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Une cinémathèque imaginaire de Luc Moullet

22 juillet 2021

Critique aux Cahiers du cinéma dans les années 50, Luc Moullet a réalisé une quarantaine de courts et longs métrages entre 1960 et 2014. Des œuvres souvent présentées comme le versant burlesque de la Nouvelle Vague, au style décalé, presque expérimental, dont certaines, comme Anatomie d’un rapport, Ma première brasse ou La Comédie du travail, font figure de films cultes. En 2002, il dressait, pour la Bibliothèque du Film, la liste des films de sa cinémathèque imaginaire.


La Chouette aveugle (Raul Ruiz, 1987)

La Chouette aveugle (Raul Ruiz)

Le premier film que je citerais est La Chouette aveugle de Raul Ruiz. C’est un film somme, extrêmement dense, qui m’a beaucoup surpris. Je le qualifierai de cosmique. C’est une adaptation, par un réalisateur chilien, d’un roman iranien et d’une pièce espagnole. Et en même temps, un film régional puisque tourné au Havre et produit par la maison de la culture de la ville. Il y a un mélange continuel de rêve et de réalité, de présent et de passé. Il ressemble beaucoup à la littérature latino-américaine qui tourne en rond sur elle-même. Je l’ai vu plusieurs fois et il me semble que c’est l’œuvre maîtresse de Raoul Ruiz. Sans cesse, une image contredit l’autre. Le travail important de sous-titrage en fait un film très particulier. Ce ne sont pas les paroles qui sont sous-titrées le plus souvent, mais ce qui n’est pas dit. Il y a aussi un travail essentiel sur les couleurs. (La première fois que je l’ai visionné, c’était sur une cassette PAL alors que le magnétoscope ne lisait que du SECAM, du coup le film passait en noir et blanc et devenait absolument invisible.) On a une suite de tâches de couleurs dans le cours du blanc qui expriment chacune quelque chose. C’est un film très « sternbergien ». Il y a toute une construction de l’image, avec ces ombres et cette lumière qui changent en cours de plan. C’est une œuvre qui explose d’imagination et de création.


Tapage nocturne (Catherine Breillat, 1979)

Tapage nocturne (Catherine Breillat)

Tapage nocturne est mon premier vrai contact avec Catherine Breillat. Le film est sorti la même semaine qu’Apocalypse Now. Pour moi, il y avait le navet et le film parfait qu’était Tapage nocturne, qui jusque dans ses imperfections explosait. C’était la découverte d’un nouvel univers. Après ça, j’ai lu toute l’œuvre littéraire de Catherine Breillat. C’est le prototype du film d’amour, non pas d’amour fou, mais de la folie d’amour. Je me suis même demandé si ce n’était pas plus que du cinéma. C’est une histoire très émouvante. On sent quelqu’un emporté par la passion, qui s’exprime entièrement, un cœur mis à nu. J’ai particulièrement été surpris par la fin où l’héroïne pleure. Ce n’est pas du tout un mélo, mais il y a une telle tension dans la création et dans le dilemme « breillatien » qu’on se retrouve face à un pathétique très profond. Il y a aussi une vraie nouveauté formelle avec, par exemple, l’apparition des bulles de bande-dessinée qui soulignent texte ou personnage. J’ai compris avec ce film l’importance de Breillat. C’est un choc de se retrouver ainsi face à une géante du cinéma.


Puissance de la parole (Jean-Luc Godard, 1988)

Puissance de la parole (Jean Luc Godard)

Puissance de la parole est certainement le chef-d’œuvre de Jean-Luc Godard, particulièrement à l’aise sur des durées courtes. Il y a absolument tout. En vingt-cinq minutes, d’une manière très ramassée, il nous montre tous les domaines de l’existence et tous les problèmes de l’homme au sein d’une structure totalisante, puisqu’il y a – comme souvent chez Godard – peinture, musique, roman et cinéma. À mon sens, c’est la plus grande des vidéos. On a sans cesse le cumul de plusieurs plans à l’intérieur d’une même image. C’est la continuation du Napoléon d’Abel Gance. On a aussi le cumul de sons divers. Le film fonctionne sur les oppositions. Par exemple, une musique classique qui apporte un côté noble et une image très triviale comme celle de la femme qui se lave près d’un chauffe-eau sur un mur très vieillot. Il y a à la fois un côté très banal et un côté magique. C’est l’art dans toute sa dimension ancestrale. Le film juxtapose le texte du roman de James Cain, Le Facteur sonne toujours deux fois, roman de gare, et Puissance de la parole d’Edgar Poe, littérature très noble. La grande littérature classique et le roman policier sont donc mis sur le même plan. J’ai dû voir ce film soixante ou quatre-vingts fois. Il est bouleversant et, à mon sens, domine le cinéma actuel.


La Chatte des montagnes (Ernst Lubitsch, 1921)

La Chatte des montagnes (Ernst Lubitsch)

La Chatte des montagnes d’Ernst Lubitsch est une œuvre phare de l’histoire du cinéma, qui m’a beaucoup marqué et influencé. Axé sur un délire sans limite, c’est l’un des derniers films allemands de Lubitsch. Et le seul qui ancre vraiment la notion de cache. On en trouve dans le cinéma muet, mais ce ne sont que des ouvertures ou des fermetures à l’iris. Là, ce sont des caches avec les formes les plus bizarres qui soient et qui évoluent en cours de champ. L’invention est extraordinaire à la fois dans la technique et dans le choix des scènes. Par exemple, celle où le militaire, coqueluche de sa ville de garnison, s’en va. Une foule de femmes se constitue. Un enfant dans les bras, chacune pleure le départ du bien aimé. Tout cela est tourné en quelques plans très courts et c’est de façon inopinée que l’on voit le rassemblement des maîtresses. Pour pouvoir partir, le héros lâche des rats dans cette foule dans un irréalisme total. Tout le film est à l’unisson de cette scène. C’est ce qu’on appelle l’expressionnisme comique, ce qui est très rare.


L’Empreinte du passé (Cecil B. De Mille, 1925)

L'Empreinte du passé (DeMille)

L’Empreinte du passé est un film très étonnant. Il nous plonge dans un autre monde. Sa construction n’est pas fondée sur l’unité. Au début, c’est une suite de petites comédies dramatiques en Amérique, dans l’État d’Arizona, où l’on assiste aux petits conflits d’un couple. On a donc au départ du banal, voire du médiocre, et on arrive progressivement vers un vrai délire, avec des allers-retours entre la première époque et le XVIe siècle. Ces conflits se transforment en poursuites et en situations loufoques. C’est une imitation du monde élisabéthain avec un Falstaff féminin, un mariage forcé et tous les atouts du mélodrame romantique : les escaliers dérobés, les sabliers signifiant l’écoulement du temps, le mari qui fait chanter sa future femme pour qu’elle l’épouse. L’amant est battu à mort, le mari fait brûler la gitane qui se considère comme sa femme, puis est lui-même blessé à mort par l’amant qui, dans une force ultime, le poignarde, etc. Ces images de délires se retrouvent en fondu enchaîné sur un accident de chemin de fer en 1925, dans lequel ces mêmes personnages vont se retrouver avec les mêmes problèmes qu’ils résolvent d’une autre façon. Le film se termine dans un éloge de Dieu, un sublime tout à fait irréel à la gloire du Christ, avec en contrepoint les images d’un amant ridicule qui gesticule dans un coin du champ. Tous ces délires, ces mélanges d’époques, me fascinent totalement.


La Furie du désir (King Vidor, 1952)

La Furie du désir (King Vidor)

La Furie du désir de King Vidor est aussi un film marquant sur le principe d’évolution, bien qu’on ne passe pas, cette fois-ci, ni d’une époque à l’autre, ni d’un genre à l’autre. Il ne se passe pratiquement rien dans la première partie, mais la dernière demi-heure est véritablement délirante. Ce film aborde la passion amoureuse. On y trouve des scènes cultes qui sont restées des morceaux de bravoure, notamment celle de la voiture qui roule interminablement sur la plage et qui va dans la mer pendant que les personnages montent au-dessus de leur siège, tout en affirmant leur passion à travers la chanson. C’est une vraie montée dans le délire amoureux. La dernière demi-heure est une situation très tendue avec cette fameuse scène finale que beaucoup considèrent comme la plus grande de l’histoire du cinéma. Celle du marais où tout le monde s’entretue. Ce marais est à la fois un paradis amoureux et une forme d’enfer. En six minutes, il y a deux morts et une histoire d’amour. À la suite d’un des plus beaux fondus enchaînés de l’histoire du cinéma, on passe d’une lumière qui s’éteint dans une chambre, un prélude à une histoire d’amour, une couleur plutôt sombre à une explosion blanchâtre du marais avec l’eau éclairée par en dessous, qui donne un côté très irréel. On passe du tout noir au tout blanc. Le marais est un lieu fondamental dans l’œuvre de Vidor. Il y a aussi un grand décalage au niveau sonore, puisqu’on passe d’une musique dramatique à une atmosphère de jungle totalement inattendue. On s’attend à une scène d’amour dans une chambre et on se retrouve avec les personnages après l’amour, qui marchent dans le marais, sorte de paradis-enfer érotique. Il y a une alternance de noir et de blanc qui correspond à une sorte d’alternance sexuelle, le noir et le blanc correspondant alternativement à chacun des deux sexes, créant une tension permanente. Tous ces films sont fortement axés sur l’excès. C’est l’excès de l’amour fou en même temps qu’une création esthétique effervescente.


Shock Corridor (Samuel Fuller, 1963)

Shock Corridor (Samuel Fuller)

Avec Shock Corridor, on est encore dans une forme d’excès. Godard avait trouvé ce mot : « Le chef-d’œuvre du cinéma barbare ». Quand on sort d’une telle projection, on a la sensation d’avoir été sur une autre planète. Le film est tourné dans un hôpital psychiatrique avec un personnage lucide qui, pour avoir le prix Pulitzer et résoudre une intrigue, va se faire passer pour fou et qui, à force de rencontrer des fous, le devient vraiment. Je crois qu’on n’a jamais été si loin dans la constitution d’un univers autre. Certaines images sont à la limite du supportable. Par exemple, celle où le personnage principal essaie de faire parler un fou, témoin du meurtre, pour qu’il dise le nom du coupable entre deux éclairs de lucidité. C’est une séquence d’une tension extrême. De même que la scène où la pluie tombe dans le couloir est absolument stupéfiante, ainsi que le recours à des images en couleurs dans un film en noir et blanc. Les prises de vues de cascades au Brésil en cinémascope, désanamorphosées et accolées à celles de pluie dans le couloir, créent un choc tout à fait étonnant. Shock Corridor est un film qui vous laisse absolument pantois.


Go Fish (Rose Troche,1994)

Go Fish (Rose Troche)

Go fish est l’un des grands films américains de ces dernières années. Réalisé par un collectif féminin, il est signé Rose Troche, mais Guinevere Turner, actrice principale, est aussi co-autrice ainsi que probablement les autres interprètes. C’est une chronique assez réaliste, bien que cette réalité soit un peu édulcorée et plus dense. Un univers de lesbiennes, qui nous montre toute la richesse, toute la différence qu’il peut y avoir avec l’environnement hétéro traditionnel. Le film me fait un peu penser à L’Atalante de Jean Vigo, où il y a la même création d’un monde. C’est peut être plus poussé ici, car on a vraiment l’impression d’un monde inconnu, fruit du regard observateur, du montage et de l’adresse des cinéastes. Entre réalisme et création, c’est la découverte d’une autre contrée au sein de notre monde réel.


Breakfast of champions (Alan Rudolph, 1999)

Breakfast of Champions (Alan Rudolph)

Breakfast of champions d’Alan Rudolph est un film marquant, d’abord parce que c’est une adaptation d’un chef-d’œuvre de la littérature américaine, roman assez particulier puisqu’il est illustré par l’auteur. Un ouvrage un peu barbare, assez mal vu des puristes. Une centaine de petits dessins font partie intégrante du roman, dont s’est servi parfois Alan Rudolph. Il y a dans ce film, à travers l’utilisation de la vidéo, une mise en abyme de la médiocrité américaine. L’histoire se situe dans les environs d’un supermarché à dix kilomètres de la ville, à l’intersection d’autoroutes. C’est un lieu minable, typique de l’Amérique contemporaine, rarement montré. Une sorte d’en-dehors, d’à côté. Il y a tout un ensemble de personnages très divers qui évoquent l’American way of life et ses contradictions, avec une fille homosexuelle, un patron de supermarché dépressif, l’amant de sa femme dont la manie est de se travestir… Tout un mélange détonnant qui, malgré ce côté très glauque, finit bien. On pense un peu à La Blonde explosive de Frank Tashlin. À partir d’un hyperréalisme, le réalisateur montre tout ce côté médiocre de l’Amérique contemporaine, sublimé par un excès de trivialité. C’est ce que j’appelle un film vomitif, qui se détruit lui-même, qui montre un tas d’horreurs stupéfiantes dans le sens premier du terme.


Le Lit d’or (Cecil B. de Mille, 1925)

The Golden Bed (Cecil B. DeMille)

Le Lit d’or de Cecil B. de Mille est quant à lui basé sur le récit. Il y a assez peu de composantes esthétiques. On est plutôt dans la science du récit et le goût du fantastique. Le principe de Cecil B. de Mille est de prendre les actions les plus invraisemblables et de les faire accepter par le spectateur, en les faisant devenir vraisemblables. C’est un film très lent, au cours sinueux, construit autour d’une maison avec ce lit d’or. On suppose dans le roman que c’est un lit de bordel, mais ce n’est pas précisé dans ce film de 1925 où l’on ne pouvait pas tout montrer. C’est une suite de morceaux de bravoure. Par exemple, ce concours entre l’épouse du directeur et celle du sous-directeur. Chacune doit organiser la plus grande et la plus belle party, et dépense pour cela une fortune. Tout y est en sucre : jardin, fauteuils, tout le décor qui, au final, fond et est léché par les personnages. La première femme gagne ce concours, mais c’est une victoire à la Pyrrhus, puisque son mari est ruiné et va en prison pour cinq ans. La séquence est assez longue mais très puissante. C’est cette longueur qui donne des moments d’émerveillement. On n’oublie pas un tel film. Je crois que c’est celui où le réalisateur est allé le plus loin.


Propos recueillis par Bertrand Keraël en juin 2002.