Carole Bouquet, l'échappée belle

Léo Soesanto - 29 mars 2022

« Ça fout le bordel, une femme trop belle », se lamente Didier Bénureau dans Trop belle pour toi. Mais c'est bien la clé pour comprendre la longue carrière de Carole Bouquet : être gracieusement punk, jouer sur les paradoxes et déjouer les attentes. Et faisons vite un sort aux antiennes sur son aura glacée, sa « beauté classique de madone », depuis son surgissement chez Luis Buñuel. Pour paraphraser Kafka, Carole Bouquet a toujours fait des films qui sont la hache brisant la mer gelée en elle, pour notre plus grand plaisir.

Cet obscur objet du désir (Luis Buñuel, 1977)

À peine rentrée au Conservatoire supérieur d'art dramatique à 18 ans, elle découvre la lumière dans Cet obscur objet du désir (1977), dernier film d'un Buñuel régénéré par son actrice débutante dans le rôle janusien de Conchita, qu'elle tient en alternance avec Angela Molina, d'une scène, d'un plan à l'autre. À Molina la chaleur latine, et à Bouquet le sens de la rétention, de la réserve, hérité d'une scolarité chez les sœurs dominicaines (un Buñuel passé lui chez les Jésuites, à la réputation d'intrigants, avait-il senti cette éducation ?). Froide ou solaire, Conchita tient en tout cas en joue Mathieu (Fernando Rey), ses élans et sa violence, et pas qu'avec sa ceinture de chasteté. Le bordel que fout Bouquet, c'est sa dérobade devant la concupiscence et le patriarcat, poétique (par définition, une beauté dédoublée chatoie, brille, donc, avec des reflets changeants), politique forcément (tous les mots se terminant en « -isme » se bousculent ici). À la sortie du film, la voilà très remarquée, très désirée – malentendu obligé pour un film dont le sujet est moins l'objet que le désir lui-même. James Bond la veut dans Rien que pour vos yeux (1981) de John Glen mais, pendant le tournage, Carole Bouquet s'ennuie, ne songe qu'à décamper au plus vite pour passer à celui du Jour des idiots (1981) de Werner Schroeter. Ce dernier et Bouquet s'étaient croisés dans le giron de Rainer Werner Fassbinder, avec qui elle rêvait de tourner. Schroeter sera marqué par « sa voix amère, son visage pétrifié » en ange de la mort dans Buffet froid (1979) de Bertrand Blier. Et comme pour mieux faire descendre, chuter cette apparition sur Terre, le cinéaste allemand fait subir tous les outrages au personnage de Bouquet, jeune bourgeoise lasse de tout, mais avec une telle envie de se sentir exister qu'elle se complait dans les actes les plus fous, puis dans un asile. « Avec Le Jour des idiots, j'ai peut-être éprouvé mon premier plaisir d'actrice », dit-elle. « Avant, il y avait eu Cet obscur objet du désir, bien sûr, mais je n'y avais pas éprouvé de plaisir, j'étais entre les mains de Buñuel. Là, avec Werner, j'étais portée par un regard ami et d'une grande confiance ».

Huit jours avant de débuter le tournage de son Double Messieurs, son « premier film avec une femme », Jean-François Stévenin la remarque dans Rive droite, rive gauche (1984) de Philippe Labro et l'embauche sur le champ dans le rôle de la prisonnière de sa paire de pieds nickelés. « Personnage distant, un peu Dallas, un peu américain, impassible » selon Carole Bouquet, elle aide à faire virer le road movie vers des sentiers surréalistes. Son César de la meilleure actrice pour Trop belle pour toi (1989) consacre un parcours qui ne choisit pas la facilité. Dans cette « histoire d'un homme qui a épousé une femme qui a l'air d'être sa maîtresse et qui tombe amoureux d'une maîtresse qui a l'air d'être sa femme », elle apporte une sensibilité propre à l'absurdité apparente de cet argument de vaudeville. « Sur le plateau, c'est la première fois que je suivais mon instinct, mes envies », avouera-t-elle. « J'étais gaie comme un pinson, contrairement aux autres qui étaient angoissés ». Comme chez Buñuel, Carole Bouquet (l'épouse) et Josiane Balasko (la maîtresse) se complètent davantage qu'elles ne s'opposent, dans une vision certes chamboulée mais globale de la féminité. De celle qui emporte et perd le personnage de Gérard Depardieu, où, même sur un fond romantique de Schubert, les hommes font chou blanc sur tout.

Et puis, il y a Carole Bouquet la comique. À froid mais redoutable dans Grosse Fatigue (1994) de Michel Blanc, comédie kafkaïenne sur le vertige des miroirs et des doubles, où elle casse en morceaux son image. Des répliques comme « Prends-moi comme une ouvrière ! » ou « c'est de tourner avec Buñuel qui vous a rendu mystique » font bien sûr mouche, comme à balles réelles. Dans Travaux (2005) de Brigitte Roüan, c'est la réalité qui frappe à la porte pour son personnage d'avocate de sans-papiers qui vont l'aider à retaper son appartement pour un chantier interminable. Carole Bouquet y déploie une saine fantaisie burlesque, aussi bien dans ses plaidoiries que lorsque tout s'écroule autour d'elle.

Avec Impardonnables (2011) d'André Téchiné, l'actrice revient au thème éternel du désir. Elle est Judith, une « amoureuse, dont la vie est consacrée à l'amour » selon elle, romanesque comme les livres qu'écrit son romancier de mari (André Dussollier). Romanesque et donc infidèle, forcément, comme lui se l'imagine. Romanesque au point qu'il la fasse suivre dans les rues de Venise, comme dans Vertigo d'Alfred Hitchcock. Ce rôle est une jolie synthèse de ce que Carole Bouquet a su parfaire au film des films, présence et distance, profondeur et surface. Mais écoutons-la puisqu'elle est sa meilleure et plus lucide juge : « À mes débuts, on m'a estampillée obscur objet de désir, alors que rien ne me correspondait dans ce titre. Et puis, je suis devenue au cinéma la maîtresse, puis la femme trompée, comme si les réalisateurs réglaient leur compte avec les femmes à travers moi. Ensuite, j'ai à mon tour été la femme adultère, le monstre... Leur imaginaire grandissait à mesure que je vieillissais ». Elle n'a donc pas fini de nous surprendre (dernièrement en psychanalyste dans la série En Thérapie), de nous échapper et d'échapper à elle-même. Qu'il n'y ait donc plus maldonne sur la madone.

Léo Soesanto


Léo Soesanto est journaliste, coordinateur de la sélection des courts métrages à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes, programmateur aux festivals de Rotterdam et Bordeaux