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La Revue de l'écran (1928-1944)

Sophie Hebert - 8 octobre 2020

Organe officiel de l'Association des directeurs de cinémas de Marseille et de la Région et de la Fédération Régionale du Midi, La Revue de l'écran appartient à la catégorie des revues corporatives de province. En 1929, l'annuaire Le Tout cinéma en recense 38, alors que l'édition précédente n'en signalait que 14. Une augmentation significative, qui témoigne d'un besoin accru d'accompagnement des exploitants, à l'avènement du cinéma parlant. Et tout le sud de la France, entre Lyon, Bordeaux, Toulouse, et donc Marseille, est particulièrement riche en publications régionales.

Une nouvelle revue

Dans son éditorial du n°1, en décembre 1928, le directeur André de Masini explique que la revue n'entend « éclipser personne ni dénigrer les efforts de ceux qui nous précédèrent », tout en constatant que « la plupart des corporatifs paraissent plutôt destinés au technicien ou au cinéphile averti qu'à celui qui loue ou exploite du film. » Il plaide donc modestement pour un usage directement utile pour les directeurs de salles, mais prend un ton plus offensif dans le paragraphe suivant. D'après lui, l'adoption d'un format « magazine », facile à lire, bien illustré, offrant une présentation impeccable aux annonceurs, remporte l'avantage sur les revues au format « journal ». Or, ce format est justement celui de Cinéma-spectacles, créé en 1919, dont le sous-titre vante « Le plus ancien et le plus important corporatif de province ». Masini, qui estime qu'il convient de se démarquer de ce rival, largement diffusé dans tout le sud-est, ajoute qu'il a la confiance de l'Association des directeurs de cinémas de Marseille et de la Région, à qui il doit son investiture officielle. Des comptes rendus de l'activité de l'Association et de la mutuelle qu'elle a créée paraîtront ainsi régulièrement dans cette nouvelle publication.

La Revue de l'écran est composée des rubriques classiques d'une revue corporative, qui se doit de fournir aux directeurs de cinémas toutes les informations nécessaires à une bonne gestion de leurs salles. On peut donc y trouver des informations juridiques, fiscales ou techniques, la présentation des nouveaux films, des nouvelles de Paris et de New York, des échos sur l'actualité des studios et bien sûr les programmes des salles marseillaises.

S'adapter à l'actualité

À partir de 1929, les exploitants font face à un défi de taille, équiper leurs salles pour le film parlant, ou fermer boutique. Les « talkies » américains commencent à saper les bases de l'art muet. La revue reflète de façon frappante cette préoccupation majeure, entre articles techniques comparant les différentes installations et la présence de très nombreuses publicités pour des marques de matériels sonores.

Publicités Gaumont

Une nouvelle rubrique inédite, « Musique mécanique », présente et critique l'actualité du disque, détaillant les sorties par firmes, Polydor, Odéon, Columbia et Pathé.

Publicité locale pour Columbia-Midi; dans La Revue l'écran n°44 (Noël 1930)

La question du contingentement, institué par le décret Herriot – toute première mesure de protection du cinéma français, destinée à limiter le nombre de films étrangers sur le territoire –, le film ininflammable devenu obligatoire à partir d'octobre 1932, la composition des premières parties (actualités, dessins animés, courte comédie et documentaires), le dubbing, la censure municipale, la fermeture estivale, le tarif des patentes, le pourboire des ouvreuses et bien sûr et surtout les taxes : autant de sujets qui agitent la corporation et alimentent débats et éditoriaux.

Composer avec la concurrence

André de Masini, en plus de l'éditorial et de certaines critiques, signe un billet d'humeur, « Propos déplacés », et n'hésite pas à remettre vigoureusement certains journalistes ou professionnels à leur place. Ainsi, dans le n° 87 du 5 novembre 1932, il prend la défense d'Alice Cocéa, d'après lui injustement mise au ban de la société et boudée par la presse pour avoir « provoqué » le suicide de l'officier et explorateur Victor Point. Celui-ci avait dirigé le groupe Chine de la fameuse Croisière jaune organisée par Citroën.

À la fin des années 30, Masini récidive dans une rubrique intitulée « Le doigt dans l'œil », dans laquelle il pointe les bévues de ses confrères. Le ton de ce bêtisier, un peu redresseur de torts, doit en agacer plus d'un. D'ailleurs, Gabriel Moulan, directeur de Cinéma-spectacles, lui retourne la politesse dans le n° 1053 du 17 octobre 1942 au sujet d'une erreur parue dans La Revue de l'écran.

Espaces publicitaires

Le nombre et la qualité des publicités pour les films sont caractéristiques des revues corporatives. C'est ce qui les fait vivre, davantage que les abonnements. Le tarif varie selon l'emplacement, le plus coté étant la couverture. Les revues, par ailleurs assez austères, se trouvent ainsi visuellement enrichies. Dès le premier numéro de La Revue de l'écran, la First national et la Paramount se livrent une bataille féroce avec respectivement Ciel de gloire (couverture) et Les Ailes (double page intérieure).

La Revue l'écran n°1 (décembre 1928)

Ces deux films ont bénéficié d'une énorme campagne promotionnelle. On remarque un intérêt tout particulier pour les artistes marseillais, Fernandel, Raimu en tête, comme en témoignent plusieurs publicités pour les deux films de Pierre Colombier sortis en 1937, Les Rois du sport et Ignace.

Publicité pour Ignace et Les Rois du sport dans La Revue l'écran n°208 (août 1937)

Une nouvelle étape : La Revue de l'écran et L'Effort cinématographique réunis

Dans son édito du n°185 (12 février 1937), Masini annonce une « grande nouvelle » : La Revue de l'écran fusionne avec une autre parution marseillaise, L'Effort cinématographique. Le journaliste explique à ses lecteurs qu'en raison d'une forte augmentation des charges d'imprimerie, ils ont, avec son « ami César Sarnette », choisi d'unir leurs forces en réunissant leurs deux revues. Et ceci à l'inverse de la revue Cinéma-Spectacles de son « camarade Gabriel Moulan », qui préfère réduire son format et ses pages...

Couvertures des n°186 et 195 de La Revue de l'écran et de L'Effort cinématographique réunis

La revue paraîtra désormais toutes les semaines, balayant le handicap d'une périodicité bimensuelle, mal adaptée à une exploitation hebdomadaire. André de Masini demeure directeur et rédacteur en chef, César Sarnette devient directeur technique et apporte son expertise à une nouvelle rubrique technique. Il signe cependant quelques éditoriaux. Le numéro Spécial rentrée du 2 octobre 1937 publie une liste de toutes les salles de la région, département par département, avec adresses, direction, nombre de places et équipements, et une autre qui détaille tous les films parlants, longs et courts, disponibles dans les agences de Marseille, classés par firmes. Ces renseignements sont très précieux pour mener des recherches sur l'exploitation dans le Sud à cette période.

Pendant l'Occupation

Après la défaite et la signature de l'armistice en juin 1940, rares sont les revues de cinéma qui continuent à paraître. Les grands titres populaires comme Cinémonde, Pour Vous, ou encore Ciné-miroir s'interrompent, mettant au chômage de nombreux journalistes et illustrateurs. Une partition s'organise entre les organes de presse publiés en zone occupée et ceux de la zone libre.

La Revue de l'écran, n'ayant pas été suspendue, et misant sur une augmentation de la fréquentation des salles – et donc des lecteurs – due à l'afflux de réfugiés, va combler le vide en publiant une édition pour le grand public, en alternance avec son édition pour la corporation.

En couverture de La Revue de l'écran, Marika Rökk dans le n°355B du 12 décembre 1940 et Ilse Werner dans le n°504B du 11 juin 1942

Cette édition B, sous-titrée « Idées – Information – Critique cinématographique » paraît tous les jeudis, à partir du n°345B du 17 octobre 1940. Dirigée par Masini et Sarnette, elle a pour rédacteur en chef Charles Ford, avec Rodolphe-Maurice Arlaud comme secrétaire de rédaction. La revue accueille le rédacteur en chef de Cinémonde, Maurice Bessy, ainsi que le dessinateur Farinole. Le critique René Jeanne rejoint également l'équipe, et signe dans le premier numéro un article intitulé « Le rôle du cinéma dans la restauration du pays ». Il y compare les films aux images d'Épinal répandues par la police du Second Empire à la gloire du régime et de ses représentants. Dans le même numéro, on peut lire une interview de Jean-Louis Tixier-Vignancourt, en charge du cinéma à Vichy, qui précise « l'orientation nouvelle » qu'il entend donner à la production cinématographique, à la fois « un assainissement des programmes », « une interdiction pure et simple de tant de films soi-disant originaux ou d'avant-garde », et une « saine formation de la jeunesse ». Les pages de la revue relaient donc largement la politique de Vichy, fondée sur la régénérescence nationale prônée par le Maréchal Pétain.

En couverture de La Revue de l'écran, Marika Rökk dans le n°574B du 26 février 1942 et Gustav Frohlich dans le n°514B du 16 juillet 1942

Très vite, on constate une présence massive de textes critiques et d'encarts publicitaires à la gloire des productions allemandes, ainsi qu'une multiplication des couvertures consacrées aux films Tobis et ACE (l'Alliance Cinématographique Européenne, dirigée par le beau-frère de Joseph Goebbels) ou aux films de la Continental (firme française à capitaux allemands, créée par Goebbels et dirigée par Alfred Greven dans un but de propagande). Les portraits de Marika Rökk (elle totalise 6 couvertures !), Paula Wessely et Zarah Leander, ou encore d'Emil Jannings et Werner Krauss alternent avec les vedettes françaises.

En couverture de La Revue de l'écran, Mireille Balin dans le n°365B du 16 janvier 1941 et Zarah Leander dans le n°393B du 24 avril 1941

Mais, paradoxalement, on note une place importante faite au cinéma américain, à la différence des revues publiées en zone occupée, Vedettes, Ciné-mondial, ou Le Film, qui occultent totalement les films anglo-saxons.

Ainsi, toujours dans l'édition B, plusieurs rubriques sont consacrées à la production et aux stars d'Outre-Atlantique : « Les dernières nouvelles de Hollywood », « Lettre de New York », « Nouvelles des États-Unis », ou encore « Le Clipper est arrivé », chronique de potins signée par Hilary Conquest.

Lettre de New York

Ces rubriques donnent aussi des nouvelles des Français émigrés aux États-Unis depuis 1940. Le numéro de la fin de l'année 1941 raconte le Noël des membres de la colonie française en Californie, loin du « vieux continent en flammes » où « personne n'aura eu froid, ni faim, ni peur ». Ils se retrouveront au Vendôme, « resto à la française [où] l'orchestre jouera Minuit chrétien avec une petite Marseillaise ».

Excepté l'article plein d'aigreur de Masini en mars 1942, qui fustige Charles Boyer pour avoir pris la nationalité américaine, ou encore les quelques allusions raciales de Charles Ford dans l'article « État civil variable » à propos notamment de l'actrice française Marcelle Jefferson-Cohn : « Elle trouva sans doute son nom trop long ou trop peu catholique car, dès le film suivant, elle prit le pseudonyme de Marcelle Chantal », on parle encore librement des Français exilés à Hollywood.

En couverture de La Revue de l'écran, Simone Simon (n°367B du 23 janvier 1941) et Michèle Morgan (n°486B du 9 avril 1942)

C'est le cas de Jean Gabin ou de Michèle Morgan, qui fait d'ailleurs la couverture du n°486B en avril 1942. Il y a donc un contraste frappant avec les publications directement sous contrôle de l'Occupant, sans parler des revues comme Gringoire ou Je suis partout. Centrées sur « la question juive », ces deux parutions se déchaînent avec une violence incroyable contre Hollywood « devenue terre d'accueil des artistes juifs français cachés sous des patronymes aryens », ou encore la « Jérusalem californienne » (1). Jean-Pierre Aumont en particulier est visé par l'écrivain Robert Brasillach qui stigmatise l'« embusqué » de 1940, car il ne se « nomme pas Aumont, mais Salomon » (2).

Durcissement de ton

Fin 1942, après le débarquement des troupes américaines en Afrique du Nord et l'invasion de la zone libre par les Allemands et les Italiens, le ton change et la censure est désormais incontournable. De façon radicale et brutale disparaissent les rubriques et les articles de fond sur le cinéma américain. Le dernier Clipper est arrivé date du 8 octobre 1942 et dans cette ultime livraison, la chroniqueuse prend sans ambiguïté le parti des « héros du Cinéma » « qui ont pris du service ». Elle en dévoile une liste complète, des acteurs les plus populaires, James Stewart, Wallace Beery, William Holden, Tyrone Power, Ronald Reagan, Robert Young, Buddy Rogers, Douglas Fairbanks Jr., aux producteurs Darryl Zanuck et Carl Laemmle Jr., et aux réalisateurs Frank Capra et John Ford, parmi les plus célèbres. Autre signe flagrant du durcissement de la censure : la suppression des logos de la Fox, d'Universal et de la RKO dans la page habituelle des firmes et des agences régionales. Bizarrement, le Harpo Marx crayonné et stylisé illustrant la colonne régulière « Soupe aux canards – Nouvelles de partout » survit jusqu'au n°587B du 15 avril 1943 !

« Soupe aux canards – Nouvelles de partout » dans le n°409B de La Revue de l'écran

Ce recentrage sur les productions européennes est voulu et contrôlé par l'Occupant pour des motifs idéologiques évidents, mais aussi dans un objectif économique. En effet, l'Allemagne entend bien supplanter la capitale mondiale du cinéma. La revue tente de compenser l'absence de Hollywood et de distraire ses lecteurs en organisant des tournois cinématographiques, en animant le Ciné-club des amis de La Revue de l'écran. Un courrier des lecteurs apparaît également. Début 1944, la pénurie de papier entraîne une réduction drastique du format ainsi qu'une parution « hebdomadaire paraissant provisoirement toutes les quinzaines ». Entre deux numéros de la revue, les lecteurs sont invités à lire Filmagazine, publié à Lyon.

L'édition A, sous-titrée « Organe d'information et d'opinion corporative », se concentre sur des informations plus pratiques. Les plus utiles sont directement liés aux nouvelles directives à observer, et elles sont nombreuses. En effet, les exploitants doivent faire face à une véritable avalanche de communiqués émanant du C.O.I.C. (Comité d'Organisation de l'Industrie Cinématographique), qui, dès sa création en décembre 1940, réorganise l'ensemble de la corporation. Dans le numéro de fin de saison du 20 juillet 1941, la revue récapitule et commente sur une trentaine de pages l'ensemble « des textes constituant l'armature de la nouvelle industrie cinématographique, communiqués, lois, décrets et circulaires émanant du COIC ».

COIC - L'application en zone libre du statut du cinéma dans le n°386A du 5 avril 1941

À partir de 1942, les recettes des salles marseillaises, avec les titres des films projetés, constituent un ajout intéressant, tout comme la liste des salles en zone libre, de Lyon à Bordeaux, la liste des films disponibles à la location ainsi que la liste des films interdits. Des nouvelles rubriques voient le jour, « Nouvelles de Vichy », et « Il y a 10 ans », qui, sans doute nostalgique d'une époque plus paisible, reviennent sur ce qui paraissait dans la revue dix ans plus tôt.

Le point final

Les deux éditions s'arrêtent brutalement à la fin du mois de juillet 1944. R.M. Arlaud, dans l'édition A du 15 juillet, fait état du conflit qui oppose les exploitants aux loueurs. En effet, lors des bombardements de Marseille par l'U.S. Air Force en mai, les copies envoyées aux exploitants marseillais ont subi des dommages bien souvent irréparables, ce que ni les uns ni les autres ne veulent prendre en charge. Mais les salles sont encore ouvertes, puisqu'on en donne les recettes.

Quant à l'édition B, elle invite les lecteurs à déposer leurs candidatures pour le concours de caricatures. Comme si de rien n'était... Un mois plus tard, Marseille est libérée après cinq jours d'affrontements meurtriers, qui débutent avec le soulèvement des Marseillais le 21 août. Les destructions sont importantes, salles de cinéma, studios, l'ensemble de la corporation est lourdement touchée, tout comme la presse. Certaines revues, comme Ciné-Miroir ou Cinémonde, reparaîtront en 1946, mais La Revue de l'écran s'arrête définitivement.

La Revue de l'écran, sous tous ses aspects, présente un intérêt majeur pour les chercheurs, en raison du nombre limité de revues parues durant la période de l'Occupation d'une part, et pour sa rareté d'autre part. L'achat en 2009 de quinze volumes reliés auprès d'un particulier, qui en avait hérité de son oncle, dessinateur dans la revue, a permis à la Cinémathèque de compléter sa collection.


(1) Lucien Rebatet : Les tribus du cinéma et du théâtre (pamphlet paru en 1941).
(2) Robert Brasillach dans L'Écho de la France, 12 juillet 1944.


 

Références

La Revue de l'écran est consultable en accès réservé à la bibliothèque de la Cinémathèque, et désormais accessible sous forme numérique sur le catalogue Cinéressources jusqu'au n°411 de juin 1941. La numérisation se poursuivra en 2021.


Sophie Hebert est chargée de la collection des périodiques à la Cinémathèque française.