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Revue de presse d'« Irma Vep » (Olivier Assayas, 1996)

Véronique Doduik - 14 octobre 2019

Irma Vep © Isabelle Weingarten

Irma Vep © Isabelle Weingarten

Irma Vep, sixième long métrage d'Olivier Assayas, sort sur les écrans français en novembre 1996. C'est l'aboutissement d'un projet mené tambour battant, un script rédigé en dix jours, un mois de tournage, un montage éclair. Pour la critique, cette confection fébrile donne au film une énergie, un rythme et une force remarquables. C'est un « film dans le film » : René Vidal (Jean-Pierre Léaud), cinéaste français passablement névrosé, relève le défi de tourner, à 80 ans de distance, le remake d'un épisode du célèbre feuilleton de Louis Feuillade, Les Vampires, réalisé en 1916. Pour reprendre le rôle mythique d'Irma Vep, l'égérie de la bande de malfaiteurs, jadis incarnée par l'énigmatique et sensuelle Musidora, Vidal choisit, dans un glissement subtil entre fiction et réalité, une star bien réelle du cinéma chinois, vedette de films de kung-fu. Voici donc la véritable actrice hongkongaise Maggie Cheung dans la ruche d'un tournage qui devient vite catastrophique.

Un flux d'énergie

Irma Vep est empreint d'une légèreté de touche et d'une rapidité d'exécution saluées par l'ensemble de la presse. « Cette histoire filmée à vive allure, dans une sorte de joie brouillonne activée par la caméra à l'épaule, nous plonge dans les coulisses d'une production fauchée et calamiteuse », constate Le Monde. « Le film s'organise autour d'un principe d'accélération, donnant de la vitesse à tout, au récit comme aux personnages », écrit Stéphane Bouquet dans Les Cahiers du cinéma, « rien ici ne s'installe, rien ne prend son temps. Tout, au contraire, se précipite, se chevauche, se bouscule. Assayas ne prend pas la peine de construire vraiment une histoire, il se contente de filmer des agitations variées, des intensités opposées, et qui se heurtent ». Selon Positif, « le film semble prendre son indépendance et inventer des parcours en suivant librement les personnages ». « Les membres de l'équipe de tournage ont des trajectoires fuyantes, filmées dans un mouvement discontinu, sur un rythme convulsif », observe Jeune cinéma. Les Cahiers du cinéma compare les personnages à « des flux qui s'approchent ou s'écartent ». Il y a le flux-Maggie, qui, livrée à elle-même, ne parlant pas un mot de français, cherchera en vain sa place tout au long du film. Il y a le flux-Zoé (Nathalie Richard), costumière électrique, qui convoite la star qu'elle gaine sensuellement de latex. Il y a le flux-Vidal, cinéaste instable et violent qui fuira son échec en disparaissant. « Le film ne raconte rien d'autre que la tentative de faire se mêler, coïncider, ces personnages qui vivent selon des régimes si différents ».

Jeux de miroirs

Le Figaro ne s'y trompe pas : « impossible de ne pas évoquer La Nuit américaine de François Truffaut à propos de cette histoire d'un film en train de se faire, signée par un ancien critique des Cahiers du cinéma ». Pour Le Monde, Irma Vep est empli de présences subliminales : « celle de Truffaut bien sûr (par la présence angoissée de son acteur fétiche Jean-Pierre Léaud), celle de Rivette (pour Bulle Ogier, Nathalie Richard, la fantasmagorie, les toits de Paris) ou même celle du cinéma militant des années 1970 ». « Assayas convoque le cinéma qu'il aime, le griffe et l'égratigne, pour que l'ancien et le nouveau soient intimement mêlés », renchérit Télérama. Pour Le Monde, « la réalisation invente le récit à mesure qu'il se déroule, ne cessant d'ouvrir des pistes, de déplacer le point de vue, de se créer des espaces de liberté et de sens, qui dominent avec la séquence splendide où Maggie passe à travers le miroir pour s'identifier à Irma en une mystérieuse et troublante escapade dans une chambre d'hôtel ». « Séquence superbement filmée, et où la fiction bascule dans l'univers des Vampires de Feuillade » (Télérama).

Corps étrange et magnétique

Pour Positif, « Maggie Cheung aimante les autres personnages, le film et le regard d'Assayas, qui semble puiser cette énergie de filmer dans l'impossibilité radicale (et jubilatoirement entretenue) d'assimiler ce corps étrange et étranger ». « C'est dans le défi que pose le corps de l'actrice et sa capacité de faire revivre un fantôme que se trouve le véritable enjeu », observe Les Cahiers du cinéma. Le Monde partage ce point de vue : « La beauté du personnage, tel que l'actrice et le cinéaste le composent, tient à son statut d'étrangère, bien sûr, mais aussi à son appartenance à un autre univers cinématographique. Étrangère, également, à des comportements qu'elle découvre, troublée mais disponible. La manière dont le rôle de Maggie est ainsi profilé (ce dont la combinaison en latex d'Irma donne le symbole visuel) permet tous les coups de force, et toutes les fusions, pour retrouver ce qu'a représenté jadis, à un âge plus « pur » du cinéma, l'héroïne du feuilleton, quand une jeunesse tout entière tomba amoureuse de Musidora ».

Peut-on réinventer Les Vampires ?

Dans les années 1910, Les Vampires a cristallisé des éléments essentiels de l'art cinématographique : le merveilleux, le fantastique, l'érotisme, « le crime et la sensualité réunis en un feuilleton qui a captivé l'imaginaire populaire » (Le Monde). Comment ressusciter cette alchimie ? Comment revivifier sous une forme moderne ce chef d'œuvre du cinéma des premiers temps ? Les Cahiers du cinéma écrit : « Vidal travaille sous le poids de deux hypothèses de cinéma. La première, l'originelle, c'est celle du cinéma muet (faut-il refaire ce qui a déjà été fait ?). La seconde, celle qu'il recherche si intensément, c'est la modernité graphique du film de kung-fu, genre qu'il considère comme l'équivalent contemporain du feuilleton de Feuillade ». Mais « le réalisateur, écrasé par les souvenirs stéréotypés de Feuillade et par le rêve d'une simplicité perdue, ne peut plus capter la vie que par le biais de représentations mortes », constate Noël Herpe dans Positif. À cette interrogation, « Assayas, quant à lui, répond bien évidemment par son film même », déclare Les Cahiers du cinéma, « dans un essai vif-argent esquissant une histoire personnelle du cinéma et de ses enjeux » (Le Monde).

Une œuvre-palimpseste

Les Cahiers du cinéma évoque avec finesse la charge poétique d'Irma Vep : « Le film d'Assayas est un feuilleté de références qui donne à lire une certaine idée du cinéma. Les différentes évocations de films antérieurs sont toutes destinées à construire une généalogie du mouvement au cinéma, au bout de quoi viendrait s'inscrire son Irma Vep. Mouvement funambulesque de Musidora dans son juste-au-corps noir, mouvement révolutionnaire à travers l'extrait d'un film militant, mouvement chorégraphique des films de kung-fu, mouvement aussi que le cinéma d'avant-garde peut créer artificiellement en griffant la pellicule, ainsi que le fait Vidal qui ne voit pas d'autres moyens de sauver son travail ». De ce travail, il restera des extraits, en noir et blanc, de scènes muettes qu'il a tournées et laissera en héritage à son successeur. Mais il lui lègue aussi cette création originale, personnelle, sorte de film expérimental, « pour que le film puisse s'achever en un geste à la fois désespéré et d'une immense générosité avec ce petit chef-d'œuvre d'invention » (Les Cahiers du cinéma). « Assayas réinvente son rêve de cinéma, à la source de l'émerveillement et de la pureté, qu'il suive sa vamp moulée de noir, funambule sur un toit glissant, ou griffe en une électrisante séquence ses images finales » (Jeune cinéma). « Ces quelques mètres de pellicule ciselée, signés Vidal/Assayas ressuscitent Irma Vep telle qu'en elle-même : dans sa mortelle beauté. Comme le cinéma » (Le Monde).


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.