Budd Boetticher : tauromachie cinématographique

Jean-François Rauger - 29 avril 2022

Après être entré à Hollywood par la petite porte, Budd Boetticher fut d'abord un des maîtres de la série B et du film à petit budget, notamment pour le studio Universal. À la fin des années 1950, il réinvente le western en le poussant vers l'épure, avec des films à l'esthétique austère et à la dramaturgie minimaliste.

« Ce sont des coyotes qu'on entend ? – J'espère. » Ce bout de dialogue tiré de Sept hommes à abattre condense à lui seul l'art et la manière de Budd Boetticher, entre ironie et sécheresse. Un petit groupe de cavaliers, composé de trois hommes et d'une femme, bivouaque en plein territoire indien. La nuit est tombée. De menaçants hululements trouent l'obscurité. La femme s'inquiète. L'homme solitaire et taiseux qui l'accompagne, elle et ses douteux compagnons de rencontre, ne la rassure pas : des coyotes ou des hommes sur le sentier de la guerre ? Sa connaissance innée du wilderness tout autant que son stoïcisme instinctif ne saurait rassurer celle qui s'est jointe à son odyssée personnelle.

C'est justement avec son article « Un western exemplaire : Sept hommes à abattre », paru dans les Cahiers du cinéma en 1957, qu'André Bazin avait fait entrer Boetticher dans la cour des grands réalisateurs de westerns. « Mon admiration pour Sept hommes à abattre ne me fera pas conclure que Budd Boetticher est le plus grand réalisateur de westerns – bien que je n'exclue pas cette hypothèse – mais seulement que son film est peut-être le meilleur western que j'ai vu depuis la guerre. »1 Il ajoutera néanmoins : « Seul le souvenir de L'Appât et de La Prisonnière du désert me contraignent à une réticence. » Mais l'article d'André Bazin ne se distingue pas seulement aujourd'hui pour avoir bouleversé quelques classements cinéphiliques d'alors (avant ce film, qui considérait ce cinéaste ?), mais surtout par sa clairvoyance. En quelques pages, Bazin allait décrire ce qui, dans les œuvres à suivre de Boetticher, allait définir les particularités et la profonde singularité de son cinéma. Un cinéma dont les options dramaturgiques et plastiques témoigneront, en soi, d'une certaine conception de l'existence.

De la série B...

Mais avant Hollywood, il y eut le Mexique, où Boetticher résida plusieurs années. Le temps de s'adonner à sa passion, la tauromachie, et de devenir un très doué torero professionnel. C'est Hal Roach Jr. qui le fera ensuite entrer dans l'industrie du cinéma, où il passera de coursier à assistant réalisateur. Son expérience en matière de tauromachie lui vaudra d'exercer la tâche de conseiller technique pour Arènes sanglantes de Rouben Mamoulian en 1941. Il se distingue ensuite par sa capacité à retourner certaines scènes de films réalisés par d'autres. Il signera de son nom sa première réalisation en 1944. Avant d'être repéré pour ses westerns marquant le début du crépuscule du genre, Boetticher avait débuté dans le cinéma comme réalisateur de films à petit budget. Séries B vite faites, bien faites, elles allaient constituer, pour certaines, le meilleur d'un artisanat de l'entertainement du samedi soir voué à nourrir, intensément et sans faiblir, les salles de cinéma pour un public populaire. Les premiers titres seront des petits films produits par la Columbia Pictures entre 1944 et 1945, thriller avec héros récurrent (One Mysterious Night de la série des Boston Blackie), film noir à énigme (The Missing Juror), drame de la délinquance juvénile (Youth on Trial), comédie romantique (A Guy, a Gal and a Pal), thriller antinazi teinté d'onirisme (Escape in the Fog). C'est sous l'égide du producteur indépendant Ben Stoloff qu'il réalise, en 1948, l'étrange Behind the Locked Doors, dont l'excentricité du sujet (un policier se fait passer pour fou afin de mener une enquête dans un asile psychiatrique) annonce le Shock Corridor de Samuel Fuller. En 1951, il tourne, pour la société de production de John Wayne et Republic Pictures, un film qui s'inspirera de ses années au Mexique, La Dame et le toréador.

C'est ensuite que démarrera une longue carrière de fabricant de films de série B pour le studio Universal. Boetticher signera quelques-uns des meilleurs titres du genre. Mêlant souvent élégance formelle, humour et trouvailles surprenantes dans des titres comme La Cité sous la mer (1953) ou Les Conducteurs du diable (1952), film de guerre construit sur des faits réels et mettant en scène un bataillon de GI noirs chargés, au cours de véritables missions suicide, de conduire les camions réapprovisionnant le front. Certains westerns qu'il tourne dans ce cadre se distinguent nettement, comme Le Traître du Texas en 1952 et ses personnages tourmentés, ou bien l'antiraciste L'Expédition du Fort King (1953), effleurant le film de terreur le temps d'une séquence silencieuse, dans l'attente d'une attaque imminente par des Indiens séminoles, au cœur du bayou de Floride.

...à l'épure cinématographique

Avec le terrifiant Le Tueur s'est évadé, le cinéma de Boetticher va monter d'un cran en 1955. Ce film noir au suspense implacable sera suivi par Sept hommes à abattre, qui ouvre la voie à une série de westerns avec Randolph Scott (celui-ci en est également le producteur), et dont certains sont écrits – particulièrement brillamment – par Burt Kennedy. Boetticher, à l'image de son étrange héros, y pratique l'art tauromachique de l'esquive, de l'affrontement et du geste calligraphique tout autant que la stratégie du joueur de poker, mêlant bluff et audace. Ces films constituent quasiment tous des variations sur la vengeance, celle d'un homme solitaire lâché dans un désert de sable et de rochers, en quête d'une rétribution parfois douloureuse, voire impossible. Des titres comme L'Homme de l'Arizona (1957), La Chevauchée de la vengeance (1959), Comanche Station (1960), sont une manière d'aboutissement du genre, une inexorable progression vers une forme de minimalisme austère. Boetticher et son scénariste y décrivent, en deux ou trois traits précis, des silhouettes au passé chargé et à la psychologie complexe. Aux antipodes d'un maniérisme annoncé, les Boetticher/Scott condensent les motifs westerniens en en éliminant toutes les considérations historiques et les fondements mythologiques. Le personnage de vengeur au visage minéral, monolithe traversant des espaces inhumains et monumentaux, est un idéogramme perdu au cœur d'un monde obtus, rocailleux, celui d'avant l'histoire de l'Homme. La vérité du western est désormais réduite à celle de son espace.

Jean-François Rauger

[1] Qu'est-ce que le cinéma ? Édition définitive, Éditions du Cerf, p. 241


Jean-François Rauger est directeur de la programmation de la Cinémathèque française.