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Une cinémathèque imaginaire d'Agnès b. (2001)

4 mai 2010

Styliste, à la tête du Fonds de dotation agnès b. et de la Fab, Agnès b. aime l’art sous toutes ses formes. Cinéma, art contemporain, musique, édition : elle s’engage avec conviction dans de nombreux domaines. Pour présenter ses vêtements, elle réalise un film intitulé J’aime le cinéma, une déclaration insolente à ne pas prendre tout à fait à la légère. Son engagement, témoignant d’un profond goût de l’éclectisme, prend les formes les plus diverses : fournir des costumes (pour Pulp Fiction entre autres ), organiser une projection (Jonas Mekas, Richard Billingham, Matthew Barney…), soutenir la sortie d’un film en salles (Julien Donkey-Boy de Harmony Korine, In the Mood for Love de Wong Kar-wai), s’engager auprès de festivals ou suivre de près le jeune cinéma. En 1994, elle créé une société de production, Love Streams, qui participe à la production de courts et de longs métrages (Seul contre tous de Gaspar Noé, Innocent de Costa Natsis, Peau neuve d’Émilie Deleuze, Avec Marinette de Blandine Lenoir). 


Freaks (Tod Browning, 1932)

Freaks

« Le premier film qui me vient à l’esprit est Freaks de Tod Browning. Ce film vous réconcilie avec le regard qu’on peut porter sur les gens handicapés. Le film se passe dans un cirque. Tous les monstres qui y sont montrés s’allient, résistent à la façon dont ils sont traités. Ce sont vraiment des gens fantastiques, les acteurs sont fantastiques, avec beaucoup de charme, malgré tous leurs travers. Ce film est dur, mais c’est, à mon sens, la plus belle façon de montrer l’honneur et la personnalité d’handicapés physiques graves. Lorsque l’on sort d’un film comme celui-ci, on a aimé les personnages et d’un coup on passe bien au-delà des histoires de difformités, de handicaps. C’est vraiment beau de faire un film tel que celui-ci et je me demande si aujourd’hui on le ferait encore. On en a fait, mais avec des intentions moins claires, moins généreuses. Peut-être plus pour s’attirer les bonnes grâces du public. Là, ça passe ou ça casse. Je pense que des gens ont dû sortir de la salle avant la fin. C’est un film osé et magnifique. »


L'Atalante (Jean Vigo, 1934)

Atalante Jean Vigo

« Ensuite, j’ai pensé à L’Atalante réalisé par Jean Vigo, qui est mort très jeune. Cela se passe sur une péniche. Le film commence par un mariage entre une femme et un marinier. Le jour du mariage, on voit la péniche qui avance de droite à gauche. Sur le pont, la mariée marche en blanc dans la nuit, dans le sens inverse, c’est-à-dire qu’elle va vers l’arrière de la péniche tandis que la péniche traverse l’écran vers la gauche. C’est très symbolique. Elle pense à quelque chose, elle veut aller dans le sens du courant, mais l’histoire fait qu’elle va absolument à l’opposé. Son jeune mari est très dur avec elle. Le marin joué par Michel Simon, dont la cabine est pleine de souvenirs de voyages, s’amuse à lui montrer ses tatouages, ce qui ne plaît pas du tout au mari. Puis, un marchand de cravates, qui vient vendre sa camelote sur les quais de la Seine, lui fait la cour. L’histoire se termine mal et c’est vrai que les premières images sont très symboliques. »


La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955)

La Nuit du chasseur

« La Nuit du chasseur est aussi un de mes films préférés, réalisé par un "amateur", Charles Laughton, qui était un très grand acteur shakespearien et non un metteur en scène. Il a voulu faire ce film au moment de la récession et parler des enfants qui vivaient sur les routes, de leur vie dure, abandonnés, ici sur les bords du Mississippi. Ces enfants sont poursuivis par ce fameux "preacher" avec "hate" et "love" écrits sur ses poings. Il y a ce personnage féminin joué par cette très jolie actrice qu’est Lillian Gish. La musique, la bande son, sont magnifiques. Il y a cette fameuse poupée qui pend au bout du bras de la petite fille et qui représente tout ce qui peut leur rappeler leur père, condamné à mort qui a disparu. Cette histoire est dramatique et en même temps magnifique sur la notion de l’humain. C’est un film assez grave mais dont on sort avec une certaine euphorie, parce qu’on a passé un très beau moment, comme lorsqu’on voit Accattone de Pasolini. »


Accattone (Pier Paolo Pasolini, 1961)

Accattone

« Dans Accattone, il y a une scène de bagarre dans une cour de ferme sur la musique de Bach. Pour moi, c’est un très grand moment de cinéma. Pasolini était un très grand cinéaste. J’aurais aussi pu choisir Théorème ou Les Mille et Une Nuits. Dans Accattone, ce qui me marque, c’est la gravité de la situation. C'est l'histoire d'un homme rejeté qui passe pour quelqu’un qui n’est pas comme les autres, qui se fiche de tout, alors qu’il est plein de finesse et de cœur. Il est rejeté par sa femme, par sa belle-famille. C’est un personnage très touchant, très beau. Ce film a été tourné il y a quarante ans et pourtant le personnage est encore très actuel. En fait, ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est à quel point on peut raconter des histoires qui gardent une vraie pérennité, une actualité. Le cinéma, quand il est bon, n’est pas daté, comme une œuvre de Stendhal ou de Shakespeare. Ce sont des sentiments éternels, où tout le monde peut se reconnaître. Souvent, les jeunes se disent que les vieux films en noir et blanc ne leur parlent plus, pourtant je crois qu’ils se trompent. Aujourd’hui, ils zappent, ils perdent peut-être un peu le fil. Moi, c’est aussi grâce à la télévision que j’ai pu découvrir un certain nombre de ces films, grâce au ciné-club du vendredi et du dimanche soir. »


Love Streams (John Cassavetes, 1984)

Love Streams

« Love Streams est, me semble t-il, le plus beau film de Cassavetes. J’aurais aussi pu citer Faces, Une femme sous influence ou Gloria, mais je crois que je préfère tout de même Love Streams. C’est un film sur la relation homme/femme. Je pense que John Cassavetes adorait les femmes et en particulier la sienne, Gena Rowlands. Il joue lui-même dans ce film. Il a un amour fou pour sa femme, mais est incapable de vivre la vie qu’elle désirerait qu’ils aient. Même s’il la trompe, il a un immense amour pour elle. Il lui montre cet amour, et elle, malgré l’adversité, la difficulté, elle est toujours émue par cet homme et son amour.


Party Girl (Nicholas Ray, 1958)

Party Girl

Ensuite, je citerais un film de Nicholas Ray : Party Girl, un très beau film en couleurs où le rouge est très présent. Cyd Charisse, qui est danseuse dans un cabaret, a par exemple une robe à col montant rouge magnifique. C’est un film violent, un film noir, très très beau. C’est vrai que je suis très sensible aux couleurs et, dans le cinéma, elles ont vraiment une raison d’être. Je me souviens par exemple du peignoir jaune dans Le Mépris. Au cinéma, les couleurs ne sont pas choisies par hasard.

J'aime aussi beaucoup Casino de Scorsese, un cinéaste que j’adore. Un réalisateur qui lui aussi se penche beaucoup sur les relations homme/femme, et c’est très prégnant dans ce film. C’est d’ailleurs à mon avis le sujet du film. Sharon Stone y fait un travail magnifique - c'est pourtant une actrice dont je n’étais pas folle au départ -, et là je l’ai découverte. Elle est extraordinaire, de même que De Niro. Tous les deux se donnent complètement au film.

Puisque nous sommes dans les passions, je citerais Pierrot le fou. J’adore le travail de Godard depuis le début. Je crois que j’ai vu tous ses films. J’ai envie de mettre Pierrot le fou en tête, car c’est un film qui a ouvert des portes. Ce film est très violent, grave, cocasse, et parle de choses dont on ne parlait pas beaucoup à cette époque. Un jeune type en fuite, un allumé qui se fait sauter la tête avec de la dynamite, en se peinturlurant la figure en bleu. J’aime le cinéma quand il aborde des sujets graves comme celui-ci. »


Family Life (Ken Loach, 1971)

Family Life

« C’est aussi ce qui m’a plu avec le film de Ken Loach, Family Life, qui traite du malentendu immense qui peut se glisser dans une famille, entre adolescents et parents. Cette histoire se termine très mal. La jeune fille, c'est le sujet du film, subit des électrochocs dans un asile, alors que le point de départ est simplement un malentendu avec ses parents. Elle me fait penser à une chanson des Beatles où une jeune fille part le matin de chez elle et quitte sa famille. Pour moi, Family Life et cette chanson ont quelque chose en commun sauf qu’ici elle ne s’échappe pas, elle n’y arrive pas, elle n’a pas l’énergie. Elle se soumet de plus en plus, même si sa sœur aînée la protège, comme elle peut. Ken Loach a créé cette vision, ce regard anglais sur la vie de tous les jours, regard qu’on peut retrouver aujourd’hui dans des photos comme celles de Martin Parr que j’admire beaucoup. Family Life est un travail sur un quotidien. Loach ne cherche à faire aucun effet, les acteurs sont ultra naturels, ils ne surjouent pas, ils sont justes, alors qu’en France, souvent quand on fait du quotidien, c’est trop joué. Ken Loach est un très grand directeur d’acteurs. Quand un réalisateur traite ce genre de sujet, il nous aide à réfléchir, à revoir des réflexes que nous avons et qui ne sont pas les bons. Le cinéma est en cela très éducatif, il forme l’esprit, le caractère, le cœur. »


Benny's Video (Michael Haneke, 1993)

Benny's Video

« Benny’s Video est le film de Haneke que je préfère. C’est un film visionnaire sur la fin du vingtième siècle. Il traite du passage à l’acte à cause du mélange entre fiction et réalité. C’est l’histoire d’un adolescent de quinze ans qui "efface" une copine, sans se rendre vraiment compte de ce qu’il fait. Il est en permanence dans le noir avec des écrans à regarder des films, à jouer à des jeux vidéos, à être dans la fiction. Il tue une jeune fille qui vient le voir, sans prendre conscience de son acte. Il ne se rendra compte de la gravité de son acte que plus tard, en Égypte, lorsque sa mère discute au téléphone avec son père qui est resté chez eux et lorsqu’il réalise que ce dernier est en train de faire disparaître le corps avec, tous les jours, un morceau de ce corps dans un sac poubelle. Là, il prend conscience non seulement de ce qu’il a fait, mais surtout de ce que ses parents, qui sont les bourgeois les plus classiques et les plus tranquilles d’Autriche, sont en train de faire. Je pense que ce film est très visionnaire. Il a été fait il y a un moment, maintenant, et je suis sûre qu’à Los Angeles ou ailleurs, on peut "effacer" quelqu’un comme cela. On est un peu de la même façon entre la fiction et la réalité. La guerre à la télé, est-ce la vraie guerre, est-ce vraiment Sarajevo ? Tout se mélange. C’est ce dont parle Haneke et ce qui m’a beaucoup intéressée dans ce film.

Je me rends compte que je n’ai pas cité de films noirs américains alors que j’aime beaucoup cela, des films comme Coups de feu dans la Sierra de Sam Peckinpah, ni de films japonais. J’aurais pu citer Kurosawa avec Voyage à Tokyo ou Dodes’kaden qui sont des films qui m’ont beaucoup marquée. Dodes’kaden est un film extraordinaire. On y voit un jeune garçon un peu étrange. Tous les matins, sa mère lui fait sa musette alors qu’elle sait qu’il ne va pas à l’école et que toute la journée il joue à faire le train ("dodesukaden" est le bruit qu’il fait pour imiter le train). Sa mère est complice de tout cela, elle est complice de sa folie, de cette espèce de névrose, de cette obsession où il joue à faire le train toute la journée. Ça se passe dans les banlieues les plus pauvres de Tokyo qu’on ne voyait jamais d’ailleurs. C’est un film qui m’a beaucoup marquée par rapport au Japon. On pourrait parler des films iraniens, égyptiens, c’est difficile de choisir. C’est beau le cinéma, c’est une richesse insensée de notre époque. »


Seul contre tous (Gaspar Noé, 1998)

Seul contre tous

« Enfin, en dernier lieu, je voudrais parler du film de Gaspar Noé, Seul contre tous qui, pour moi, est un film très important de la fin du vingtième siècle. C’est un récit de fiction qui parle de la façon dont quelqu’un peut être en réaction contre la société, contre tout. Il reproche peut-être même à sa mère de l’avoir mis au monde. Il est au chômage, amoureux de sa fille, qui est tout pour lui. C’est une histoire très grave et magnifique. Je pense que Gaspar a écrit un texte qui restera. Ce texte est d’une grande beauté, d’une grande force. J’ai vu ce film de nombreuses fois et j’ai presque envie de publier le texte avec quelques images. La bande son est aussi merveilleuse. Au Japon, ce film a eu un grand succès et ils ont été jusqu’à en faire une bande dessinée avec en couverture l’affiche du film. À l’intérieur, tout est redessiné avec des visages un peu plus orientaux. C’est un très beau livre avec une superbe mise en page. Gaspar Noé est un jeune cinéaste français d’origine argentine, un très grand ami à moi depuis que j’ai vu Carne, son premier film. J’ai découvert quelqu’un qui avait quelque chose de fort à dire et je compte bien retravailler avec lui dans l’avenir. »


Propos recueillis par Cécile Blanc en mai 2001.