En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

Revue de presse de « Nous sommes tous encore ici » (Anne-Marie Miéville, 1996)

Véronique Doduik - 28 janvier 2020

Une femme qui marche dans la foule. En off, des voix parlent d'un film difficile à faire, sans argent. Ces voix disent que non, elles ne produiront pas ce film. Ce sont des voix de la télévision, des professionnels de la production, et des commissions d'aide au cinéma dont la vocation est pourtant de financer ce type de film. Malgré tout, le film existe. « On se sent presque fier de voir un film qui ne doit rien aux machineries de l'audimat ni aux calculs de rentabilité » écrit Le Monde.

Nous sommes tous encore ici (Anne-Marie Miéville)

Nous sommes tous encore ici (Anne-Marie Miéville)

Un film à trois temps

Sorti en France le 19 mars 1997, Nous sommes tous encore ici est pour beaucoup de critiques un film déroutant, dans lequel « il y a de la philosophie, du théâtre, et une scène d'amour/scène de ménage » (Le Monde). Dans sa perturbante liberté, le film est pourtant très solidement construit, en trois parties solidaires, et « qui donnent paradoxalement l'impression d'un tout indivisible » (Les Cahiers du cinéma). Ces trois segments s'articulent « autour de questions qu'on qualifie de métaphysiques, mais qui sont en fait les seules qui préoccupent tout le monde » constate Libération.

Platon dans la cuisine

Dans la première partie, deux femmes dans une maison cossue (Aurore Clément et Bernadette Lafont) interprètent un dialogue du Gorgias de Platon, dans une discussion qui cherche à définir ce qu'est un homme bon. « Bernadette Lafont, en femme d'intérieur bourgeoise, jamais désœuvrée, joue Calliclès avec beaucoup d'humour et une certaine autorité. Aurore Clément (merveilleuse en Socrate) tournoie les mains vides, avec l'exigence et l'élégance d'un oiseau, la questionne sans arrêt, l'embarrasse sans jamais la déstabiliser », observe Le Monde. Le journal poursuit : « à l'écran, c'est un face-à-face (sérieux, burlesque et casse-pied) entre deux actrices. Et pourtant, on assiste à une démonstration de la puissance du dialogue comme outil de réflexion, dans une évocation de l'âge fondateur et universel de la pensée, avec une Bernadette Lafont sidérante disant Platon les mains dans la lessive ». Cette séquence « mise en scène avec un style digne d'Oliveira » (Les Cahiers du cinéma) s'achève par un plan sur un rideau de théâtre, rouge et solennel.

Seul en scène

Deuxième partie : « un homme, une scène nue et noire, trouée d'un rond de lumière. On reconnaît la silhouette de savant fou, les lunettes épaisses : c'est Jean-Luc Godard », écrit Télérama. Avec des incursions de violoncelle et de piano, il dit devant une salle vide quelques pages d'Hannah Arendt tirées de son livre La Nature du totalitarisme, où il est question de solitude et d'isolement. « Après la femme blonde en quête d'elle-même, l'homme gris expert en solitude », constate Télérama.

Journal intime sur pellicule

Au troisième acte, les voilà réunis. Cet homme et l'une des deux femmes (Aurore Clément) nous accueillent dans l'intimité de leur couple pour une suite de scènes domestiques très dialoguées, écrites par Anne-Marie Miéville elle-même. Selon Les Échos, le film « met à jour quelques vérités sur le couple et la difficulté du rapport à l'autre, qui ne sont pas neuves, mais qui ont rarement été dites avec autant d'ironie désespérée ». De plus, comme nul n'ignore les liens qui unissent la cinéaste à Godard, et en raison d'une ressemblance physique entre elle et la frêle et blonde Aurore Clément, on identifie spontanément ces deux acteurs comme les doubles probables du couple Miéville-Godard, ainsi que l'observent les critiques. C'est un « autoportrait double et déguisé pour un étonnant numéro sur la communication à l'intérieur du couple » (Télérama).

Un raisonnement logique

Olivier Séguret analyse dans Libération : « Trois personnages en tout et pour tout. Mais surtout trois temps enchâssés, trois périodes logiques. Primo, un questionnement philosophique crucial sur la vie, la justice, l'égalité. Secundo, un prolongement de cette réflexion à travers une figure nue, venue tracer les contours de l'horreur humaine, prolongement dont on notera qu'il fonctionne comme un sas : le théâtre. Tertio, le couple comme hypothèse de bonheur : l'espace de l'amour mais aussi le lieu d'un certain travail, permanent et vital, ce travail de l'amour sans lequel il n'est pas de couple qui dure ». Pour Les Échos, en revanche, « il n'est pas évident de faire le lien entre les trois parties, si disparates, du film. Alors, à quoi servent-elles ? Peut-être simplement à mettre en condition le spectateur, à le préparer à la joute oratoire qui va suivre. N'empêche que cet échauffement intellectuel, ardu et gratuit, risque d'en décourager plus d'un. Il transforme un vrai bonheur cinématographique en une œuvre un peu bâtarde, et par instants bien ennuyeuse ».

Filmer la parole

Comme l'observe Libération, « l'ensemble du film est une approche de la parole. En les inscrivant dans la perspective de deux grands textes, le titre se réfère aux mots, ceux de Platon, qui ont plus de 2000 ans et débattent de questions qui ne diffèrent pas aujourd'hui, comme ceux d'Hannah Arendt ». « Il s'agit toujours de comprendre, de se comprendre », précise Le Monde, qui ajoute : «  on capte par fragments les éléments d'une interrogation sur « comment on fait pour être non seulement ici, mais un peu ensemble, comment on existe sous le regard des autres, comment ça se passe entre ce qu'on fait et ce qu'on est  »  ». Et Libération conclut : « À l'heure où les niveaux de la démagogie s'élèvent avec ceux de la misère, Anne-Marie Miéville nous gifle de poésie et de philo, et nous présente l'éternel trésor de la pensée, de la réflexion et du jugement ».

Godard tel qu'en lui-même

Le Monde s'enthousiasme : « on s'amuse bien. De la finesse et de la crudité des relations, et puis de l'étonnante présence comique et courageuse de l'acteur Godard ». « Plus on voit Godard (l'acteur), moins on voit Godard (le mythe). Il n'a plus l'opacité des rôles souvent farfelus qu'il se donnait dans ses propres films » poursuit Télérama. Libération renchérit : « excellent acteur, Jean-Luc Godard incarne la part matoise, ironique et tendre du film. L'audacieux dispositif du film de Miéville fait naître un trouble. Entre Godard acteur et le Godard personnage, entre le Godard cinéaste et le Godard figure du temps, Anne-Marie Miéville en fait jaillir un autre, qui dort avec ses lunettes, Godard amoureux et amant ».

Elle et lui

Les Cahiers du cinéma remarque : « il était difficile, jusqu'à maintenant, de voir un film d'Anne-Marie Miéville sans rechercher, figurée ou fantasmée, la part godardienne de ce qu'elle nous montrait. Nous sommes tous encore ici définit l'espace mental, physique, spirituel et intellectuel qu'ils partagent ». Télérama s'avise : « Godard, a-t-on souvent dit, s'est éclipsé dans les années 70, pour cause d'expériences vidéo, de redémarrage de zéro. C'est de ce temps-là que datent ses premières collaborations avec Anne-Marie Miéville, notamment Numéro deux, genre de road movie décortiquant la vie d'un couple. À sa manière, plus douce, Nous sommes tous encore ici est la réponse lointaine de la bergère à son berger rogue, émouvant et mal rasé ». « Un témoignage exigeant, lucide, sur la condition d'artiste isolé, et au-delà sur le métier de vivre et sa variante encore plus exaltante, encore plus périlleuse, (un défi et un jeu) : vivre à deux », termine Télérama.


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.