand photographe Milton Greene et se lance dans une quête intime à travers la psychanalyse et les cours d’art dramatique de Lee Strasberg à l’Actors Studio, qui la libèrent de l’emprise de sa coach Natasha Lytess.

En deux films, Billy Wilder a saisi la possibilité – même furtive – pour les hommes de véritablement rencontrer Marilyn. En ne la percevant que par le prisme de l’intérêt sexuel, les hommes, et avec eux le cinéma tout entier, ratent complètement la vérité de cette femme. Plus que d’un rouage comique, le travestissement de Tony Curtis et Jack Lemmon dans Certains l’aiment chaud résonne comme une expérience d’empathie qui leur permet de recueillir les confidences de Sugar Kane / Marilyn, d’écouter tout ce qu’elle ne dira jamais à un homme. De vivre, aussi, le temps de quelques jours, dans la peau d’une femme constamment harcelée. Ici, comme dans Sept ans de réflexion, les hommes semblent entrapercevoir la possibilité de la regarder, même un instant, sans concupiscence, comme une bonne amie – et c’est vertigineux.

Devenir Marilyn

Les photographes décrivent une artiste perfectionniste qui, pour les besoins de ses poses, lit des manuels d’anatomie et emporte chez elle les épreuves pour les étudier en détail. Il lui fallait, disait-elle, « cinq heures pour devenir Marilyn ». Et même, des années de transformation physique, entre chirurgie esthétique, entretien de son blond « taie d’oreiller », travail de sa démarche, coaches de chant et d’art dramatique, psychanalystes, tuteurs et gourous en tout genre. Chez elle, la métamorphose physique et spirituelle est une seule et même chose. Le blanc, qui recouvre bientôt tout son corps, ressemble à une manière de deuxième naissance, à une tentative de refaire page blanche, ou de s’offrir comme un écran qui accueillerait toutes les projections.

Dans Musique pour caméléons, recueil paru en 1980, Truman Capote raconte que, s’inquiétant de ne pas voir l’actrice sortir des toilettes, il finit par entrer : « À l’intérieur, elle était plantée devant un miroir faiblement éclairé. Je lui demandai : « Qu’est-ce que tu fais ? » Elle répondit : “Je la regarde.” » Et en dehors des histoires que les films racontent, restent ces moments arrachés au récit, statiques, quand Marilyn chante au beau milieu d’un film. Le public à ses pieds, parfois une nuée de danseurs et de musiciens. Marilyn, dans ses plus grandes œuvres, photographie et cinéma indémêlables, c’est une vie autoérotique, une jouissance de soi qui tient les regards à bonne distance. Il y eut quelques brefs moments de joie pure où plus aucun obstacle ni aucun homme ne s’immisça entre Norma Jean Baker et sa création.


Murielle Joudet est critique de cinéma au Monde, elle participe à l'émission Le Cercle (Canal+) et anime une émission d'entretiens sur le site Hors-série. Elle a publié deux essais consacrés à des actrices : Isabelle Huppert : Vivre ne nous regarde pas (Capricci, 2018) et Gena Rowlands : On aurait dû dormir (Capricci, Prix 2021 du livre de cinéma) et, récemment, aux éditions Premier parallèle, La Seconde Femme, un essai sous-titré : Ce que les actrices font à la vieillesse.