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Revue de presse de « La Folie des grandeurs » (Gérard Oury, 1971)

Véronique Doduik - 20 avril 2020

Gérard Oury adapte très librement Ruy Blas, la pièce en cinq actes de Victor Hugo écrite en 1838. Il en reprend l'intrigue et le cadre historique, la cour des Habsbourg, l'Espagne du XVIIe siècle et la peinture du Siècle d'or comme toile de fond. Les scénaristes, Gérard Oury lui-même, son complice Marcel Jullian et sa fille Danièle Thompson, « se sont transformés en architectes, voire en horlogers » (Les Nouvelles littéraires) pour ciseler un scénario recommencé 14 fois ». Le film devait être interprété par le fameux tandem de Funès / Bourvil. Mais la mort de ce dernier en 1970 change la donne. Oury songe un temps à abandonner le projet, avant de confier le rôle à Yves Montand sur la recommandation pressante de Simone Signoret. Dès sa sortie en salles le 8 décembre 1971, La Folie des grandeurs connaît un énorme succès public, et promet de rejoindre au box-office les trois précédentes productions de Gérard Oury, Le Corniaud (1964), La Grande vadrouille (1966) et Le Cerveau (1968). En revanche, le film divise la critique en deux clans : les amateurs passionnés et les détracteurs résolus.

« La Folie des grandeurs » (Gérard Oury, 1971)

« La Folie des grandeurs » (Gérard Oury, 1971)

La presse spécialisée dédaigne passablement La Folie des grandeurs, l'accusant d'être un film « commercial » qui flatte le public. Certaines revues ignorent le film, comme Les Cahiers du cinéma. D'autres lui reprochent son coût exorbitant (près de deux milliards de l'époque). « Gaumont a beaucoup investi dans cette Folie des grandeurs. N'est-ce-pas Gérard Oury qui en est atteint ? » ironise Le Canard enchaîné. « Voici la nouvelle superproduction du champion des films à gros budgets ! » s'exclame L'Aurore, tandis que La Revue du cinéma dénonce « un film qui s'inscrit parfaitement à l'intérieur du système production-exploitation : budget important, grosses vedettes, seconds rôles populaires, publicité envahissante et matraquage systématique sur les ondes et dans la presse ». Certaines revues réfutent ces arguments avec énergie. Selon Combat, « Gérard Oury n'a retenu de ses moyens hollywoodiens que ceux qui servaient son propos, la beauté de sa mise en œuvre, l'élégance de son écriture. Les palais de Tolède, les auberges de Séville, le désert d'Andalousie ne sont pas des caprices de luxe, ni des cartes postales. Il a voulu pour sa Folie des grandeurs une toile de fond à la Vélasquez. Pourquoi un film d'humour n'aurait-il pas droit à l'écrin somptueux de l'Histoire ? ».

Divertir sans abêtir

Le débat est donc ouvert dans la presse : certains apprécient « ce cinéma comique à grand spectacle, un genre trop souvent méprisé » (L'Express), estimant que Gérard Oury a « le sens du divertissement populaire » (La Croix), et qu'il a « redonné ses lettres de noblesse au cinéma d'humour français » (Combat). Ceux-là apprécient les ruptures de ton et le décalage comique de La Folie des grandeurs : « La splendeur de l'Espagne, la rigueur de sa cour empesée, et soudain la folie, le western, l'épique et le burlesque » se réjouit France-Soir. Beaucoup saluent « un montage cursif, nerveux et espiègle » (Combat), « un scénario à l'inflexible précision d'une montre suisse, un film qui fonce sans ratés vers l'explosion finale » (Le Journal du dimanche). La revue ne tarit pas d'éloge sur ce film qui « ne se limite pas à l'amusement », et admire « La vigueur du trait pour le portrait de Salluste, l'élégance de la construction, les raffinements décoratifs, la note d'humanisme qu'apporte l'interprétation chaleureuse et goguenarde d'Yves Montand, et qui font du film un grand divertissement à la française ». Pour Le Monde, « Il s'agit ici d'un divertissement qui, dépassant les limites de l'épopée burlesque, tient également du film de cape et d'épée, de la comédie de mœurs ou de caractère, et même de la satire. La richesse et la beauté du spectacle constituent un atout majeur ».

Une recette indigeste

Les Lettres françaises en revanche trouve que la recette est un peu lourde : « On prend une pièce de Victor Hugo, on la torture un peu, beaucoup, on pique quelques gags dans d'autres films, on fait intervenir Louis de Funès, qui doit commencer à se fatiguer de refaire toujours le même numéro, on lui adjoint un Yves Montand en grande forme, on filme le tout comme on peut et l'on pense que le tour est joué. On obtient un film terne, sans rythme, baigné d'une lueur d'humour involontaire : sa prétention au rire ». Témoignage chrétien fustige le film, « un objet de consommation » aux ingrédients bien pesés : des acteurs qui font leur numéro, sans surprise (avec tout de même " la trouvaille " Alice Sapritch, la pleureuse en chef de la télévision, enfin libérée), un soupçon d'aventure, et une accumulation de gags pseudo-surréalistes ».

Un film vulgaire et conventionnel

Certains détracteurs du film vont encore plus loin. Télérama accuse : « Oury et son équipe s'en tiennent à un ressort du rire particulièrement bas : l'utilisation systématique du sous-entendu, de l'allusion graveleuse. C'est à ce moment-là, hélas ! qu'on entend les plus gros rires. Et quelle piètre image nous donne-t-on de l'amour ! La pure idylle entre Ruy Blas et sa jeune reine n'est plus qu'une convention dramatique dépourvue de sentiment. Le sommet, c'est le personnage de la duègne austère saisie par la débauche. On tombe dans l'obscénité pure ». La Revue du cinéma poursuit la polémique : « le film exorcise bien des problèmes contemporains : la sexualité via Alice Sapritch (qui se livre à un pitoyable exercice de misogynie appliquée), l'homosexualité via de Funès travesti, le folklore espagnol (flamenco, corrida, fête Dieu), et de surcroît la xénophobie anti-allemande à travers une grossière parodie de l'accent germanique ! Il ne faut surtout pas faire réfléchir le spectateur, il faut éviter de le surprendre ou de le dérouter ». La Revue du cinéma fustige « une mise en scène des plus conventionnelles, et une vague similitude avec Ruy Blas qui fournit l'alibi culturel », en concluant : « Il s'agit bien d'un film de divertissement. Dans le sens originel : action de détourner ».

Un nouveau duo comique

Le duo inattendu Montand / de Funès est à coup sûr une réussite. France-Soir se réjouit : « ces deux grands comédiens forment un nouveau tandem du rire, insolite mais bien équilibré, à la fois complice et antagoniste, entre le comique bouillonnant de de Funès et le comique pétillant, malicieux, d'Yves Montand, qui dévoile ici une autre facette de son talent. Pour Écran, « la plupart des gags sont autant d'hommages à l'esprit du cartoon ou à la grande école des burlesques, Laurel et Hardy notamment. Pour Combat, « Oury ne sacrifie pas aux numéros d'acteurs, et met admirablement en valeur leurs tempéraments respectifs ». Le film est riche de seconds rôles brillants : le Roi et la Reine d'Espagne, les Grands, et pour le personnage de Dona Juana, la Duègne, une Alice Sapritch désopilante, qui « réussit à donner à son personnage une double tonalité, tragique et bouffonne » (Le Nouvel Observateur). Combat précise : « Les héros de Gérard Oury promènent sur le monde un regard intelligent, narquois et moqueur. Les injustices, les contradictions, les cocasseries de notre société, on les retrouve illustrés avec espièglerie dans ce film frondeur, qui sait pratiquer la satire sans hargne ni méchanceté ».

L'ouragan de Funès

L'acteur est à lui seul « une mécanique dans la mécanique. Il éructe, vibrionne, trépigne, gargouille, raille, grince, rampe, courtise, terrorise et rêve (d'or, de vengeance, de complot ou de nouvelles grandeurs). Il joue la farce, mais en férocité » (L'Express). « Cette tornade de rires, ce champion de la grimace inspirée et du geste irrésistible, joue avec un dynamisme ravageur. Il explose, il est à lui seul un feu d'artifice toujours renouvelé » (France-Soir). Pour Jean-Louis Bory (Le Nouvel Observateur), « Louis de Funès cesse d'être boulevardier : il est insensé. La méchanceté de son personnage de politicien ambitieux, ministre prévaricateur et intrigant, buveur de la sueur du peuple, échappe à la monotonie pour imposer une image démesurée de la rapacité féroce, de l'ambition trépignante ».

Montand, le valet gentilhomme

Le rôle de Blaze, le valet de Don Salluste, a été complètement refondu pour l'adapter à la personnalité d'Yves Montand. « Oury avait conçu pour Bourvil un rôle de valet de comédie proche du Sganarelle de Molière. Yves Montand est plus proche de son Scapin », écrit Combat. Le Nouvel Observateur note : « Blaze-Montand, est un personnage mûr, un valet gentilhomme, un Figaro malicieux ». « L'acteur parvient-il à tirer son épingle du jeu à côté du volcan en éruption qui lui sert de partenaire ? » s'interroge L'Express. Si pour La Revue du cinéma il n'est « « qu'un bon faire-valoir » dans un scénario taillé sur mesure pour la vedette Louis de Funès », Les Nouvelles littéraires juge « qu'il n'est pas un seul instant écrasé par son partenaire, ce qui constitue une sorte d'exploit ».

Victor Hugo revisité

Le scénario de La Folie des grandeurs, inspiré du Ruy Blas de Victor Hugo « jongle avec un texte qu'il chahute en le respectant », écrit La Croix, tandis que pour Le Monde, « si Gérard Oury emprunte à l'écrivain quelques fils de son intrigue, il les dénoue de telle manière qu'il compose un vaudeville picaresque sur la trame du mélo romantique ». Néanmoins, comme l'écrit Pierre Billard dans Le Journal du dimanche : « Hugo, Feydeau, Molière, dont le souvenir est constant, ne figent pas le spectacle en matinée poétique pour esprits distingués ». La presse spécialisée, en revanche, dénigre souvent le procédé. Selon Cinéma, « l'argent ne fait pas le talent. Et le culot sans esprit, sans imagination, conduit à emprunter Ruy Blas à Victor Hugo pour en faire un salmigondis amphigourique où la prétention le dispute au faux bon goût. Le tiroir-caisse est sauf, mais ni de Funès ni Montand ne sortent grandis ».

Une conjonction de talents

Gérard Oury a réuni pour La Folie des grandeurs une équipe artistique et technique exceptionnelle : Georges Wakhevitch pour les décors, Jacques Fonteray pour les costumes, inspirés de ceux des tableaux de Vélasquez. Henry Chapier écrit dans Combat : « Inspiré par le souffle de jeunesse et de liberté du film, Michel Polnareff a composé une musique pleine de verve, de fraîcheur et de grâce, n'abusant jamais des percussions, ni de l'attendrissement ». « Avec la photo d'Henri Decae, elles obéissent à cette même harmonie dont la véritable clé de sol me semble être le bonheur et la conscience d'un retour du cinéma aux rêves de l'enfance, le cinéma-lanterne magique ». Écran insiste : « ce cinéma dit commercial témoigne d'un tel soin, d'une telle élégance, d'une telle qualité perceptible à tous les niveaux (décors, costumes, figuration), que dans le désert du cinéma comique français, Gérard Oury est une oasis luxuriante ». Pourtant, certains trouvent à redire : Frédéric Vitoux dans Positif s'emporte : « voilà un film qui s'est passé de réalisateur. Certes, les gags témoignent d'une imagination méritoire, la photo semble de bon goût, les comédiens satisfaisants, pour autant qu'ils se dirigent eux-mêmes. La mise en scène dilue les gags par un découpage incohérent. Je serais le " vrai " Gérard Oury, je lèverais le voile et je porterais plainte ! » croit-il bon d'ajouter.

Un conte voltairien

Plusieurs critiques estiment que La Folie des grandeurs marque une inflexion dans la carrière de Gérard Oury. Un ton nouveau, « une plus grande implication personnelle, un irrespect sournois » (Le Nouvel Observateur), et « des allusions cinglantes au cynisme contemporain » (Combat) qui le démarquent de ses précédents films construits surtout sur l'efficacité comique. Henry Chapier dans Combat résume ce point de vue : « La surprise est de taille. On nous parlait d'une comédie inspirée de Victor Hugo, d'une Espagne sortie des tableaux de Vélasquez, d'un délire à la Cecil B. DeMille. Ce que l'on découvre, est beaucoup plus intime et plus inattendu : un conte voltairien, issu de l'imagination d'un homme libre, au zénith de son pouvoir d'expression ». « La Folie des grandeurs est aussi un conte léger et ironique où les répliques font mouche et où les personnages ont la finesse, la malice et la vivacité de ceux de Beaumarchais plutôt que des héros de Victor Hugo », conclut Jacques Flurer dans Paris-Jour.

Où est la critique sociale ?

À contre-courant de la majorité des critiques, quelques revues intentent une sorte de procès à La Folie des grandeurs, à travers leur « lecture politique » du film. La Revue du cinéma lui reproche ainsi de ne pas mettre en question l'ordre social, tout en faisant semblant de dénoncer les injustices. « On se garde bien de remettre en cause le roi, malgré quelques phrases à intention contestataire ». Témoignage chrétien renchérit : « ce qui n'est pas pardonnable, c'est ce faux air d'esprit de gauche dont se pare, bien légèrement, le film. Blaze restitue leur or aux paysans, ce qui vaut de belles minutes de poursuite, mais ne convainc personne. Devenu Don César, il exige des impôts des nobles (Oh Hugo !) mais personne n'est impressionné ». Télérama renchérit : « Si de Funès représente toujours, pour notre société fondée sur la hiérarchie, une forme d'autorité (patron, directeur, PDG, ici Premier Ministre), Montand est toujours le titi qui « aime se promener sur les grands boulevards », c'est-à-dire une image rassurante du peuple ».

Un film devenu culte

On le voit, La Folie des grandeurs, à sa sortie, n'a pas fait l'unanimité parmi les critiques. S'il a fait polémique dans la presse, le public a plébiscité le film. Sans toutefois rejoindre les très grands succès de Gérard Oury, La Folie des grandeurs s'est classé à la 4ème place des films sortis en 1971 en France avec près de 5.6 millions d'entrées. Le film a permis de débattre de la question du cinéma dit « commercial », trop souvent considéré comme vulgaire et démagogue. Laissons le mot de la fin à François Nourissier qui écrit dans L'Express : « voilà un film qui nous donne le sentiment d'être un spectateur respecté. Gérard Oury a veillé à la qualité de ses ressorts. Jamais il ne sollicite une approbation un peu complaisante. Offrir aux spectateurs de 1971 cent minutes de bonne humeur sans trivialité, c'est une ambition honorable ».


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.