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Germaine Dulac, entre classique, moderne, et avant garde

Samuel Petit - 10 février 2020

« Le cinéma n’est pas un art pour exprimer des actes purement extérieurs, mais pour visualiser les moindres nuances de l’âme, dans sa vie intérieure ». Germaine Dulac, Mon Ciné, 25 octobre 1923

Germaine Dulac a été auteure, journaliste, théoricienne, productrice, scénariste, poétesse, réalisatrice, surréaliste, et pionnière dans la plupart de ces domaines. Et pourtant, cette figure incontournable du cinéma, particulièrement à ses débuts, à l’aune de l’avant-garde, demeure mal connue.

Reconnue dans les milieux intellectuels et artistiques parisiens, journaliste engagée, spécialisée dans les chroniques théâtrales, Germaine Dulac est aussi une militante féministe hyperactive, défendant notamment le droit de vote des femmes. Elle débute la réalisation en 1915 avec Les Sœurs ennemies, et, à partir de cette année-là, multiplie films et projets. Il n’en subsiste presque rien aujourd’hui, excepté quelques photos et scénarios, conservés dans les archives de la Cinémathèque française, et parmi lesquels figure La Cigarette (1919), première de ses œuvres encore visible aujourd’hui. La Cigarette est aussi son dernier film classique, qui contient en germe les thématiques récurrentes à venir de son œuvre. La sortie du film correspond aussi à la publication de son premier texte théorique d’envergure sur le cinématographe, « Ayons la foi », paru dans Le Film (15 octobre 1919), reproduit dans ses Écrits sur le cinéma (1919-1937), et qui définit ce qu’elle mettra en application dans ses œuvres ultérieures. C’est avec La Fête espagnole (1920) qu’elle accède à la reconnaissance, et que naît le terme de « cinéma impressionniste », tandis que La Souriante Madame Beudet (1923) est considéré comme l’un des premiers films ouvertement féministes. Plus tard, Germaine Dulac fera scandale avec La Coquille et le Clergyman (1928), estampillé surréaliste, et dont Antonin Artaud, scénariste du film, contestera le résultat.

« Ne plus copier, créer »

La Cigarette sort le 10 octobre 1919. Ce sont les jeunes critiques et cinéastes de la « première vague », dont elle sera partie prenante, qui les premiers saisissent la singularité de son talent. Jean Epstein l’admire, et Louis Delluc écrit de ses trois premiers films : « Une telle série d’essais aussi magnifiques en si peu de mois range Mme Dulac parmi nos deux ou trois metteurs en scène de valeur véritable », estimant même qu’elle concurrence sérieusement Abel Gance. Le 19 octobre 1919, dans Paris-midi, Delluc, encore, écrit à propos de La Cigarette : « Je crois bien que c’est parfait. Et c’est Français ! ». Cette année-là, Germaine Dulac lui confiera l’écriture du scénario de La Fête espagnole.

Au même moment, dans son article précité « Ayons la foi », Dulac déclare : « Le temps est venu, je crois, d’écouter en silence notre chant, de chercher à exprimer notre vision personnelle, de définir notre sensibilité, de tracer notre propre voie. Sachons regarder, sachons voir, sachons sentir. Avoir quelque chose à dire et des yeux, des yeux ouverts non sur des reflets, mais sur la vie même. Nous chercher, nous trouver…Ne plus copier, créer ». Cette quête de captation de la réalité intérieure des êtres sera le fil rouge de ses expérimentations formelles et de sa carrière artistique. Comme le cubisme de Picasso et de Braque qui se voulait au départ un art réaliste, Dulac et ses pairs (Marcel L’Herbier, Abel Gance…) se situeront entre l’abstraction totale et la recherche documentaire, dans le souci constant de créer une nouvelle forme de réalisme. De ces réflexions, nées de son expérience de jeune cinéaste, émergeront les films à venir.

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Photo de tournage. À gauche, Germaine Dulac, au centre, Andrée Barbant

La Cigarette, entre classicisme et modernité

Nulle trace du scénario original, écrit par Jacques de Baroncelli sous le pseudonyme de Jacques de Javon, ne semble subsister. M. et Mme Guérande s’aiment. Mais, lorsque Guérande, conservateur au musée oriental de Paris, voit sa jeune épouse prendre des leçons de golf avec un playboy, il se rend compte de la grande différence d’âge entre sa femme et lui. Il décide alors, pour la libérer, de se suicider, mais en laissant agir le hasard : il empoisonne l’une des cigarettes qu’il tient à sa disposition sur son bureau. À l’époque, le film est présenté comme une « comédie ».

Tami Williams, auteure de la biographie la plus complète à ce jour de Germaine Dulac, éclaire la sensibilité de la cinéaste et le contexte de la réalisation de La Cigarette, considéré comme une œuvre figurative, par opposition à son cinéma d’avant-garde perçu comme abstrait. Une partie des éléments d’arrière-plan est encore d’inspiration classique. Le film oscille entre un symbolisme issu du XIXe siècle, et un naturalisme contemporain. La présence récurrente des colombes dans le jardin du couple est symbolique, figurant l’état psychique des deux époux. Le personnage féminin correspond à un archétype de la peinture préraphaélite, incarnant une idée, plus qu’une réalité. Le film, empreint de théâtralité, s’inspire de l’opéra dans l’utilisation des symboles. Mais cette œuvre est aussi l’une des premières affirmations, encore discrète, d’un cinéma féministe, son personnage de femme victorieuse demeurant l’un des plus libres de toute l’œuvre de Dulac. Williams décrit aussi la crise de la masculinité du héros, en phase avec la situation d’après-guerre : les hommes, revenus du combat, sont bousculés par des femmes qui, entre temps, ont trouvé une forme d’autonomie en leur absence. C’est à travers la dépression, puis la tentative de suicide – autre thème récurrent chez Dulac –, de son personnage masculin, que le film sort des sentiers battus. La tendre et bienveillante ironie du regard qu’elle porte sur ses personnages est aussi, chez elle, caractéristique.

De l’écriture au film

Si l’on peut décrypter es intentions de l’œuvre, il est plus délicat d’établir les caractéristiques du processus créatif de la cinéaste, entre la production, l’écriture, le tournage, et le film terminé. Les trois versions du scénario (l’un manuscrit, deux autres tapuscrits, avant et pendant le tournage) apportent des informations utiles à la compréhension de l’œuvre. Le récit, dans ses grandes lignes, reste le même. Cependant, dans sa façon d’ajuster, en éliminant ou en déplaçant des séquences, Dulac nous dévoile ses intentions. Il suffit de comparer la première page du scénario manuscrit au film terminé pour mesurer l’écart.

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Première version du scénario manuscrit, avant tournage

Ainsi, le scénario débute chez le couple, surpris dans un moment d’intimité complice. La description du premier plan indique que « l’œil de chat s’ouvre de façon à montrer Denise, qui aspire une bouffée à la cigarette que tient une main d’homme, puis l’œil de chat s’ouvre complètement et l’on voit alors son mari ». Ils se tiennent la main et se sourient mutuellement. Sa rigoureuse construction confère à ce premier plan une fluidité sophistiquée qu’on ne retrouve pas dans le film. Ce type d’indication correspond davantage à ce que fera Dulac dans ses œuvres ultérieures. La mise en scène de La Cigarette, dont la plupart des plans sont fixes, est encore assez statique. Les mentions manuscrites du scénario sont plus enlevées que le résultat final, et induisent plus de mouvements de caméra. La description des plans dans le musée oriental est précise et détaillée : « Une salle longue éclairée sur un côté…Des vitrines s’alignent au milieu de la salle…sarcophages adossés au côté opposé à la fenêtre ». Dans le film, le décor est considérablement épuré, et les jeux de lignes envisagés disparaissent presque totalement.

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Premier plan de La Cigarette

Le film s’ouvre sur un plan fixe : le mari, conservateur de musée, suit deux hommes qui portent le sarcophage d’une momie. Il semble extrêmement tatillon, leur donnant avec insistance des indications, tout en s’agaçant. La deuxième séquence nous introduit dans la demeure du couple où la femme se fait faire une manucure. Exit le moment d’intimité du scénario initial : c’est lors d’une troisième séquence qu’on les découvre ensemble. La complicité entre les époux est bel et bien présente, mais la tendresse entre eux est moins démonstrative, modifiant la perception des spectateurs à l’égard des personnages.

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Scénario de tournage, avec indications manuscrites de Germaine Dulac

Dans les trois versions du scénario figurent également de nombreuses séquences non tournées. Parmi elles, une scène montre le gardien du musée, personnage secondaire, dont Dulac stipule, dans une note au crayon soulignée deux fois, qu’il « doit être drôle ». L’homme dévisage la momie, « commente l’attitude figée de la nouvelle venue », puis « fait la moue ». La disparition de ce personnage dans le film élimine une scène burlesque typique de l’époque. Nombreux sont les exemples de ce type. Le film est plus ambigu, penche moins en faveur de la comédie, et laisse davantage de place à l’émotion, tout en conservant une certaine ironie, à l’image du premier intertitre.

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Intertitre d'ouverture de La Cigarette

Correspondance Dulac

Sur les questions de production, la correspondance entre Germaine Dulac et son époux Albert montre qu’il est pour elle un soutien indéfectible, aussi bien moralement que financièrement. Ensemble, ils ont créé la société de production DH Films. Albert Dulac y est très actif, avançant de l’argent, négociant, laissant délibérément à sa femme le soin de se concentrer sur les questions artistiques, même quand le budget est dépassé, ce dont la cinéaste semble se préoccuper. Dans une lettre datée du 30 juin 1919, il lui écrit : « Si tout ce que tu fais est aussi bon – et j’en ai l’impression en regardant les premiers positifs –, tu auras un résultat merveilleux, et alors la dépense supplémentaire ne comptera pas. » Il est également question de rencontre et de négociation avec Louis Nalpas, administrateur du Film d’Art et producteur des premiers films d’Abel Gance (1915-1918), qui s’apprête à créer ses propres studios à Nice. Il s’agit vraisemblablement de discussions sur La Fête espagnole, préparé en parallèle du tournage de La Cigarette.

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Correspondance, Albert Dulac, lettre datée du 30 juin 2019

Si Dulac a beaucoup écrit sur le cinéma, on trouve peu d’éléments sur le déroulement de ses tournages. Dans cette même lettre du 30 juin 1919, il semblerait qu’elle rencontre des difficultés. Albert Dulac lui écrit « il faut tenir » « les éléments sont contre toi » et lui fait régulièrement part de son inquiétude, « je ne sais rien de ta santé ». L’absence de lettres de réponse de Germaine Dulac ne permet aucune conclusion.

La cinéaste mettra un terme à sa carrière à l’arrivée du cinéma parlant, rencontrant de plus en plus de difficultés à monter des œuvres indépendantes. Des Sœurs ennemies, en passant par La Cigarette, où elle se cherche, aux œuvres plus matures, comme La Souriante Madame Beudet, et jusqu’aux actualités Gaumont, qu’elle dirigera jusqu’à sa mort prématurée en 1942, Germaine Dulac conservera toute sa vie ce désir impérieux de trouver, dans le cinéma, le médium ultime permettant d’exprimer la réalité de l’âme, que ce soit dans des œuvres classiques ou au travers d’expérimentations formelles des plus débridées.


Ressources disponibles à la Bibliothèque du film

Archives

  • Fonds Germaine Dulac

Ouvrages

  • ALBERA, François, Histoire et esthétique du cinéma : à travers champs / Lausanne, Faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, 1993. COTE 20 UNI h
  • DULAC, Germaine, HILLAIRET, Prosper, textes réunis et présentés par, Écrits sur le cinéma (1919-1937), Paris, Paris Expérimental, 1994. COTE 51 DULAC DUL
  • WILLIAMS, Tami, Germaine Dulac, a cinema of sensations, Urbana, University of Illinois Press, 2014. COTE 51 DULAC WIL

Périodique

  • « Germaine Dulac, au-delà des impressions », 1895. Revue d’Histoire du Cinéma, n° Hors-série, juin 2006. COTEFRA MIL

DVD

  • DULAC, Germaine, La Cigarette, 1919. COTE DVD 8103

Samuel Petit est médiathécaire à la Cinémathèque française.