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Revue de presse de « Falbalas » (Jacques Becker, 1944)

David Duez - 9 avril 2017

Tourné à partir de mars 1944 – soit cinq mois avant la Libération de Paris –, le quatrième long métrage de Jacques Becker, Falbalas, sort en salle le 20 juin 1945. Il marque la seconde collaboration du cinéaste avec les principaux techniciens de Dernier atout (1942), son deuxième film, notamment Max Douy aux décors, Maurice Aubergé au scénario et Nicolas Hayer à la photographie. Créateur des costumes du film, le couturier Marcel Rochas – et le Département Cinéma Marcel Rochas qu'il fonde en 1941 – célèbre, avec Falbalas, sa quatrième incursion cinématographique après Le Lac aux dames, La Vie parisienne et Éternel retour.

Falbalas (Jacques Becker, 1944)

Falbalas (Jacques Becker, 1944)

Drame dans une maison de couture, Falbalas suit la folie amoureuse – créatrice et destructrice – d'un grand couturier parisien. À l'écran, Raymond Rouleau, déjà à l'affiche – sous le même patronyme (Clarence) – de Dernier atout, est accompagné par Micheline Presle dans le rôle de la jeune élue, elle aussi prénommée Micheline. Relativement bien accueilli par la presse écrite, le film témoigne du renouveau de la qualité artistique de la France d'après-guerre, dans la mode comme au cinéma. Falbalas sort d'ailleurs six mois après le décret du 23 janvier 1945 protégeant la Haute Couture française.

Un film de résistance

Falbalas trouve naturellement sa place dans l'édition 1945 de L'Almanach Ciné-Miroir, dédiée à la Libération et au Cinquantenaire du Cinématographe. Le supplément annuel du Petit Parisien rappelle le contexte historique dans lequel Jacques Becker réalisa son film : « L'équipe technique comprenait les résistants de la première heure qui firent preuve d'une énergie admirable pour mener de front le dur travail que représente la réalisation d'un film de nuit, dans de semblables circonstances, et une activité dans la résistance. Les interprètes de Falbalas ne firent pas preuve d'un moindre courage (...). Quand vous verrez Falbalas, souvenez-vous que tous les acteurs et tous les techniciens ont su, à leur place, faire tout leur devoir ».

La destinée politique du film de Becker ne s'interrompt pas pour autant à la Libération et, avec Falbalas, la presse découvre un champion du cinéma tricolore. « On s'est peut-être un peu trop pressé, ici et là, d'envoyer des faire-part de deuil du cinéma français », constate Bernard Zimmer pour Paris-Presse, qui exhorte pessimistes et sceptiques à « aller voir le nouveau film » du réalisateur de Dernier atout. Opposé à tous quotas américains en matière cinématographique, Jacques Becker imagine une résistance artistique, culturelle et commerciale. Une semaine après la projection d'Espoir d'André Malraux, un film qui « nous prouvait que nous étions encore capables d'originalité et d'audace », écrit Georges Charensol dans Les Nouvelles littéraires, « Falbalas nous montre que nous pouvons aussi battre les Américains sur leur propre terrain, celui du film bien fait, monté sans bavure, mené dans un mouvement éblouissant, joué sans fausse note ».

Mais Falbalas c'est aussi et surtout un formidable instrument de propagande au service de la confection textile et de la Haute Couture françaises. Comme l'écrit Bernard Zimmer, cette fois dans l'hebdomadaire La Bataille, « au moment où le monde, démuni, brandit ses inutiles cartes de textiles, où sur le corps de tant de femmes héroïques ou dévouées a poussé la chemise d'homme kaki, la tunique, la jupe strictes, le pantalon même, Falbalas nous introduit au cœur d'une maison de couture parisienne... C'est là un de ses grands mérites ! ». Pour René Jeanne de La France au combat, ce film « vient bien à son heure pour prouver qu'en dépit des prétentions de Londres, dont la presse fait l'écho, la mode parisienne est encore à la hauteur de sa réputation et de sa mission traditionnelle, car il y a dans Falbalas une présentation de collection qui fera pâlir d'envie toutes les spectatrices et de jalousie tous les couturiers, non seulement de Paris, mais de toutes les capitales du monde ».

L'Affirmation d'un style

« Falbalas ou le triomphe du style », titre le quotidien Franc-tireur. Pour Jean Vidal, Jacques Becker « est en pleine possession de son art : il sait diriger les acteurs, il soumet tous les éléments du film à sa vision personnelle, il use avec virtuosité, mais toujours avec à-propos, des procédés dialectiques du cinéma. Il a un style, un style incisif, concis, amer – mais qui reste direct et sensible ». Dans la presse, Falbalas est accueilli à grand renfort de superlatifs. Tout juste sorti de la clandestinité, L'Écran français lui offre l'une de ses premières critiques en évoquant l'« habileté » et l'« intelligence » du travail de Jacques Becker. « Admirable », le réalisateur est, selon Pierre Bost, « un homme qui sait raconter une histoire sur un écran, animer des acteurs, enchaîner des images, meubler et varier le champ de son appareil ; un homme qui connaît le travail et les ressources du métier ». D'après le critique Paris-Presse Bernard Zimmer, « il y a chez lui une honnêteté sur quoi le snobisme n'aura pas de prise, un dégoût de la technique aveuglante, un souci de vérité aussi, qui le tiendront éloigné des cénacles ». Observateur scrupuleux, le cinéaste suscite l'admiration de La Technique cinématographique. Pour René Wheeler, son art se distingue par des « observations précises, minutieuses du décor et des types qui évoluent autour des personnages principaux : toute la personnalité de Jacques Becker s'exprime dans ces scènes ».

Dans les colonnes du Parisien libéré, André Bazin se montre tout aussi enthousiaste. Falbalas, écrit-il, « c'est la dépendance intime de l'action et du milieu dans laquelle elle se déroule. Jamais de pittoresque ou de description pure : le moindre détail réaliste est toujours justifié par l'intrigue. Le milieu est ici beaucoup plus qu'un cadre : il provoque et nourrit un drame. L'élégance et le goût de la mise en scène donnent à la maîtrise technique de Becker sa pleine efficacité ». Pour L'Humanité, le réalisateur est un génie de l'image animée. Imprégnée de surréalisme, la dernière scène du film est particulièrement exemplaire de son talent, précise Robert Durtal : « Cette image de la fin où la caméra s'élève vers le ciel en grisaille, après nous avoir montré le cadavre de Clarence, serrant dans ses bras le mannequin vêtu d'une robe de mariée, est d'une beauté plastique devant laquelle il convient de s'émerveiller ». Le critique conclut que « ce film indique chez Jacques Becker un tempérament vigoureux qui (...) le pousse à se dépasser toujours, afin d'ajouter à l'humanité de l'œuvre qu'il réalise. Ce n'est pas pour rien qu'il a été durant de longues années l'assistant de Jean Renoir ».

Haute couture

Pour la grande majorité des critiques, la reconstruction artistique du pays doit passer par l'élégance et le savoir-faire. Mis à contribution, l'écran se fait support publicitaire pour la haute couture et la collaboration de grands couturiers sublime les productions cinématographiques. Photographie pleine page de Micheline Presle en robe de mariée, reportage sur la mode française à la ville, à la scène et sur l'écran, mais aussi interviews d'actrices agrémentent L'Almanach Ciné-Miroir. Pour sa journaliste Aurore Valérie, « l'écran donne tout son relief et tout son attrait à la beauté des vedettes qui vont enchanter dans les salles obscures des milliers de spectateurs. La technique doit être au service de l'art pour mettre en valeur la séduction, et la couture devient ainsi l'associée la plus directe de l'écran ». D'après elle, « une femme ne se vêt-elle pas suivant son tempérament et son caractère ? », avant d'expliquer que « le couturier doit l'aider dans cette tâche délicate et la rendre, grâce à son imagination et à son goût, plus belle aux yeux de ceux qui vont pendant quelques instants vivre de son image ».

Le couturier Marcel Rochas habille Falbalas de tout son talent. Selon Isabelle Vignon de l'hebdomadaire Carrefour, Jacques Becker donne à voir une véritable leçon de mode au cinéma, « le premier grand film français consacré à l'étude du milieu de la Haute couture parisienne avec un louable souci de véracité ». Emerveillée, la critique s'empresse néanmoins de rassurer certains de ses lecteurs qui pourraient se montrer « déconcertés par la sobriété des robes conçues pour Micheline Presle par Marcel Rochas, tellement l'on est habitué à voir, au cinéma, sévir une mode aussi extraordinaire que tapageuse. » À ses yeux, « Marcel Rochas qui pense que les robes de cinéma, comme la musique, pour être réussies, doivent passer inaperçues parvient à rendre photographiables et le bon goût et la discrétion qui sont pourtant des vertus propres à effrayer les caméras les mieux trempées ».

Pour la journaliste, Falbalas est un exemple à suivre : « De cette coopération artistique peut naître une esthétique particulièrement belle qui classera ici même et à l'étranger la production française », augure-t-elle. Cette collaboration Rochas – Becker séduit également France Soir. Pour le quotidien national, la présence au générique du grand couturier parisien confère au film, une « sobriété dans l'élégance », une « grâce inimitable qui est le propre de [ses] créations ». Définitivement charmé par cette association réussie, le journal conclut : « Après la réalisation d'une mode essentiellement poétique pour l'Éternel Retour, en créant pour Falbalas une mode exactement dans l'esprit du film, orientée vers le réalisme, Marcel Rochas a prouvé une fois de plus toutes les possibilités de son département Cinéma ».

Un film d'atmosphère

La critique est à l'unisson : Jacques Becker réussit là un authentique film d'atmosphère. Pour Falbalas, le metteur en scène endosse la blouse du peintre et confie à L'Almanach que « lorsqu'on a trouvé une histoire à raconter, il faut la situer dans un milieu déterminé. La peinture de ce milieu, la recherche du détail juste, observé, pris sur le vif, donne aux caractères le relief de la vie ». La revue surenchérit qu'« une œuvre qui sort des mains de Jacques Becker est une tranche même de vie, multiple, diverse comme cette dernière et pourtant une et implacable comme elle. On y retrouve la façon de travailler des grands peintres qui, inlassablement, reviennent sur un même portrait, le refont sans cesse avec ténacité et patience ».

Pour Jacques Berland du quotidien Front National, « la réussite de Falbalas ne fait que confirmer la chose. Cette fois, persévérant encore dans l'étude d'un climat, M. Becker a choisi pour milieu le monde de la haute couture. Il y a fait se dérouler son intrigue, fort classique en elle-même puisqu'elle met aux prises deux hommes et une femme en butte à des amours contrariées, mais splendidement étoffée par l'atmosphère qui l'environne. Jacques Becker compose son film comme un triptyque : « D'un côté la maison de couture avec son incessant bourdonnement, son décorum, ses ateliers laborieux et pépiant et cette espèce d'obéissance trouble à l'homme qui l'anime ; d'un autre, une famille de grands bourgeois une étude moins fouillée, mais discrètement esquissée tout de même par petites touches successives ; enfin, en troisième lieu, un Paris désert, celui de l'occupation, où triomphe, en petite reine, la bicyclette ».

Subjugué, Georges Sadoul approuve les propos de ses confrères. Pour le critique des Lettres françaises, « le film vaut surtout par l'exact rapport entre les personnages et leur fond », un « problème [qui] n'est pas propre au cinéma [et que] nos cinéastes ont tendance à [...] ignorer ou à [...] mépriser ». Le journaliste estime ainsi qu'« ils oublient facilement que leurs personnages vivent dans un milieu et dans une société. Ils en font des héros de tragédie, face à face avec leur seule passion, et qui n'ont d'autre lien avec le monde extérieur que les classiques et leurs récits de Théramène. Il est évident que ce problème, qui était toujours résolu avec aisance dans les films américains courant de la bonne époque mais qui n'a pas toujours inquiété les français, est un des soucis majeurs de Becker. Pas un détail qui ne soit juste et qui ne porte pas sa discrétion même. Nous sommes à l'opposé de la lourdeur un peu germanique du Corbeau ».

Une interprétation en demi-teinte

Malgré une nette préférence pour les rôles féminins, la critique, jusque-là unanime, se divise sur la question de l'interprétation. Le couple Rouleau-Presle reçoit les honneurs du quotidien Combat. De leur point de vue, Raymond Rouleau, acteur désinvolte de L'Assassinat du Père Noël (1942) et du Secret de Madame Clapain (1943), « vient de dépasser de très loin tout ce qu'il n'a jamais fait et de composer un personnage qui n'est pas dans son registre : tourmenté, impulsif, extravagant. » Face à lui, Micheline Presle trouve, elle aussi, son meilleur rôle, selon Denis Marion : « On ne lui avait jamais vu ces élans de sincérité, bouleversante, ce masque que la souffrance modèle et défait d'une seconde à l'autre. La rupture au jardin des Tuileries prend place à cet égard, dans l'anthologie des grands duos, à côté du réveil à l'hôtel de Jean Gabin et de Michèle Morgan dans Quai des brumes, de l'entrevue au grenier entre Jean-Pierre Aumont et Simone Simon dans Le Lac aux dames et des aveux silencieux de René Lefèvre et d'Annabella pendant l'opération du Million ». Applaudissant sans réserve des « interprètes à la hauteur de la production », l'hebdomadaire illustré de Paris Ambiance se presse d'y associer le talent de Jean Chevrier, l'« admirable » Gabrielle Dorziat, et Jeanne Fusier-Gir.

À l'instar du quotidien L'Époque, de nombreux journaux font cependant remarquer une certaine inégalité dans l'interprétation. À l'exception de Micheline Presle, qui « joue avec une très grande science du naturel », la plupart des comédiens manquent cruellement de conviction et de présence, comme l'estime Libération. Cette timidité de jeu s'explique en partie par la direction d'acteurs : « Ce ne sont plus eux qui jouent. C'est le metteur en scène qui, comme un montreur de marionnettes les fait miroiter devant nous », précise France Roche. Elle ajoute notamment que « Raymond Rouleau, trop sage pour faire le fou, est bon dans le rôle qui aurait mieux convenu à Pierre Brasseur » tandis que « Jean Chevrier joue Jean Chevrier avec succès ». Dans l'hebdomadaire Gavroche, Jacqueline Lenoir considère avec sévérité le manque d'« homogénéité » de la distribution artistique en saluant la prestation de Gabrielle Dorziat, qui « fait corps avec le film » pendant que « Raymond Rouleau continue de se tromper sur lui-même avec une obstination effarante ». Au sommet d'une affiche, André Bazin du Parisien libéré préfère les rôles secondaires, tous « remarquablement tenus, en particulier celui d'Anne-Marie », interprétée par la jeune Françoise Lugagne. Dans L'Almanach Ciné-Miroir, René Sarter encense, à son tour, une « comédienne en qui s'harmonisent avec une distinction rare l'intelligence et la sensibilité [...] [et] un tact exquis dans l'expression de la douleur profondément ressentie ».

Un film déséquilibré ?

Falbalas pâtit selon la critique de son scénario. Dans Les Étoiles, Luc Estang fait part de son « insatisfaction » face à « ce film [...] certes au-dessus de la moyenne, [où] les acteurs sont irréprochables, les dialogues d'Auberger sont d'une tenue peu courante, chaque détail de la mise en scène est soigné ». Le journaliste déplore une « étincelle [qui] fait défaut grâce à quoi [son] plaisir raisonné eût été immédiat et sensible ». Cette « impression de gêne » nommée par le quotidien Combat est reprise par l'ensemble des journaux. Ainsi, pour Gabriel Audisio d'Action, « les garanties de vraisemblance ne créent pas ici la vérité. Les données psychologiques sont insuffisantes à justifier tant d'arbitraire. Ce n'est pas en baptisant des robes Roxane et Bérénice, avec une complaisance assez agaçante, qu'on atteint le pathétique racinien ; ce n'est pas avec des marivaudages qu'on rejoint nécessairement la profondeur de Marivaux ; et le suicide du héros (...) ne suffit pas à composer une atmosphère tragique ». Selon Georges Charensol des Nouvelles littéraires, la dualité de genres déséquilibre Falbalas : « À ce documentaire romancé, il a bien fallu mener une aventure sentimentale ; mais les deux actions, loin de se nuire, se font longtemps valoir. Cet équilibre est rompu quand la grande couture n'a plus de secrets à nous livrer ; on se rabat alors sur les débats sentimentaux du patron et le film commence alors à ressembler à tous les autres ».

Dans Le Populaire, Monique Berger se montre tout aussi déçue en évoquant un « film plaisant, agréable, point vulgaire, éloigné de toute sottise... mais [au] scénario [...] mince. Falbalas, chiffons, amourettes, rires et larmes superficielles. Il oscille perpétuellement entre le drame et la comédie sans se fixer jamais. Le dialogue l'accompagne dans cette incertitude. Il frôle le drame, il prétend à l'esprit, n'évoque pas grand-chose et n'approfondit rien, ni par la psychologie, ni par l'image (...). Un bon film si l'on se contente de juger superficiellement. Un film agréable si l'on cherche à passer une soirée sans ennui. Mais un vrai film, non, pas encore. Tout est esquissé. Rien n'est exprimé ». L'incompréhension est également de mise dans Carrefour, qui blâme l'omniprésence de Jacques Becker. Le reporter François Chalais regrette « cette tendance, chaque jour plus en faveur parmi les metteurs en scène, à vouloir tenir à la fois tous les leviers de commande d'un film. Techniciens chef, beaucoup de metteurs en scène, en effet, ont pris aujourd'hui l'habitude de compter sur eux seuls pour imaginer les idées dont sont tirés leurs ouvrages (...). Il y a là un danger plus grave qu'il ne paraît : car s'il existe une poésie de la technique qui est du domaine de l'élection des metteurs en scène, pour la technique de la prose, il s'agit d'autre chose et d'autres gens ».


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.