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Hommage au cinéaste, homme politique et ami de la Cinémathèque française Fernando « Pino » Solanas

Gabriela Trujillo - 10 novembre 2020

Fernando Solanas (Le Grain et l'ivraie)

Fernando Solanas (Le Grain et l'ivraie)

Peu d'artistes ont su incarner, comme Fernando « Pino » Solanas, les combats politiques de leur époque.

Né en 1936 dans la banlieue de Buenos Aires, il est l'un des réalisateurs latino-américains ayant le plus durablement marqué le cinéma à la fin des années soixante. Sa monumentale trilogie L'Heure des brasiers (1968), œuvre phare du cinéma militant, qu'il cosigne avec Octavio Getino, marque un point de rencontre entre l'avant-garde politique et cinématographique. C'est un film-fleuve, enragé et novateur, qui donne une nouvelle voix au « Tiers-cinéma », récusant le mode de production hollywoodien ainsi que l'élitisme du cinéma d'auteur européen. Convoquant aussi bien Frantz Fanon que la poésie du Martín Fierro, Solanas renouvelle, par son utilisation du montage, la pratique cinématographique, au cours de l'une des périodes les plus riches artistiquement et des plus troublées politiquement dans l'histoire récente. Après le portrait au vitriol des élites culturelles, Pino, fervent péroniste, visite le leader argentin Juan Domingo Perón exilé dans l'Espagne franquiste, ce qui donnera lieu à des films passionnés (entretiens et la fresque allégorique Les Fils de Fierro) avant qu'il ne doive prendre à son tour, sous les menaces de la junte militaire argentine, la route de l'exil vers l'Espagne, puis la France, au début des années quatre-vingts.

Après le retour de la démocratie en Argentine et un séjour de moins de dix ans en Europe, Solanas n'a de cesse d'accompagner les formes d'organisation, révolte et protestation sociale de ses contemporains. Le genre documentaire, auquel il restera attaché au cours de sa vie de militance et de création, lui permet de dénoncer en 2004 le « grand hold-up » des ressources de son pays par le capitalisme sauvage des années Menem, avec Mémoire d'un saccage (2004), brûlot essentiel, suivi de La Dignité du peuple (2005). Ses films dénoncent aussi bien la privatisation des chemins de fer argentins, la pollution par les multinationales qui imposent la monoculture du soja, que le désastre dans la gestion des ressources minières du pays ; par ailleurs, il soutient de toute sa puissance médiatique les combats récents des femmes argentines pour le droit à l'IVG que son propre fils, Juan Solanas, documente avec le film Femmes argentines (que sea ley) (2019).

La passion première de Fernando Solanas est la politique – le combat pour la justice sera l'affaire de sa vie. Son élan idéaliste ne l'a pas empêché de soutenir, parfois de manière polémique, des leaders comme Hugo Chávez au Venezuela, mais on peut apprécier chez lui la cohérence de son engagement, ses prises de risques et sa capacité à sortir du domaine symbolique pour devenir une figure connue de la politique de son pays. Sa carrière de député, sénateur et candidat à la présidence argentine, est marquée par son fort caractère et sa verve inégalable, que nous connaissions par ses films. Mais Fernando Solanas n'a pas fait de la politique inutile, il a été un ardent et tenace défenseur du patrimoine cinématographique de son pays, ayant réussi à faire voter la « Ley de cine » permettant d'assurer une production indépendante dont bénéficieront des générations de cinéastes à l'aube du XXIe siècle.

Cinéphiles, nous n'oublierons pas cet artiste et ami, militant fidèle doublé de l'un des meilleurs conteurs de notre temps, produisant des œuvres de fiction, élégantes, sensuelles et poétiques, qui ont ravi les spectateurs que nous sommes, et qui lui valurent aussi la reconnaissance des grands festivals du monde. Il nous reste ses films, tel Tangos, l'exil de Gardel, avec Marie Laforêt et Philippe Léotard (récompensé d'un Grand Prix spécial du Jury à Venise en 1985 et César de la meilleure musique l'année suivante pour l'inoubliable partition d'Astor Piazzolla), mais aussi El Sur, prix de la mise en scène à Cannes en 1988, sans oublier le fabuleux road movie initiatique qu'est Le Voyage (1992), ainsi que l'onirique Nuage (1998).
Il aura fallu un virus qui dérègle notre monde pour arrêter l'infatigable artiste, devenu ambassadeur de son pays auprès de l'UNESCO, qui n'a cessé de se battre jusqu'au dernier jour. À l'exil, la rage et l'injustice, répondra toujours, grâce à Fernando Solanas, la création permanente de la beauté.


Docteure en cinéma, critique, ancien professeur à l'École du Louvre et à la New York University, Gabriela Trujillo est spécialiste des avant-gardes latino-américaines et européennes. Elle travaille à l'action culturelle de la Cinémathèque française.