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Dino Risi, mode d'emploi

Bernard Benoliel - 2 septembre 2021

Une rétrospective intégrale, c'est forcément beaucoup de films... Voici en 5 + 1 films une façon de s'initier à l'œuvre de Dino Risi : 5 + 1 films justement célèbres ou injustement méconnus, bref 6 films indispensables pour entrer dans une rétrospective ou ne plus en sortir...

1. Pauvres mais beaux (Poveri ma belli, 1957)

PAUVRES MAIS BEAUX POVERI MA BELLI1957

En 1957, Dino Risi tourne depuis 10 ans, des films courts d'abord, longs ensuite. Surtout des comédies, « à l'italienne », qui témoignent d'un sens aigu de l'observation, du goût de la farce et d'un art du trait incisif. Cette fois, c'est l'histoire de deux dragueurs (Renato Salvatori, Maurizio Arena), dans le quartier encore populaire du Trastevere, à Rome, persuadés l'un et l'autre d'être irrésistibles. Irrésistibles, mais aussi interchangeables tant ils usent des mêmes trucs éculés. Au point que la belle Giovanna (Marisa Allasio), silhouette fantasmatique, peut les « confondre » en leur donnant un même rendez-vous ! Pauvres mais beaux, c'est aussi le portrait de deux Italiens vus par une Italienne...Comédie euphorique du temps du « miracle économique » naissant, le film prend acte d'une douceur de vivre qui touche jusqu'à l'Italien moyen et évoque un monde et un état d'esprit disparus : un temps où l'on vivait autant dans la rue et les cafés que chez soi, où tout se jouait à la fois dehors et comme au théâtre. Le film aura un tel succès qu'il engendrera deux suites avant la fin des années 1950, toutes deux signées Risi : Belles mais pauvres, et Pauvres millionnaires.

2. Une vie difficile (Una vita difficile, 1961)

Une vie difficile - Una Vita Difficile

Après trois films ensemble (Le Signe de Vénus, Venise, la Lune et toi, et Le Veuf), Risi et Alberto Sordi signent un dernier film, assurément leur chef-d'œuvre, celui où l'acteur romain livre une de ses prestations les plus mémorables. Sordi peut tout jouer en même temps, et sur son visage le spectateur, hilare et effaré, observe le rictus de la détresse et de la dignité bafouée. Son personnage d'un idéaliste dans l'Italie corrompue d'après-guerre, tantôt admirable de pureté et tantôt pathétique, n'en finit pas de dégringoler l'échelle sociale jusqu'à toucher le fond. Si bien qu'avec lui, Risi tourne sa première comédie vraiment noire, une comédie tragique. Une vie difficile contient nombre de scènes d'anthologie, dont une partiellement improvisée au tournage : Silvio Magnozzi (Alberto Sordi), complètement saoul et à bout de forces, au petit matin et en plein milieu d'une avenue, se met à cracher sur les voitures qui passent et à insulter un bus de touristes allemands... : « Il n'y a rien à voir, tout est pourri. Ne visitez pas l'Italie ! » Inoubliable.

3. Le Fanfaron (Il sorpasso, 1962)

LE FANFARON (IL SORPASSO, 1962)

Tourné juste après Une vie difficile, ce film, l'un des plus célèbres de son auteur et un succès immédiat, s'avère aussi un des sommets de sa collaboration au long cours avec Vittorio Gassman (15 films ensemble...). Le film invente un personnage qui existe dans la réalité comme dans la commedia dell'arte : le matamore, l'Italien hâbleur, roublard, dragueur, une sorte de raté hystérique qui, à bord de son cabriolet Lancia Aurelia Spider B24, taille la route (le titre original désigne celui qui passe son temps à « doubler » les autres) pour ne pas se retourner sur une vie gâchée. Un personnage qui dépense ainsi une folle énergie pour surtout ne jamais travailler et qui, en chemin, attrape un garçon timide et rêveur (Jean-Louis Trintignant), emporté dans ce tourbillon incessant. De Rome aux environs de Livourne, Risi fait visiter l'Italie à cent à l'heure et défiler les paysages, en même temps que des personnages et des situations, tous d'une drôlerie inquiétante. En passant, il réinvente le road movie à l'italienne. À tel point que le cinéaste lui-même a dit ensuite de son film qu'il avait inspiré Easy Rider, tourné six ans plus tard.

4. Les Nouveaux Monstres (I nuovi mostri, 1977)

LES NOUVEAUX MONSTRES (I NUOVI MOSTRI, 1977)

En 1963, Dino Risi tourne Les Monstres, film à sketches qu'il réalise du premier au dernier, jeu de massacre où chacun, prêtre, politicien, petit bourgeois, latin lover, mari aveugle, boxeur sonné, en prend pour son grade, sans oublier le spectateur auquel le cinéaste tend un miroir à peine déformant. Presque quinze ans après, Risi participe à cette suite bien dans l'esprit des premiers Monstres en tournant lui-même cinq des quatorze épisodes. Et en particulier Tantum ergo, un sketch imparable où Vittorio Gassman, en cardinal égaré en banlieue, fait la preuve de la force intacte de la rhétorique catholique, capable de maintenir en enfance un peuple crédule « pour les siècles des siècles ». Et aussi cet autre épisode, « Sans parole », où une jeune femme (Ornella Muti) se laisse prendre au piège d'une histoire d'amour ou, plutôt, à son allure de roman-photo...

5. Dernier amour (Primo amore, 1978)

DERNIER AMOUR PRIMO AMORE 1978

Dernier amour
en français, l'inverse en Italien. Mais peu importe parce que le premier sera aussi le dernier, et vice versa. Dans ce film tardif et crépusculaire, le cinéaste s'en prend une nouvelle fois aux images chimériques qui, certes, aident à vivre en nous racontant des histoires : le personnage d'Ugo Tognazzi, qui se décrète impresario et pygmalion d'une ingénue (Ornella Muti), échappe ainsi à une maison de retraite qui a tout du mouroir et, un temps, mène « la grande vie ». Mais ses rêves et illusions d'une liberté et gloire retrouvées lui coûteront cher, jusqu'à le laisser à la fin plus seul qu'au début. De plus en plus pessimiste, constatant que la péninsule n'en finit pas de s'enlaidir, pressentant la « berlusconisation » de l'Italie à la sortie des « années de plomb », avançant lui-même en âge et de plus en plus à contre-courant des mentalités dominantes, le cinéaste livre une œuvre mélancolique et sombre, qui pourrait presque ressembler à un dernier tour de piste avant le salut de l'artiste.

5 + 1. L'Inassouvie (Un amore a Roma, 1960)

UN AMORE A ROMA

Est-ce l'influence d'Ennio Flaiano, l'un des scénaristes de La dolce vita de Fellini, un film sorti quelques mois plus tôt en Italie et dont Dino Risi a dit qu'il fut à l'époque un choc et une invitation à être ambitieux ? Est-ce le voisinage des films d'Antonioni, un cinéaste avec lequel Risi a toujours entretenu une étrange relation faite de défiance et d'une certaine admiration (« Sa façon de faire du cinéma est aristocratique ») ? Il y a dans Un amore a Roma (oublions le titre français vraiment débile) un ton, une langueur, une atmosphère, des relations homme-femme (entre un homme et deux femmes) qui écartent Risi, le temps d'un film, de la satire mordante, pour faire place à une vérité de sentiments et à une émotion sincère. En particulier, le personnage joué par Mylène Demongeot, et l'interprétation de l'actrice, abritent et révèlent une réelle complexité et fragilité par-delà une frivolité qui n'est qu'apparence. Cela dit, Risi reste Risi, et le film contient aussi une de ses plus belles satires de Cinecittà (l'autre est dans Une vie difficile). Et dans le rôle du cinéaste tournant comme il peut un pauvre péplum, le grand Vittorio De Sica, l'un des pères en d'autres temps du néoréalisme italien.


Bernard Benoliel est directeur de l'action culturelle et éducative à la Cinémathèque française.