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Revue de presse de « Only Lovers Left Alive » (Jim Jarmusch, 2012)

David Duez - 11 octobre 2019

Only Lovers Left Alive

Only Lovers Left Alive

Sélectionné au festival de Cannes 2013, Only Lovers Left Alive sort sur les écrans le 19 février 2014. Librement inspiré de La Vie privée d'Adam et Eve de Mark Twain, le douzième long métrage du cinéaste underground suit les problèmes existentiels d'un couple de vampires entre Détroit et Tanger. Lui, c'est Adam, un rocker culte et mystérieux, intime des plus grands compositeurs désormais disparus. Elle, c'est Eve, amie, confidente et inspiratrice des gens de lettres... Entre amertume et espoir, ils partagent souvenirs et émotions passées, dans un monde en déliquescence peuplé de zombies, êtres humains dépourvus de toute sensibilité artistique et intellectuelle. À contre-pied des blockbusters ciné (Twilight) et télé (True Blood), Jim Jarmusch signe avec Only Lovers Left Alive un film de genre précieux, romantique et musical, largement approuvé par la majorité des critiques.

Un film de genre renouvelé

Pour L'Écran fantastique, revue spécialisée en cinéma d'épouvante, Jim Jarmusch ressuscite le « mythe du vampire en posant un regard bohème, décalé, étrange et drôle, tout en bannissant les conventions récurrentes du genre comme l'ail, le pieu et le crucifix ». « Les vampires cultivés rock'n'roll et gothiques font leur retour au cinéma », titre la même revue sept mois après la présentation cannoise d'Only Lovers Left Alive. Frédéric Ansaldo célèbre la sortie d'un « nouveau film de vampires qui ravira les admirateurs adultes du genre, ainsi que très probablement les fans de Jim Jarmusch ! Cette histoire d'amour entre deux créatures de la nuit (...) est racontée au rythme lent et contemplatif qui sied à la vie quotidienne d'êtres plusieurs fois centenaires ». Selon Laurent Aknin de L'Avant-Scène Cinéma, ce film, « l'un des plus beaux » du cinéaste, est « un film fantastique intensément romantique, qui marque son retour en grâce artistique, et qui propose un renouvellement plus que bienvenu de la mythologie des vampires ». Jim Jarmusch apporte sa propre « touche » à un genre largement codifié et imagé. Au rayon des accessoires, les vampires enfilent des gants de cuir pour sortir la nuit et sirotent le sang dans des verres à absinthe. Pour L'Avant-Scène, la grande innovation du film est l'inversion des rôles : « la plupart du temps, précise le critique, le vampire est vu du point de vue d'un personnage « humain ». Jarmusch renverse le genre en montrant le monde des humains (des zombies) du point de vue des vampires, dont il parvient à faire partager les joies, les désirs et les souffrances ». « Jarmusch retrouve la grâce qui habitait ses plus belles réalisations, Dead Man, il y a près de vingt ans, et Ghost Dog, la voie du samouraï, en 1999 », peut-on lire dans Le Figaro. « En s'attachant à la destinée singulière de deux vampires, écrit Olivier Nuc, le cinéaste dynamite les codes du genre, de la même manière qu'il avait déconstruit le western avec Dead Man. Romantiques et rock'n'roll, ses personnages ne sont pas des assoiffés prêts à sucer le sang des simples mortels, mais des personnages aussi raffinés que cultivés ». Dans Le Figaroscope, trois cœurs battent pour les vampires d'Only Lovers Left Alive. Pour Marie-Noëlle Tranchant, critique au supplément culturel du Figaro, « Jarmusch joue avec les codes du film de vampire pour créer une atmosphère berceuse, pleine de nostalgie amoureuse et de désenchantement drolatique ». Avec Only Lovers Left Alive, « fi des codes et des clichés », exulte Ariane Allard. Pour la critique de Positif, les vampires de Jarmusch « ravivent le film de genre comme la récente production (un rien anémiée) de leur auteur ! Le fait est que ces deux amants romantiques, égarés dans notre monde avide et grossier, surprendront les amateurs de (au hasard) la saga Twilight. Notamment par leur culture, leur langueur et... leur ironie ».

Romantisme noir

Jim Jarmusch a écrit Only Lovers Left Alive comme « une love story, tendre, avec un peu de comédie, autour de ces deux personnages d'outsiders bohèmes », reconnaît le cinéaste dans Le Monde.
« Vague à l'âme chez les vampires », titre Le Nouvel Observateur. Nostalgie du passé, difficulté de vivre dans le siècle, désenchantement, mélancolie, amour fou, préciosité, dandysme... Jim Jarmusch s'affirme représentant du romantisme noir au cinéma. « À l'écran, Adam et Eve s'aiment d'un amour pur et éternel, épris de beauté et d'élégance », annonce Barbara Théate qui poursuit dans les colonnes du Journal du Dimanche : Jarmusch « fait d'Adam son double rêvé : un génie capable de jouer de n'importe quel instrument et qui s'est constitué une collection incroyable de vieux vinyles et de guitares mythiques. Lui qui préfère la pellicule au numérique et ne comprend pas ce monde où l'on communique par Facebook, va jusqu'à postuler que ses vampires old fashion sont les gens normaux. Les vrais zombies, ce sont les humains qui survivent dans une société déliquescente et sur une planète moribonde ». « L'idéal du couple, que le cinéaste réhabilite avec une ferveur et une douceur inattendues » serait un fabuleux « antidote au désenchantement », estime Louis Guichard de Télérama, qui précise : « regarder passer les époques à deux, depuis le balcon de leur bizarrerie, voilà le hobby préféré d'Adam et Eve, les « seuls amants restés en vie » comme dit le titre. Le film réussit pleinement à faire rêver sur cette éternité du tête-à-tête... Mais, attention, avertit le critique, le grand amour selon Jim, vécu en partie à distance, est anticonformiste. Il peut et doit se régénérer par l'accident, la transgression. À cet égard, Jarmusch, qui prend toujours son temps, nous réserve pour la fin le meilleur, c'est-à-dire le plus saignant ». Amour toujours, mais « amour à pleines dents », titre Marianne. Si « la modernité n'a rien à offrir aux fragiles et endurants amants que seul l'amour, leur amour, pourrait sauver de la vie. C'est ce que Jim Jarmusch, retrouvant la grâce mortifère de ses meilleurs films, Dead Man, ou Ghost Dog, la voie du samouraï, réussit à offrir avec Only Lovers Left Alive, son lumineux et nocturne voyage », applaudit Danièle Heymann. Dans ce film de deux heures, le directeur de la photographie Yorick Le Saux parvient – en un court instant – à surprendre l'intimité des amants éternels. Ce « plan superbe, nous les montrera face à face sur un drap, nus et beaux d'une archaïque sagesse, pareils au double signe d'une délicate parenthèse... », admire Dominique Widemann du journal L'Humanité.

Errances musicales

La musique est un élément prépondérant d'Only Lovers Left Alive. « Particulièrement soignée » (Le Figaro), elle fut d'ailleurs récompensée à Cannes par le prix du jury Soundtrack. Portée par une « BO à tomber » (Positif), le film est une plongée dans les méandres de la musique contemporaine, du rockabilly au rock expérimental, en passant par la world music. « Jarmusch porte un regard nostalgique sur le passé lointain et sur celui de la dernière période créative, surtout musicale, de sa jeunesse », précise Maja Brick qui poursuit dans la revue Jeune Cinéma : « Il est charmé autant par Schubert que par Charlie Feathers. Son goût artistique est toujours à la recherche d'une création originale, comme celle de Jack White, né en 1975 à Détroit, musicien guitariste et chanteur. Sa curiosité explore le sublime de tous les temps : entre Lorenzo Ghiberti, sculpteur florentin du Quattrocento et le mouvement musical du garage rock, il n'y a aucune frontière notable pour un artiste en quête d'inspiration ». À Cannes, Jacques Mandelbaum du Monde insistait déjà sur « une ligne musicale dominée par une sorte de lascivité minimaliste. Cela vaut, précise-t-il, pour les compositions originales cosignées par le luthiste néerlandais Jozef van Wissem et le guitariste du groupe Sqürl (Jarmusch en personne). Mais aussi bien pour les nombreuses reprises qui émaillent la bande sonore, depuis Funnel of Love (1961), de la rockeuse vintage Wanda Jackson, à Trapped by a Thing Called Love (1971), standard de la soul interprété par Denise Lasalle, en passant par Hal, fusion de pop et d'oriental interprété par la sensuelle Yasmine Hamdan, ex-égérie du groupe électronique libanais Soapkills ». L'hebdomadaire Le Point consacre deux articles à « l'éblouissement Yasmine Hamdan ». « Seule au milieu de la foule dans un bar de Tanger, une chanteuse lascive hypnotise le public. C'est l'une des ultimes scènes d'Only Lovers Left Alive, le dernier film de Jim Jarmusch. Une séquence façonnée sur mesure pour amplifier la magie qui émane de Yasmine Hamdan. C'est après avoir vu la chanteuse libanaise en concert au Maroc que le réalisateur new-yorkais est tombé sous le charme de ce drôle d'oiseau cosmopolite qui n'a de cesse, depuis une quinzaine d'années, de jeter des ponts entre Orient et Occident... Son disque, Ya Nass (Crammed Discs), file cet art du melting-pot sonore, et sa scène devant la caméra de Jarmusch résonnera longtemps », selon Clémentine Goldszal.

Âme des lieux

Après New York, Memphis, Madrid et Séville, Jim Jarmusch plante sa caméra dans les villes de Détroit (Michigan) et Tanger (Maroc). Détroit c'est la ville d'adoption d'Adam, retiré dans une maison aux allures de manoir gothique ; à des milliers de kilomètres de son amant, Eve habite dans une maison traditionnelle de la Medina de Tanger. Atmosphères, architectures, cultures, tout semble opposer ces deux cités historiques. « Visuellement, les plans désolés de la ville de Détroit et les climats plus moirés de Tanger bénéficient d'une magnifique photographie », remarque Olivier Nuc du Figaro. Laurent Aknin de L'Avant-Scène Cinéma perçoit avec Only Lovers Left Alive « le film d'un double exil. Depuis maintenant plusieurs années (en fait depuis Ghost Dog, 1999), rappelle le journaliste, Jarmusch, l'exemple même, l'archétype du cinéaste new-yorkais indépendant, ne tourne plus dans sa ville et même, ne produit plus uniquement aux États-Unis : il s'agit même ici d'une coproduction hétérogène associant l'Allemagne ». Après « Broken Flowers (2005) et Limits of Control (2009), ce nouveau film poursuit le thème de l'errance dans des zones géographiques indéterminées. Le récit se partage entre deux villes tout aussi incertaines et romantiques l'une que l'autre. La première, la plus exogène, et donc exotique, est Tanger. Jarmusch la capte de manière d'autant plus étrange que le film, par la nature même de ses protagonistes, est entièrement nocturne. Tanger, la ville d'Eve, se résume magiquement à un ensemble de rues, de lieux qui ne raccordent pratiquement pas entre eux, de sensations, mais elle renvoie aussi à tous les souvenirs mythologiques et littéraires qui lui sont attachés. Cependant, la plus stupéfiante des deux villes est celle située aux États-Unis même, là où réside Adam : Détroit ». L'ancienne capitale de l'automobile aux États-Unis est désormais une ville désolée, abandonnée, sinistrée. « La ruine n'épargne pas les paysages. Dans une séquence crépusculaire et un Détroit quasi désert, les amants éternels se perdent dans la ville au volant d'une vieille américaine », note Nicolas Dutent dans les colonnes de L'Humanité.

Cabinet de curiosités pour initiés

Jim Jarmusch est un metteur en scène raffiné et cultivé. Il accumule les références, à l'image des vampires de son film. Ce trop-plein culturel est loin de faire l'unanimité. Pour Pascal Mérigeau du Nouvel Observateur, ce film est bien l'« œuvre d'un cinéaste qui pense autant musique que cinéma, qui se plaît à aligner les citations sans modération ». « En y mettant toutes ses obsessions, il offre l'un de ses plus beaux films. Et le plus personnel aussi », jubile Philippe Azoury. Le critique de L'Obsession a littéralement « flashé » sur un film dans lequel « les grands compagnons des vampires se nomment Lord Byron, Mary Shelley, William S. Burroughs ou Jack White ». Selon Jean-Marc Lalanne des Inrockuptibles, « le vampire ne l'intéresse pas du tout comme prédateur – donc potentiel héros de film d'action – mais comme immortel – donc spectateur de ce temps immobile qu'est l'éternité, héros archétypalement moderne, dans le sens antoniono-wenderso-jarmuschien (...). Il suffisait d'une bonne métaphore (ces vampires-dandys sublimes) pour que Jarmusch livre son film le plus séduisant et intime ». Didier Péron se risque à une critique psychanalytique. « Le récit est subordonné à un vaste travail sur la capacité médiumnique des plans à absorber l'esprit du spectateur, à convoquer au chevet de sa mémoire ou dans le cabinet de curiosités enfoui dans les profondeurs de son psychisme le plus secret des talismans, des cadavres, des mélodies chargées de sens et des lambeaux de phrases qui ne veulent plus rien dire ». Jarmusch fait ainsi « surgir dans la texture imagée et minimaliste de ses plans la singulière emprise de l'inexistant sur l'existence », achève le journaliste dans Libération. « Les amants du film de Jarmusch ne jouissent pas comme les autres – l'un de l'autre. Ils jouissent dans une extase pourpre du nectar de l'humanité... », rappelle Mathilde Girard de la revue Vertigo. À l'instar du cinéphile, et Jarmusch est à la fois cinéaste et cinéphile, le vampire « garde à l'abri la mémoire cachée de l'humanité. Only Lovers Left Alive est un film sur la cinéphilie, comme The Addiction d'Abel Ferrara ».
Par contre, Les Échos, Le Canard enchaîné, Le Point et L'Express affichent leur scepticisme voir leur profonde irritation. Pour Thierry Gandillot du quotidien économique, le film « est un exercice de style évanescent où l'on s'amuse parfois de cet humour au troisième degré surréférencé. À condition d'être fétichiste rock, adepte de la citation ésotérique et de la distanciation jarmuschienne, on passe un agréable moment. Sans plus ». « L'ennui guette, et les allusions littéraires ou culturelles sont bien didactiques », déplore Jean-François Julliard dans les colonnes de l'hebdomadaire satirique. Si « la métaphore de Jarmusch est limpide », note Thomas Mahler, le critique du Point reconnaît, lui aussi, s'être quelque peu ennuyé « face à tant de références ». « Deux dents, dehors », sous ce titre-jeu de mots, Éric Libiot se montre bien plus acerbe que ses confrères. Selon le journaliste de L'Express, Jarmusch « se regarde le nombril, manquant de générosité pour ne satisfaire que les initiés, jarmuschiens de toujours (...). Il ne se passe pas grand-chose, c'est assez beau, musical, éthéré, dépressif, baudelairien, sans espoir (ou presque), et Jarmusch cinéaste s'y regarde mourir », conclut-il.

Belle comme Bowie

Les critiques saluent une interprétation subtile et magnifique. Pour Frédéric Ansaldo de L'Écran fantastique, « les comédiens parviennent à créer des personnages très attachants, particulièrement Tilda Swinton, incarnant une Eve proactive à la Iongue crinière blond platine, prête à tout pour redonner le goût de vivre à son amour ultime. Dans un rôle à mille lieues du Loki des Avengers, Tom Hiddleston est parfait en rock star désabusée, blasée et introvertie, se laissant guider vers une redécouverte de ses raisons de vivre, tandis que Mia Wasikowska nous offre une performance à l'opposé de ses rôles habituels de petite fille américaine sage ». Si L'Écran fantastique est l'un des rares titres à s'arrêter sur la prestation du premier rôle masculin, la presse écrite loue dans son ensemble les interprètes féminines, en premier lieu Tilda Swinton. Pour sa troisième collaboration avec Jim Jarmusch, la comédienne apparaît « plus saisissante que jamais », affirme Ariane Allard de Positif. « À 50 ans passés, l'actrice tient enfin son plus grand rôle, dans un film qui lui ressemble vraiment : un pur objet dandy », écrit Romain Blondeau des Inrockuptibles au lendemain de la présentation cannoise. L'incarnation de l'actrice britannique intrigue autant qu'elle ravit. Tilda Swinton est belle « comme Bowie », titre l'hebdomadaire culturel, cette fois à la sortie du film. Pour Jean-Marc Lalanne et Géraldine Sarratia, l'actrice fétiche de Jarmusch « a enfin trouvé son grand rôle dans un grand film (...). Une créature parfaite, donc un peu au-dessus de la condition humaine, c'est un rôle qui lui va bien sûr comme un gant. La surprise, c'est que Jarmusch, tout en la rendant immortelle, ait aussi su l'humaniser, la rendre proche et émouvante comme jamais ». « Visage extraterrestre sans âge, longue silhouette adolescente », la beauté androgyne et diaphane de Tilda Swinton subjugue à son tour Louis Guichard de Télérama, qui y dépeint une actrice « sublime, plus égérie que jamais ».
Avec l'arrivée d'Ava, la jeune sœur d'Eve, le film change de rythme. Avec cette éternelle adolescente « envahissante, contrariante, soûlante, c'en est terminé pour les amants de leur tranquillité », résume Le Nouvel Observateur. Si Les Cahiers du Cinéma n'a guère apprécié le film de Jarmusch, Stéphane du Mesnildot estime néanmoins que « la vivacité de Mia Wasikowska face à ces ennuyeuses figures de cire est pourtant le seul point positif d'Only Lovers Left Alive, et ouvre une voie, celle du plaisir sauvage ».


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.