Sophie Marceau : Sauvage de raison

Léo Soesanto - 1 juin 2022

Sophie Marceau (bandeau cycle)

Sophie Marceau est une star. À travers ses films, c'est tout un pays qui aime se reconnaître dans son talent à incarner l'héroïne romantique inflexible, insoumise et jeune fille éternelle.
« Laissez-moi être folle et sincère à ma façon, je n'ai la prétention que de mon cœur », écrit la narratrice, anonyme mais très proche de son auteur, de Menteuse (1996), récit écrit par Sophie Marceau. Un credo que son public semble approuver au fil de ses quarante ans de carrière. La preuve, elle a été élue trois fois personnalité préférée des Français, seule actrice à avoir reçu cette distinction pas du tout innocente. Sophie Marceau est un bout de France transcendant toute sociologie, dans lequel les Français aiment se reconnaître : glamour, verbe haut, impertinent, revêche. « Je suis souvent de mauvaise humeur même si personne ne peut dire m'avoir vue « faire la gueule » », écrit-elle malicieusement dans Menteuse. « J'aime trop séduire pour décevoir et montrer un masque amer ». La France donc. Roland Barthes l'aurait probablement incluse dans ses Mythologies s'il avait pu.

L'Âge de la Majorité

L'avoir vue grandir en temps réel depuis La Boum (1980) a bien sûr aidé à l'inscrire dans l'inconscient collectif. On a ainsi vu Sophie Marceau faire la mue, la moue et l'amour. On sait que le cinéma n'allait pas de soi pour celle née Sophie Maupu, dans une famille popu, pas du tout issue du sérail artistique, et qui décroche au hasard d'un casting le rôle principal de La Boum à l'âge de treize ans. Sa force, sa fraîcheur et sa mélancolie y sont une évidence et les vicissitudes de Vic, ado à l'aube de ses premières amours, deviennent un phénomène générationnel. « Vic, c'est nous », se pâment alors les jeunes, mais la dissonance du film est, selon son réalisateur Claude Pinoteau, que les enfants s'y comportent comme des adultes et que les adultes y font les enfants. La Boum, et l'inévitable suite La Boum 2 (1982), jouent sur l'étonnante maturité de Sophie Marceau : on la fantasme en vedette de comédie musicale ; on esquisse un Œdipe lorsque Vic épouse son papa pour rendre jaloux un garçon.


César du Meilleur espoir féminin en 1983, elle évite les chutes prématurées de star précoce en enchaînant vite les rôles, en surprenant surtout. Dans Fort Saganne (1983) d'Alain Corneau, superproduction historique au Sahara, elle est une héroïne romantique, admise dans la cour des grands auprès de Gérard Depardieu, Philippe Noiret et Catherine Deneuve. L'année 1985 est un tournant : elle joue pour deux cinéastes notoirement hyperexigeants, qui lui demandent de lâcher prise. Police de Maurice Pialat la voit en femme fatale opaque au milieu des flics et voyous de Belleville. L'Amour braque d'Andrzej Żuławski est sa porte d'entrée dans la vie et l'univers exalté et opératique du Polonais, le jeu sans filtre de Sophie Marceau y trouvant le terreau idoine pour y croître, s'épanouir, proliférer telles des fleurs sauvages. Sous couvert du genre policier (réaliste chez Pialat, hors de ce monde chez Zulawski), les deux films, puis bien d'autres, ne parlent que d'amour, pour reprendre le titre de la première réalisation de Marceau. De l'amour jamais mimé, mais que l'on enflamme, fait chauffer jusqu'au sur-régime.

« T'es déjà aussi dure que les gens qui ont vécu », lui reproche Gérard Depardieu dépité chez Pialat. Sophie Marceau a 18 ans, c'est une fille, une femme sans âge. La surexposition médiatique prématurée l'aura privée de son adolescence selon elle, mais cette jeunesse fascine, inspire. Dans Mes Nuits sont plus belles que vos jours (1989) d'Andrzej Żuławski, elle est la vitalité insolente même, face à un Jacques Dutronc informaticien dont la mémoire rame à cause de la maladie. Elle ne pouvait être que La Fille de D'Artagnan (1994) pour Bertrand Tavernier, éclipsant impoliment le quatuor de mousquetaires décatis d'Alexandre Dumas. Elle ne pouvait qu'attirer l'œil d'un Michelangelo Antonioni, certes au crépuscule de sa carrière mais toujours prompt à identifier la beauté, dans Par-delà les nuages (1996). Hollywood n'est pas indifférent non plus et l'accueille à bras ouverts en princesse médiévale dans Braveheart (1995) de Mel Gibson : c'est autant son talent qu'une certaine idée de la France qui émoustille les Anglo-Saxons. La France qui charme, qui résiste (et qui vous poignarde avec le sourire dans le dos, à voir son rôle d'héritière rouée dans le James Bond cuvée 1999, Le monde ne suffit pas de Michael Apted).

Cérémonies

L'orée des années 2000 voit l'heure des bilans. La Fidélité (2000), librement adapté de La Princesse de Clèves, solde sa relation personnelle et professionnelle avec Żuławski. L'actrice est tentée par le miroir de l'introspection : l'autobiographique Parlez-moi d'amour, sur la fin d'un mariage, convoque Judith Godrèche en double de Sophie Marceau. C'est le début d'une galerie de reflets, de doubles troubles traversant ses films : les hitchcockiens Anthony Zimmer (2005) de Jérôme Salle et La Disparue de Deauville (2007), deuxième réalisation où elle incarne à la fois une actrice morte et son possible sosie ; Ne te retourne pas (2009) de Marina de Van, où elle et Monica Bellucci sont peut-être les deux facettes de la même femme. Mais pour les cinéastes et le public, Sophie Marceau reste toujours le reflet d'une jeunesse — la sienne, la nôtre. La voir cette fois en maman d'une ado déboussolée dans le teen movie Lol (2009) de Lisa Azuelos prend une épaisseur particulière si on a son rôle de Vic en tête. Avec la coupable consolation que, malgré les SMS ou les joints fumés par les parents et leur progéniture, rien n'a vraiment changé entre les générations.

Et dans Tout s'est bien passé (2021) de François Ozon, Sophie Marceau est filmée à la fois comme une enfant désemparée et une quinquagénaire digne, mue par le sens du devoir, devant faire face au suicide assisté de son père. Comme dans La Boum, il s'agit de mettre en scène un autre rite de passage, d'autres adieux à l'innocence que l'on voudrait repousser. En vain. Aimer la voir partir mais savoir qu'elle est toujours là, à nos côtés, de notre côté — ses films Je reste ! (2003, Diane Kurys) ou À ce soir (2004, Laure Duthilleul) résonnent dès lors comme des petits manifestes —, voilà le pacte conclu depuis longtemps avec Sophie Marceau.


Léo Soesanto est journaliste, coordinateur de la sélection des courts métrages à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes, programmateur aux festivals de Rotterdam et Bordeaux