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Histoire de tournage : « Le Fanfaron » raconté par ceux qui l'ont vécu

Delphine Simon-Marsaud - 1 décembre 2020

Rome, août 1962. Dino Risi entame le tournage de son seizième film. Un nouveau genre cinématographique fait sensation depuis quelques années : la comédie italienne. En plein boom économique, une poignée de cinéastes et scénaristes, libérés du mouvement néoréaliste et servis par des comédiens hors pair, s’emparent des aspirations et des soucis du quotidien, révélant ainsi les tares de leurs concitoyens qu’ils vont décrire avec humour et âpreté. Chef-d’œuvre réalisé entre deux énormes succès (Une vie difficile et Les Monstres), Le Fanfaron dénonce une société de consommation lancée à toute berzingue, à l’image de la superbe Lancia Aurelia décapotable, personnage à part entière du film, glissant sur les routes brûlantes d’une Italie galvanisée par l’euphorie des vacances. Un tournage trépidant, de Rome à Livourne, raconté ici par ceux qui l’ont vécu.

Le Fanfaron (Dino Risi, 1962)

Le Fanfaron (Dino Risi, 1962)

Dino Risi (réalisateur) ; Jean-Louis Trintignant (acteur) ; Vittorio Gassman (acteur) ; Marco Risi (réalisateur et fils de Dino Risi) ; Annette Stroyberg (actrice) ; Ettore Scola (scénariste) ; Catherine Spaak (actrice) ; Vittorio Cecchi Gori (producteur et fils du producteur Mario Cecchi Gori) ; Alessandro Gassman (acteur et fils de Vittorio Gassman).


Jean-Louis Trintignant : J’étais vachement content, c’était l’été, partir en Italie… J’avais une petite voiture qui était peut-être pas terrible mais que je trouvais magnifique, décapotable. Enfin c’était un grand bonheur, un rêve quoi ! Aller en Italie, tourner un film. Nous étions en 1962, et j’eus vraiment beaucoup de chance d’avoir ce rôle aux côtés de Vittorio Gassman. Tout a été un conte de fée, magique.

Dino Risi : Le film est né de deux expériences que j’ai vécues. Deux voyages que j’ai faits avec deux producteurs un peu fous, qui n’arrêtaient pas de repousser le lieu de leur destination finale. Ils m’ont inspiré cette idée d’un périple en voiture à deux. J’ai pris de leurs personnalités pour créer le personnage de Gassman. Et Trintignant, c’était moi.

Jean-Louis Trintignant : L’histoire se déroule un 15 août, jour de fête très important en Italie. Toutes les villes se vident, Rome est complètement déserte. Bruno, joué par Vittorio Gassman, cherche un téléphone, mais il ne trouve pas un seul bar ouvert, et à l’époque les cabines téléphoniques étaient rares. Il voit alors un jeune étudiant à sa fenêtre resté à Rome pour travailler et préparer ses examens. Le film est l’histoire de la journée entre ce jeune homme et ce type très hableur, le Fanfaron.

Dino Risi : Lui, c’est un intrigant. Il vit d’expédients, au jour le jour. Sympathique et joyeux, mais on ne peut pas lui faire confiance. J’ai demandé à Alberto Sordi s’il voulait jouer ce personnage, dont je lui avais raconté l’histoire. Il m’a dit : « Si je comprends bien, c’est un film dans lequel je vais me donner beaucoup de mal, mais c’est l’autre qui aura tous les honneurs. » Il avait tout faux. Le producteur Cecchi Gori, qui avait entre temps acheté le sujet, a alors proposé Gassman pour le rôle principal.

Jean-Louis Trintignant : Gassman était surtout connu pour être un acteur romantique. Là, il s’est amusé pour la première fois à jouer un personnage totalement éloigné de sa personnalité : un grand con ! Il semblait que ce soit un rôle pour Alberto Sordi dont c’était la spécialité des grands cons sympathiques. Lorsque Le Fanfaron a obtenu le succès que l’on sait, Sordi, furieux, a déclaré : « Je croyais que Gassman était un ami ! Il a copié mon personnage ! C’est un homme malhonnête ! Je le déteste ! » Les journalistes sont allés ensuite voir Gassman qui, très intelligemment, a répondu : « J’ai une grande admiration pour Sordi, et ma seule ambition était de faire aussi bien que lui. »

Vittorio Gassman : Dino Risi a été le premier à me donner un grand rôle, celui d’un homme quelconque où j’affichais mon vrai visage. Il m’a mené vers des rôles à caractère satirique mais empreints de réalisme et basés sur l’observation d’éléments véritablement contingents, de choses du quotidien. Des personnages sympathiques, un peu bons à rien. Ce qui m’a permis, jour après jour, d’établir un lien de sympathie avec le public. Risi avait un talent pour l’observation du détail, une curiosité pour tout ce qui se passe, un sens de l’éros agréable, joyeux. On s’est amusés comme des fous. En plus on était jeunes. Avec Dino, on se volait les petites amies. C’était une fête perpétuelle !

Dino Risi : J’ai commencé le film sans savoir qui serait le partenaire de Bruno Cortona. Gassman était grand et brun. L’autre devait être petit, blond et, bien sûr, un jeune homme.

Jean-Louis Trintignant : Avant le début du tournage, des plans avaient été tournés dans la Rome déserte du 15 août, avec une doublure de Jacques Perrin. Le tournage ayant pris du retard, Perrin n’était plus disponible et la production s’est mise à la recherche d’un acteur pouvant être confondu avec sa doublure !

Dino Risi : Au début du film, quand Gassman regarde en l’air et qu’il voit le jeune homme à la fenêtre, et qu’il lui demande s’il peut téléphoner, c’est un figurant, petit et blond. C’est lui aussi quand ils roulent à travers Rome et que Gassman passe au feu rouge. Je lui avais dit : « Mets ta main devant son visage et dis-lui de ne pas regarder. » Le samedi, nous n’avions toujours personne pour jouer Roberto et nous tournions le lundi ! Pour la coproduction, il fallait un acteur français. Pour moi, il aurait aussi bien pu être italien. J’ai pensé à tout le monde. J’avais écarté Trintignant parce qu’il avait fait un film policier dans le rôle d’un assassin louche qui m’avait un peu épouvanté. Et puis son agent avait insisté pour que je le voie en personne pour avoir une autre impression. Il est allé à Paris, me l’a ramené. Je l’ai serré dans mes bras : il était le personnage ! Il est étonnant ce Trintignant, si petit, avec des mouvements un peu mécaniques. Gentil, timide, poli. Oui, tout à fait le personnage. Et l’antagoniste parfait de Gassman.

Jean-Louis Trintignant et Vittorio Gassman dans Le Fanfaron

Jean-Louis Trintignant : Parce que je ressemblais à la doublure de Jacques Perrin, je fus donc engagé. Lorsque je lus le scénario de Maccari et Scola – qui n’était pas encore metteur en scène –, je fus emballé ! C’était magnifique, drôle, simple et émouvant.

Ettore Scola : Ruggero Maccari et moi-même avons été formés à l’école du journal satirique Marc’Aurelio, comme la plupart des scénaristes du cinéma de l’après-guerre. La façon avec laquelle nous avons rendu compte de la société du bien-être dans Le Fanfaron faisait partie de notre formation. On « inventait » à partir de de l’observation du quotidien, de ce qui nous entourait. Toute chose détachée de la réalité était refusée. Nous avons construit les personnages en étant attentifs aux histoires de la vie courante, aux nouvelles fraîches…

Jean-Louis Trintignant : Je crois que quand on est comédien, on choisit un film davantage pour la personnalité du metteur en scène que pour le scénario. Celui du Fanfaron, c’était vraiment une merveille. J’ai rarement lu un scénario aussi beau. Le film était bien mais le scénario était vachement bien.

Vittorio Gassman : C’était un très beau scénario sur lequel nous avons inventé beaucoup de choses. Risi comptait sur l’improvisation. On jouait sur le fait que le film serait doublé. On parlait pendant les prises. Je me retournais vers lui et demandais : « Il y a une vieille. Qu’est-ce que je fais ? » « Un coup de pied au cul ! » On inventait continuellement.

Dino Risi : Avec Gassman, on se ressemblait beaucoup. Certes pas physiquement, mais on avait la même joie de vivre, on aimait faire des plaisanteries, on adorait les femmes… Il détestait les metteurs en scène qui faisaient plusieurs plans de la même scène.

Marco Risi : Papa ne traînait pas beaucoup avec ses collègues en dehors du plateau. Mais quand vous faites 16 films avec le même acteur, vous passez des mois ensemble, voire des années. Vittorio et lui s’appréciaient beaucoup et plusieurs choses les liaient. D’abord, ils avaient perdu leurs pères très jeunes. Ensuite, ils avaient un caractère similaire, très fort. Mais Vittorio, derrière son attrait physique, et papa, derrière son cynisme, avaient une délicatesse et une timidité qui en faisaient des complices.

Jean-Louis Trintignant : Gassman est un formidable acteur comique dont tout le talent est nourri d’un sens de l’observation très développé. Il a conscience du grotesque chez autrui. Mais lorsqu’il veut jouer « sérieux », il devient un peu le personnage qu’il parodie habituellement. Je ne parlais presque pas italien. Lui, parlait pour deux. Nous nous sommes bien entendus, mais je gardais un peu de distance, parce que je n’étais pas vraiment de la famille. Nous évoquions souvent Hamlet que nous répétions chacun de notre côté, moi pour le jouer à Paris, lui en Italie. J’allais de temps en temps avec lui aux répétitions. Il avait un culot terrible.

Annette Stroyberg : Vittorio était sublime, charmant, tellement beau. Je n’avais d’yeux que pour lui. Je ne fais qu’une apparition dans Le Fanfaron, une touriste allemande que les deux protagonistes viennent draguer à bord de leur décapotable… La première fois que je l’ai rencontré, c’était lors d’une conférence de presse qui avait lieu à Rome. Je ne me rendais pas vraiment compte quelle grande star était Vittorio Gassman. C’était un cavaleur. Un jour il me fit appeler par son agent qui me dit : « Monsieur Gassman souhaiterait vous rencontrer pour une pièce de théâtre. » Je me disais : « une pièce de théâtre ? » Je ne parlais pas italien et je n’avais jamais joué au théâtre. Alors j’ai répondu : « Mmm pourquoi pas, je vais aller voir de quoi il s’agit ». J’ai bien sûr compris tout de suite qu’il me draguait. Il faut dire que je n’étais pas désintéressée non plus. Et cœur solitaire depuis mon divorce d’avec Roger Vadim. Il est donc venu me chercher un soir pour dîner, avec une nouvelle voiture, sublime Lancia blanche, dernier modèle. On est montés dedans, on a fait 150 mètres et la voiture a calé. Alors là, Vittorio ne s’est pas senti très fier. Il était fou de rage. Il a essayé de la faire redémarrer, rien à faire. On a dû revenir à pied, chercher ma voiture et repartir. Mais enfin, ça nous a fait beaucoup rire.

Annette Stroyberg (à gauche) dans Le Fanfaron

Dino Risi : Bruno Cortona, que joue Gassman, vit d’expédients, c’est un personnage un peu rustre, sympathique. Un enjôleur. Il taxe des cigarettes, il se fait prêter de l’argent. Un personnage très italien, ce qui explique le succès du film. C’est quelqu’un qui détruit parce qu’il n’a pas su construire, un Italien typique, superficiel, fasciste. Un impuissant, un velléitaire. Son pouvoir tient tout entier dans sa présence physique, une force de choc mais sans qualité profonde, ni morale.

Marco Risi : Vittorio, qui conduit la voiture avec ses gants de connard, ne croit en rien sauf à l’aube du lendemain. D’un côté, il nous donne beaucoup de tendresse, de l’autre il incarne un voyou déguisé en gentil garçon. Les gros voyous sont gentils, tout comme les escrocs.

Ettore Scola : Cortona était gentil et donc nuisible, peut-être même plus que les autres. Plus tard, Berlusconi a donné naissance à ce type de personnages. Sauf que dans la fraude, Gassman avait une charge humaine qui aujourd’hui a totalement disparu.

Dino Risi : C’est Catherine Spaak qui joue la fille de Cortona. Un rôle amusant, charmant. Cette jeune fille de dix-huit ans qui se fiance avec un homme de soixante ans parce qu’elle a l’esprit pratique, parce qu’elle voit en lui un avenir plus tranquille. Surtout en ayant eu un père comme Gassman dans le film. Catherine est une actrice délicieuse.

Catherine Spaak : C’est l’un des premiers rôles importants de ma carrière. J’ai beaucoup de souvenirs avec Vittorio Gassman, nous avons tourné trois films ensemble. J’ai eu la chance de vivre dans un moment de splendeur du cinéma. J’ai travaillé avec les plus grands, Lattuada, Comencini, Monicelli, Rossi… Vittorio, derrière son masque de bouffon, était un homme extrêmement timide. Quant à Trintignant, c’est une personne adorable et charmante.

Catherine Spaak et Vittorio Gassman dans Le Fanfaron

Dino Risi : J’ai toujours été fasciné par l’été, par ce temps suspendu, cet arrêt où ressortent le meilleur et le pire de chacun, une sorte de trêve entre deux guerres. Les vacances amènent cette sorte de joie sinistro, parce que sous la cordialité, la sympathie et l’amitié qui viennent du fait de vivre des jours sans compétition, affleurent vite les peurs, les angoisses d’un avenir qui est déjà là, de la fin des vacances en somme.

Marco Risi : Les années soixante avaient une vraie odeur. Et l’été avait un parfum encore plus intense. Ce n’est pas un hasard si le film fut tourné pendant cette saison-là. Il marque une étape entre l’Italie des vacances, pleine d’espoirs, de joie et de promesses, et l’avenir qui nous attend à la porte, la fin de l’innocence. Les années cinquante avaient été pleines d’illusions. Les gens pensaient : « Oh mon Dieu, ce pays renaît maintenant, nous devenons tous riches », puis quand les gens ont vraiment commencé à devenir riches, ils ont aussi commencé à s’inquiéter.

Dino Risi : Et le film est sorti. Plus ou moins dans l’indifférence. À l’époque, Gassman ne plaisait plus tellement au public. J’étais avec le producteur le soir de la première projection publique, au cinéma Corso de Rome, aujourd’hui nommé Étoile.

Marco Risi : Papa et le producteur Mario Cecchi Gori n’étaient pas d’accord sur le dénouement du film. À la fin de la projection, le public semblait consterné. Cecchi Gori s’est retourné vers papa et a dit : « C’est comme des pierres sur mes couilles. On est foutus. Tu vas redevenir médecin et moi directeur de night-club. »

Dino Risi : Nous pensions que le film n’aurait pas de succès. En réalité, il y a eu un bouche-à-oreille curieux, foudroyant. Le soir même, le cinéma était plein. Tous s’amusaient. Le film a beaucoup plu. Même si la fin a un peu secoué le public.

Jean-Louis Trintignant : Le succès du Fanfaron a déclenché de nombreuses propositions en Italie, mais je n’ai jamais voulu faire une carrière italienne. Je retournais toujours en France et n’ai jamais interprété deux films de suite en Italie.

Ettore Scola : Après Le Fanfaron, j’ai écrit d’autres films pour Trintignant. Jean-Louis a une grâce naturelle, une élégance, qu’il est difficile de trouver chez des acteurs italiens. Je l’ai utilisé comme un acteur italien avec des qualités en plus.

Jean-Louis Trintignant : Le fait d’avoir participé à un gros succès me permettait d’accepter des rôles sans trop penser au résultat. Et j’ai subi quelques échecs. Cela explique que je ne sois pas devenu une vedette. J’ai tourné souvent au sentiment, à la sympathie. Mais je ne voulais pas devenir un acteur italien, comme ce fut le cas pour Jean Sorel ou d’autres comédiens français qui ont été totalement oubliés chez nous.

Vittorio Gassman : Si Le Fanfaron a eu tant de succès, c’est qu’il fait le portrait très exact de l’Italie euphorique de cette époque. Naturellement, cette réalité n’est pas divisée entre le mal et le bien. Tous les personnages ont des côtés médiocres et des côtés – pas forcément sublimes parce que c’est une comédie de mœurs très quotidienne, très contingente aussi –, mais mélangés, « bouffonesques », et en même temps pathétiques. Le film est très amusant mais la fin est tragique. Il y a, tout le long, une petite campanella, une petite sonnette d’alarme, comme pour annoncer que cette euphorie n’est pas destinée à durer longtemps. Comme le son du klaxon de la Lancia qui ponctue le film de sa mélodie arrogante.

La Lancia Aurelia B24 du Fanfaron

Dino Risi : Pour la petite histoire, le klaxon de la Lancia a été fabriqué par un parent à moi, un lointain cousin qui avait une usine de klaxons. Au moment de la sortie du film, il en a vendu des milliers comme celui-ci. Ensuite les klaxons musicaux ont été interdits. On les confondait avec celui de la Croix-Rouge. Le titre italien du film, Il Sorpasso, qui signifie « le dépassement », joue sur les sens du mot. C’est à la fois le fait de doubler une voiture, mais sert aussi à qualifier une espèce d’homme prétentieux et grossier. Quand le film est sorti, le mot est rentré dans le langage courant. En espagnol, il est synonyme de « fanfaron ». « Usted es un sorpasso », comme ils disent. Les restaurants appelés « Sorpasso » ont commencé à proliférer. Aux États-Unis où le film est sorti sous le nom de Easy Life, il a eu un très grand succès. Il est resté des mois à New York. Tout ça pour dire à quel point les gens en ont parlé. C’est en grande partie la raison du succès de Gassman. En Argentine, il est devenu un dieu.

Marco Risi : Un jour que nous étions chez Christian De Sica, fils de Vittorio, Martin Scorsese, qui était là aussi, apprenant qui était mon père, me dit que son professeur de cinéma à New York était tellement fan du Fanfaron qu’il avait tracé sur une carte le parcours de Gassman et Trintignant, de Rome à la côte de Calafuria. Il était arrivé à la conclusion que l’itinéraire formait un point d’interrogation. Lorsque j’en parlai à mon père, il me dit : « Enfin quelqu’un qui l’a remarqué ! » Même Jim Morrison, qui avait étudié le cinéma sur la côte ouest, connaissait un inconditionnel du film. Le film a même inspiré Easy Rider !

Dino Risi : Le cinéma américain a beaucoup pris de ce genre de cinéma italien, de cette façon de voir la vie. Eux-même l’ont dit et reconnu. Easy Rider et Midnight Cowboy sont au fond, en version américaine, Il Sorpasso, l’histoire de deux types qui partent ensemble, font un voyage qui se termine en catastrophe.

Marco Risi : Il n’y a pas de meilleur film qui suggère ce que le pays allait devenir. Ce n’est pas un hasard si dix ans plus tard, visionnaires, Age, Scarpelli et mon père ont écrit Au nom du peuple italien, où le Bruno Cortona du Fanfaron, le même Gassman, s’est transformé en ingénieur Santenocito, un prototype de carriériste, rompu à tout compromis, bassesse et illégalité.

Vittorio Cecchi Gori (producteur et fils du producteur) :
J’ai longtemps rêvé de pouvoir donner vie au remake du Fanfaron, une étape majeure du cinéma produit par mon père. J’aimerais que Marco Risi le réalise. Mais en tant qu’acteur je ne pense pas à Alessandro Gassman, fils de Vittorio. Car il ne faut pas tomber dans l’erreur de l’imiter : les personnages pourraient être Pierfrancesco Favino et Marco Giallini. J’ai beaucoup apprécié Giallini dans Perfect Strangers, l’un des rares films italiens que j’ai récemment admirés. Il a un très bon scénario, et aujourd’hui la cause de la crise du cinéma italien réside précisément dans leur faiblesse. Nous avions l’habitude d’avoir des noms comme Age et Scarpelli, maintenant nous manquons de scénaristes forts… J’habite dans la maison que mes parents ont achetée grâce à ce film. Le cinéma est une famille, je suis un fils éternel.

Alessandro Gassman (acteur et fils de Vittorio) :
Je ne pourrai jamais reprendre ce rôle joué si magistralement par mon père. Je ne pourrai pas le faire aussi bien. J’en suis sûr. Je souhaite bonne chance à Marco Risi mais je me demande s’il est possible de placer Le Fanfaron dans l’Italie d’aujourd’hui, dans un pays qui a profondément changé comme le nôtre. Moins accueillant et moins souriant. Ça risque de devenir un drame.

[Juste après ces dernières déclarations, Vittorio Cecchi Gori a été condamné, en février 2020, à 8 ans de prison pour crimes financiers et faillite frauduleuse.]

Vittorio Gassman : Chaque film a une formule chimique qui lui est propre. Le Fanfaron jaillit d’un excellent alambic, où tous les éléments s’étaient facilement fondus. L’amalgame de mon personnage (un jeune type agressif et peu scrupuleux) avec la mélancolie et la réserve de Jean-Louis Trintignant fit merveille. Le symbole de la vrombissante voiture de sport qui lançait notre tandem sur les routes d’une Italie au comble du miracle économique, de la folie immobilière et des chansons, du boom et de la vulgarité, fut incroyable.

Dino Risi, pour le mot de la fin **attention spoiler** : Cecchi Gori, le producteur, appréhendait cette fin. Il n’en voulait pas. Nous l’avons tournée en dernier, car il fallait sacrifier la voiture. Et nous n’avions que celle-là. Je devais donc filmer la chute de Trintignant à l’intérieur de la voiture au tout dernier moment. Il avait plu la veille, alors le producteur m’a dit : « s’il pleut demain, nous rentrons tous à Rome. » Le lendemain, il a fait un soleil éclatant et on a filmé la séquence. Il aurait préféré une fin joyeuse, avec la voiture qui parcourait les routes en klaxonnant. Mais le véritable succès du film vient surtout de ce choc que nous infligeons au public. Un peu cruel, mais cela ressemble à la vie, non ?


Propos extraits de Dino Risi, maître de la comédie italienne de Valerio Caprara (1996) ; Dino Risi, le maître de la comédie italienne, présente son œuvre aux 43e Rencontres de Pontarlier (1994) ; Un grande avvenire dietro le spalle de Vittorio Gassman (1981) ; L'Avventurosa Storia del cinema italiano raccontata dai suoi protagonisti, 1960-1969 de Franca Faldini et Goffredo Fofi (1981) ; des articles de Positif n°142 (1er septembre 1972), Le Monde (22 août 2005), HuffPost Italia (16 mai 2020), Agenzia Italia (17 janvier 2019), La Nazione (26 janvier 2020) ; ainsi que des entretiens de Jean A. Gili et du documentaire Trintignant l'Italien d'Emmanuel Barnault (2012).


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.