Revue de presse de « La Grande vadrouille » (Gérard Oury, 1965)

Véronique Doduik - 20 avril 2020

La Grande vadrouille de Gérard Oury sort sur les écrans français en décembre 1966, un an après Le Corniaud. Le réalisateur s'est entouré de la même équipe technique, et du même tandem de comédiens vedettes. Tourner un film comique sur l'Occupation allemande en France vingt ans à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Le pari pouvait sembler risqué. Mais au milieu des années 1960, les cinéastes semblent s'être dégagés des récits héroïques ou graves et s'autorisent à faire rire d'une époque tragique. La Grande vadrouille est un succès public sans précédent. Le film détiendra longtemps le record du nombre de spectateurs en salles. Mais dans la presse généraliste, l'accueil est un peu plus nuancé.

La Grande vadrouille (Gérard Oury, 1965)

Un scénario simple pour des héros ordinaires

La presse souligne la simplicité du scénario : deux personnages que tout oppose, et qui n'auraient eu aucune chance de se rencontrer sans les circonstances exceptionnelles de l'Occupation allemande, vont s'associer pour un périple hors du commun. « Entraînés malgré eux dans une aventure dramatique, ni courageux, ni audacieux, ils deviendront des héros », constate L'Humanité. Le duo comique fonctionne à plein régime. La Croix écrit : « dans Le Corniaud, Gérard Oury s'était arrangé pour que De Funès et Bourvil fassent leur numéro en solitaire ou presque. Cette fois-ci, ils vadrouillent ensemble. C'est gagné : l'effervescence grondeuse, volubile, hystérique, de De Funès, et la placidité bonhomme, teinté d'un comique fleur-bleue, de Bourvil, font le meilleur des ménages ». « Sous des apparences innocentes et discrètes, c'est aussi une belle histoire d'amitié », ajoute Combat. Les critiques saluent également la prestation de l'acteur britannique Terry Thomas (Reginald), qui apporte sa touche d'humour anglais, et celles de Marie Dubois (Juliette) et d'Andréa Parisy (Sœur Marie-Odile), indispensables seconds rôles.

Paysages et poésie

Pour Le Figaro « il y a moins de paysages ensoleillés que dans Le Corniaud, mais autant d'aventures, à pied, à cheval, en voiture et en planeur ». Robert Chazal (France-Soir) se réjouit de « cette course extravagante à travers la France, dont James Bond lui-même ne désavouerait pas l'envolée finale ». Henry Chapier (Combat) rend hommage à Claude Renoir, « l'un de nos grands chefs opérateurs qui donne à la photo cette poésie pudique, en demi-teintes, et indicible », et à la musique de Georges Auric, « ironique et discrète, qui baigne l'action avec humour ». Télérama conclut : « dans ce film au rythme soutenu et palpitant, les couleurs, les décors chantent, et les trouvailles comiques n'excluent pas de timides incursions du côté de la poésie, comme la séquence où des silhouettes fantomatiques se cherchent dans les vapeurs des bains turcs. »

Une comédie populaire et raffinée

Le Figaro s'enthousiasme : « Pour la seconde fois Gérard Oury nous donne à goûter cette chose rarement offerte par le cinéma français : une comédie à grand spectacle, populaire et intelligente ». Télérama reconnaît que « Bourvil et De Funès, si dépréciés sur le marché par tant de médiocrité auxquelles ils ont prêté leur concours, redorent ici leur blason personnel ». Les Lettres françaises résume un avis largement partagé dans la presse : La Grande vadrouille est bien « une œuvre de divertissement qui, dans son genre, atteint pleinement son but en nous replongeant intuitivement aux sources innocentes du rire, quitte à utiliser des pots de peinture en guise de tartes à la crème ».

Guignol, le burlesque américain et le vaudeville français

En effet, Gérard Oury a puisé son inspiration chez les burlesques américains du cinéma muet, Laurel et Hardy, Keaton, Mack Sennett. « Les soldats de la Wehrmacht remplacent ici les " cops " des comédies de la Keystone, constate L'Humanité, c'est de cet esprit-là que s'inspire aujourd'hui un cinéaste français, mais en " nationalisant " la situation. La Grande vadrouille, premier film de guerre où ne coule pas une seule goutte de sang, retrouve le vrai filon du comique populaire. Jerry Lewis n'est pas loin, et les Marx Brothers non plus ». Le vaudeville à la française est une autre source d'inspiration. Le Figaro se réjouit : « Chassés-croisés de méprises, quiproquos délirants. C'est du Feydeau », et ajoute un peu plus loin : « C'est aussi du guignol. On assomme les soldats nazis pour revêtir leurs uniformes. Les héros se cachent dans des tonneaux ». Les Allemands, ce sont aussi les gendarmes rossés par Guignol, « dans une farce où l'on retrouve le plaisir de l'enfance », écrit Les Lettres françaises.

Gentils héros et nazis de fiction

Pourtant, certains critiques, et non des moindres, s'élèvent contre « ce divertissement jugé laborieux, vulgaire, et bourré de « gross comique » » (Le Canard enchaîné). Claude Pennec s'offusque dans Arts : « La Grande vadrouille, le digne pendant de Paris brûle-t-il ? Aux heures sombres succède l'Occupation rigolarde à base de ronflements, d'éternuements, de personnages bigleux et de citrouilles ». Jean Louis Bory renchérit dans Le Nouvel Observateur : « Il y a le rire, l'admirable rire, le rire salutaire. Et puis, il y a la rigolade. Et la très grosse rigolade. Puis la rigolade kolossale, la rigolade respectueuse, comme la putain du même métal ». Certains moments de notre Histoire nationale seraient-ils intouchables ? Tout en affirmant que « l'intrusion critique et démystificatrice du rire est souhaitable (Chaplin, dans Le Dictateur, maniait le rire contre la tragédie que fut l'hitlérisme) », le mensuel France Nouvelle, d'obédience communiste, déplore que « l'Occupation nazie et la Résistance française soient réduites à des pitreries en uniformes d'époque ». Regrettant que le film véhicule « des poncifs complaisants, comme l'Allemand stupide et ridicule et le Français malin et débrouillard », la revue s'indigne que l'on propose comme modèle de héros des « Français moyens falots, insignifiants, lancés malgré eux dans des aventures effarantes gentiment rendues indolores, inodores, sans saveur autre que distractives ».

Cinéma populaire contre cinéma des élites

C'est finalement Henry Chapier qui, dans Combat, offre le meilleur réquisitoire : « Il manquait à la première de La Grande Vadrouille deux hommes qui auraient situé l'évènement à sa juste portée : Raymond Queneau et Jean-Paul Sartre. L'un comme l'autre déplorait, au lendemain de la Libération, le divorce entre les œuvres d'art et les masses populaires, regrettant que la culture soit réservée à une élite de privilégiés. [...] Au cinéma, il a fallu attendre les années 1950 et la Nouvelle Vague pour qu'on secoue le cocotier. Mais leur audience ne fut pas universelle. Dans ce vide, il y a un an, Gérard Oury lançait un nouveau ballon d'essai avec Le Corniaud. Quel chemin parcouru depuis ! La Grande vadrouille autorise l'amateur de cinéma à sortir du ghetto des films de recherche, et à se mêler à tous les publics pour son plaisir. Que les obstinés de la doctrine pure et dure le comprennent à temps : La Grande vadrouille est au cinéma de divertissement ce que Pierrot le fou est au cinéma d'art et d'essai ».


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.