Revue de presse de « Pas de printemps pour Marnie » (Alfred Hitchcock, 1963)

Hélène Lacolomberie - 12 novembre 2019

À sa sortie, Marnie fait couler beaucoup d’encre, l’article le plus frappant étant la Sainte Colère d’Henry Chapier qui, dans Combat, s’insurge contre les réactions de ses confrères. « Rarement critiques furent plus féroces que celles qui ont accueilli Marnie : en dehors du compte-rendu publié dans ces colonnes, on ne lit partout qu’invectives et dénigrement. Cette volonté unanime de saccager le mythe d’Alfred Hitchcock a néanmoins quelque chose de suspect. À l’admiration inconditionnelle de naguère succède une allergie sans rémission. Ce qui passait hier pour être intelligent, mené de main de maître, se trouve aujourd’hui conspué, ravalé plus bas que terre ».

Pas de printemps pour Marnie

Cette sortie s’explique essentiellement par la déferlante de reproches parfois incendiaires qu’essuie le film. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le terme d’ennui revient presque systématiquement. « Cette laborieuse histoire de traumatisme infantile distille un profond ennui » regrette Les Lettres Françaises. « Tout ça est bien faible », renchérit L’Humanité, rejoint par Le Figaro pour qui Marnie est « ennuyeux, geignard, sans mystère, sans malice et sans humour ». Jean-Louis Bory dans Arts confesse une « affreuse déception » face à un film-ersatz : « une fausse Kim Novak. Un faux Cary Grant. Une fausse histoire policière. Un faux Hitchcock ».

En premier lieu, il faut blâmer la réalisation. « Une couleur d’une banalité consternante, une utilisation maladroitement lourdaude et sans invention de la fameuse allergie au rouge. Des décors d’une scandaleuse paresse » ont dérangé Jean-Louis Bory. « Hitchcock avait dû ce jour-là remettre les pouvoirs à son troisième assistant » ironise Le Figaro. Même La Croix nuance un propos pourtant plus tendre en admettant que, s’il reste un grand réalisateur, Hitch « bâcle comme souvent quelques scènes ».

Autre point noir, le sujet même du film. Hitchcock « n’offre que la caricature du freudisme » s’indigne Arts. Il a voulu « faire un suspense façon policier et c’est raté », ajoute La Croix. L’Humanité pointe « un manque de mystère », La Tribune Socialiste s’avoue désappointée par « une fin qui ne convainc pas, trop compliquée, mélodramatique ». Plus acerbe encore, Le Monde ne fait pas de détail : « on se moque de Marnie. Le drame psychanalytique de ce glaçon kleptomane nous laisse indifférents ».

La faute incombe pour bonne part, semble-t-il, à Tippi Hedren. « Cette blonde fadasse et placide » ainsi stigmatisée par Les Lettres Françaises, « traverse le film comme un ectoplasme », écrit Le Monde. Son partenaire Sean Connery n’est pas épargné, il « n’est plus qu’un monsieur qui s’ennuie et dont l’ennui est contagieux » poursuit encore Jean de Baroncelli.

Seuls Combat et Télérama ne prennent pas part au lynchage général. Pour le premier, « Marnie est un film qui excite l’esprit et taquine les nerfs ». Pour le second, Tippi Hedren serait « une nouvelle Ingrid Bergman, c’est-à-dire une actrice dont le moindre regard, le moindre frémissement des lèvres prouve l’existence de l’âme ». Et Claude-Jean Philippe encense véritablement une « œuvre intime », « sans doute à ce jour le plus beau film d’Hitchcock ».

Alors, ratage maladroit ou chef d’œuvre ? « Pour Marnie, j’ai délaissé l’humour, confie Hitchcock dans Arts, j’ai fait un film sérieux ». Peut-être est-ce là la véritable raison de ce tollé implacable.


Hélène Lacolomberie est rédactrice à la Cinémathèque française.