Signé Musidora

Rachel Guyon - 16 décembre 2019

Quand l’interprète d’Irma Vep (anagramme de vampire) s’empare de la caméra, ce n’est plus la femme en combinaison de soie noire qui évolue, mais l’artiste protéiforme que fut Musidora. Si l’Histoire a peu retenu les diverses facettes de cette créatrice hors normes, ses histoires, elles, ont traversé le temps jusqu’à nous. Des films et des archives, conservés par la Cinémathèque française, témoignent de ses activités de productrice et de réalisatrice. Parmi eux se détache un ensemble de documents scénaristiques, concernant un film tourné pour être projeté dans une salle de spectacle, entrecoupé par l’irruption sur scène de Musidora en chair et en os : La Tierra de los toros. Il souligne le rapport à la fois ludique et profond que Musidora entretien avec le réel, son inventivité et la modernité de son cinéma.

La Flamme cachée, 1918.© Les amis de Musidora

La femme kaléidoscope

Musidora : « J’ai joué le vaudeville. Et un homme est venu me chercher pour jouer le drame. Un autre, qui m’avait vue dans le drame, m’a entraînée dans la revue. Celui qui m’avait vue dans la revue m’a écrit “le cinéma est un art, venez faire du cinéma.” Et ceux qui m’ont vue au cinéma m’ont dit “Ici, c’est un café-concert. Ici, c’est un music-hall, c’est un cabaret. Venez, vous ferez un tour de chant. Venez, vous passerez dans un sketch. Venez, vous direz des chansons.” Et comme je finissais de dire des chansons, un artiste russe m’offrait de jouer une pantomime… » Ce que ne dit pas Musidora, c’est qu’elle fut aussi dessinatrice, caricaturiste, peintre, costumière, poétesse, écrivaine, et surtout, la troisième femme en France à devenir réalisatrice.

De 1916 à 1920, Musidora expérimente la réalisation, d’après des textes et scénarios de sa grande amie Colette. Lorsque ses films Minne ou La Vagabonde génèrent des pertes financières, c’est dans ses propres fonds qu’elle puise pour combler les déficits. Pourtant, chaque fois, on lui a imposé la caution d’un homme, dont le nom figurera seul sur l’affiche. Aussi en 1919, pour être plus libre, elle fonde une maison de production : La Société des Films Musidora. Seule responsable sur ses biens personnels, elle devra néanmoins continuer à composer avec la méfiance des financiers envers les femmes, et donc être solidement entourée d’hommes pour être prise au sérieux.

Elle poursuit cependant sa route, forte de ses désirs et avec fougue : La Flamme cachée puis Vicenta voient le jour. Un certain succès lui permet d’envisager un film plus ambitieux : une grande fresque historique, Pour Don Carlos. C’est le début d’une aventure qui la mènera en terre espagnole, à la découverte d’un pays et d’un peuple, et à la rencontre d’un homme, le torero Antonio Cañero, dont elle tombe éperdument amoureuse. De 1921 à 1925, elle écrit, réalise, interprète, et assure la promotion de ses films tout en faisant des aller-retours entre la France et l’Espagne. Elle se produit dans des revues et divers spectacles dans les deux pays, ce qui lui permet de financer son activité de réalisatrice.

L’Espagne révélée

Musidora en Espagne © Les amis de Musidora

Musidora en Espagne © Les amis de Musidora


C’est suite aux tournages de Vicenta au pays basque français et de Pour Don Carlos, en pays basque espagnol, que Musidora découvre l’Espagne. Ce pays, elle l’a rêvé d’après des images des récits de Mérimée, Musset ou Pierre Louÿs… Sur place, elle s’éveille et découvre, éloignée du fantasme exotique véhiculé par l’art et la littérature, « une Espagne étonnante de gravité, de sobriété et de grandeur. Des ciels étonnants et les Castilles, ces plaines ondulées, infinies, dorées, chaudes et silencieuses comme un être qui réfléchit. Vélasquez et Goya ont compris leurs pays… » (lettre à sa mère de 1921).

Désormais, Musidora s’attachera à peindre une Espagne authentique, loin du pittoresque et des clichés, un tableau sans complaisance aucune.
Ses deux premiers films « espagnols », Pour Don Carlos et Soleil et ombre, sont salués par la critique pour leur sobriété, la beauté des images, le rythme, les ellipses, le montage. Ils ne rencontrent cependant pas le succès public escompté. Musidora perd à nouveau de l’argent. S’organise alors une tournée en Espagne : un tour de chant suivi de la projection de l’un ou l’autre des films de Musidora. Le spectacle est précédé d’un court métrage dont Musidora et Antonio Cañero sont les vedettes. La projection démarre, puis tout s’arrête, et Musidora entre réellement sur la scène, en raccord avec l’action du film. La pellicule ne nous est pas parvenue, mais les courriers échangés entre les deux amants nous permettent d’en comprendre la teneur. Baptisé Una aventura de Musidora en España, ce film constitue en quelque sorte la genèse de l’étonnant La Tierra de los toros (La Terre des taureaux), qui sort en 1924.

La Tierra de los toros : spectacle total

« Ciné-scénario, Au pays des Toros et des toreros, titre définitif : La Terre des Toros. Scénario fait par Musidora pour une grande tournée, partie film, partie scène », mentionne la première page du carnet conservé par la Cinémathèque. Étrange document écrit de la main même de Musidora, pour un film singulier, mêlant comédie, éléments autobiographiques, images documentaires et… spectacle en forme de farces et de chansons.

Ciné-scénario © Les amis de Musidora

Ciné-scénario © Les amis de Musidora


La trame narrative du carnet est assez similaire au court métrage précédemment décrit : une rencontre entre la célèbre Musidora et un torero espagnol interprété par Cañero débouche, après maintes péripéties, sur l’annonce de leur mariage. Auparavant, l’actrice doit honorer ses contrats en France et se précipite depuis l’Espagne vers Paris, empruntant de multiples moyens de transport pour regagner la capitale française. Finalement parvenue à destination, elle entre dans sa loge, puis le film s’interrompt, et sur la scène, Musidora joue… Musidora. Cette mise en abîme est renforcée par la présence physique de l’artiste surgissant devant le public.

Extrait du Ciné-scénario, <em>La Tierra de los toros</em>, 1922. © Les amis de Musidora

Extrait du Ciné-scénario, La Tierra de los toros, 1922. © Les amis de Musidora


Le spectacle ainsi prévu, mêlant cinéma et théâtre, était assez courant en Espagne et y rencontrait un franc succès, mais ce n’était pas le cas en France, hormis aux Folies Bergère, où l’on passait des bandes-annonces filmées présentant les artistes à l’affiche. Néanmoins, Musidora en avait déjà eu l’idée en 1917, pour un spectacle à Bobino : elle se produisait sur scène, puis était projeté un film où elle se parodiait, Le Maillot noir, co-écrit avec Germaine Beaumont.

Le carnet de La Tierra de los toros offre un accès privilégié à cette construction d’une grande audace formelle, mêlant spectacle vivant et images filmées. Les apparitions de Musidora sont en effet notées au fil du texte dans des encadrés qui mentionnent parfois les chansons et les décors. Cela donne lieu à des scènes assez cocasses, comme celle où un spectateur, craignant que Musidora ne vienne pas, lance (dans le film) sa chaussure sur scène, tandis que dans la salle, un véritable spectateur fait de même !

Extrait du Ciné-scénario, <em>La Tierra de los toros</em>, 1922. © Les amis de Musidora

Extrait du Ciné-scénario, La Tierra de los toros, 1922. © Les amis de Musidora


Musidora fait preuve de beaucoup d’humour et d’autodérision tout au long du film-spectacle. Le manuscrit égrène ainsi les actions, rendues plus concrètes par quelques indications de caméra. Les deux autres documents scénaristiques qui composent l’ensemble de ces archives reproduisent assez fidèlement le manuscrit, à l’exception de quelques petits changements dans l’action et d’une note de Musidora qui annonce un prochain film d’aventures, Les Joies conjugales, dont les protagonistes seraient Antonio Cañero et elle-même. Plaisanterie ou désir avoué de Musidora, ce film ne se fera pas, le mariage avec Cañero non plus. L’aspect autobiographique de La Tierra de los toros s’arrête à leur rencontre et à la passion qui les unit pendant ces quelques années, et peut-être aussi aux rêves de Musidora concernant leur avenir.

Extrait du Ciné-scénario, <em>La Tierra de los toros</em>, 1922. © Les amis de Musidora

Extrait du Ciné-scénario, La Tierra de los toros, 1922. © Les amis de Musidora

Poésie du réel

Le réel s’invite cependant d’une toute autre façon dans cette œuvre. L’attirance pour le réalisme de Musidora, émerveillée par Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty, est très tôt perceptible. Comédienne pour Louis Feuillade, elle retient une façon de jouer moins gesticulante, plus proche du rythme de la vraie vie. Réalisatrice du film Vicenta, elle souhaite dès 1919 rompre avec le jeu théâtral, et déclare que le cinéma devient « la vie même, surprise et notée par un œil intelligent ». Dans Pour Don Carlos, elle filme déjà des paysans, des foules, et pas uniquement des acteurs. De Sol y sombra, avec un seul comédien professionnel, elle dira qu’il s’agissait d’un documentaire romancé (1948, Radio Lausanne).

Ce qui retient l’attention dans le manuscrit de La Tierra de los toros, ce sont les nombreuses mentions de paysages, les descriptions détaillées du quotidien d’une ganaderia (élevage de taureaux de combat) et de l’entraînement des toreros. Ces parties ressemblent à des notes pour un documentaire.

Extrait du Ciné-scénario, <em>La Tierra de los toros</em>, 1922. © Les amis de Musidora

Extrait du Ciné-scénario, La Tierra de los toros, 1922. © Les amis de Musidora


Or, le film sera tourné en Andalousie, sur les terres d’Antonio Cañero, avec le concours de son personnel, pratiquement pas d’acteurs de métier, pas de décors, et presque exclusivement en extérieurs. Musidora exprime sa passion pour la tauromachie en captant des images réelles, les coulisses et le spectacle de cette pratique. Par ailleurs, de nombreuses scènes, même les plus comiques, sont autant de fenêtres ouvertes sur la réalité. On y admire, filmés avec sobriété et poésie, les terres espagnoles, leur peuple et leurs coutumes. Enfin, certains rebondissements et clichés humoristiques, prévus dans le manuscrit, ne seront pas filmés, probablement par souci de vraisemblance.
Pour la première fois, Musidora avait été productrice, réalisatrice, et seul son nom figurait au générique. Plus rien ne lui avait été imposé par un homme. Elle avait pu affirmer ses préférences et son style. Mais la rupture avec Cañero signe la fin de sa carrière de réalisatrice. Sans cela, serait-elle devenue documentariste ?
En 1921, dans Lecture pour tous, elle déclarait : « Le cinématographe, aujourd’hui, devrait pouvoir se présenter partout. Les frontières devraient lui être ouvertes. On lui fait souvent mauvaise mine, un appareil de prise de vues paraît suspect. Pourtant, n’est-il pas avantageux, pour tout pays, de faire connaître au monde entier les merveilles de son architecture et de ses paysages ? » (cité par Yvon Dupart, Les Cahiers de Musidora, n°3, 2019)

Ressources disponibles à la Bibliothèque

  • Fonds d’archives : MUSIDORA 3 B1
  • Bozzano, Francesca, « Pour Don Carlos, un film de Musidora, 1920 », Les Cahiers de Musidora, n°3, 2019
  • Cauquy, Emilie, « Soleil et ombre, un film de Musidora, 1922 », Les Cahiers de Musidora, n°3, 2019
  • Dupart, Yvon, « Pionnière et reine du cinéma, Musidora se raconte », Les Cahiers de Musidora, n°3, 2019
  • Gomez Rodriguez, Marién, « La Tierra de los toros, un film de Musidora, 1924 », Les Cahiers de Musidora, n°3, 2019
  • Lacassin, Francis, « Musidora 1889-1957 », Anthologie du cinéma, n°59, 1970
  • Ruivo, Céline, Byrne, Robert, « Sol y sombra, un film de Musidora, 1922 », Les Cahiers de Musidora, n°3, 2019
  • Tierchant, Hélène, Musidora la première Vamp, éditions Télémaque, Paris, 2014.

Rachel Guyon est médiathécaire à la Cinémathèque française.