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Revue de presse de « La Corde » (Alfred Hitchcock, 1948)

Hélène Lacolomberie - 12 novembre 2019

Paris-Presse annonce la couleur : « La Corde est un essai qui marque une tentative particulièrement intéressante… puisqu’elle est réussie ! ». Froideur et élégance, raffinement et cruauté, construction brillante et macabre, le film est tiré d’une pièce de théâtre elle-même inspirée d’un fait divers, et constitue pour Alfred Hitchcock un merveilleux terrain de jeu psychanalytique.

La Corde

La Corde

Le Monde fait état d’une impression mitigée face à une œuvre à la fois « stupide, réussie et malsaine ». Le Soir de Bruxelles tente de cerner le sujet : « l’œuvre magistrale de Hitch n’a absolument rien de commun avec un film policier. Le drame se passe bien plus sur le plan mental, ou mieux encore, sur le plan intellectuel, que sur le plan physique, et c’est ce qui fait son originalité et son prodigieux intérêt ». Ici, les deux étudiants essaient à leur manière d’élever le meurtre au rang d’art, et le propos séduit mais choque aussi la critique, à l’image de Drapeau Rouge qui proteste : « rarement on a vu un sujet aussi malsain, aussi nauséeux (…). On est gêné, dégoûté même, pendant toute la durée du film ». Car Hitchcock se joue des élucubrations perverses du cerveau humain, ce qu’explique Radio Cinéma Télévision : « le film semble vouloir prouver que le crime parfait est le divertissement normal des intellectuels. C’est plutôt le film tout entier qui donne l’impression d’être un divertissement (douteux) de ses auteurs ».

Autour d’un James Stewart aussi brillant qu’à son habitude, « il faut citer en bloc toute l’interprétation de The Rope, note Le Soir de Bruxelles. Dirigé par un maître, chacun des auteurs s’est admirablement adapté à une technique inusitée en studio ». Mais La Corde vaut surtout par sa facture. Ce thriller inhabituel repose sur une réalisation dont la rigueur se dégage des travellings et des cadrages, et dont l’innovation cristallise l’essentiel des commentaires. L’ensemble de la presse se focalise sur l’exploit technique. Il s’agit certes de la première œuvre en couleurs d’Hitchcock, mais c’est aussi et surtout « le film le plus excitant qu’il ait jamais tourné » rapporte Combat. Avec jubilation, Libération analyse comment « ce gros Anglais malicieux et très intelligent (…) a su se tirer merveilleusement d’affaire avec ce film, dont le tarabiscotage intellectuel et technique peut passer aux yeux ingénus pour de la puissance ». Alors, mystifié, le public ? Peut-être… Car le journaliste précise un peu plus loin « qu’à bien y réfléchir, on s’aperçoit qu’Alfred Hitchcock, avec ce parti pris de continuité, a tout simplement adopté la technique de la télévision ».

En revanche, Radio Cinéma Télévision, de son côté, reste insensible aux « fameux dix plans et raccords imperceptibles » évoqués par Combat, et déclare même que la réalisation « ne semble pas dépasser le niveau du théâtre très intelligemment filmé ». Gros bémol encore pour Drapeau Rouge, incommodé par cet acte gratuit et esthétisé : « ces qualités d’innovation rendent aussi le film plus insoutenable, elles accentuent l’horreur et le dégoût que l’on ressent ».

Cette réticence surmontée, il reste pour la grande majorité, après la vision de La Corde, de l’amusement face à l’impudeur du Maître du suspense, et il flotte un rien d’élégance distillé par cette peinture diabolique de la société.


Hélène Lacolomberie est chargée de production web à la Cinémathèque française.