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Revue de presse de « Dark Shadows » (Tim Burton, 2011)

Véronique Doduik - 10 octobre 2019

L'imaginaire « gothique », c'est un peu la terre natale de Tim Burton depuis son premier court métrage, Vincent, en 1982. Dans la décennie qui précède Dark Shadows, Tim Burton cultive une veine nostalgique, évoquant le thème de l'enfance et de la transmission avec Big Fish (2003) ou Charlie et la chocolaterie (2004), s'aventurant dans le conte macabre (Sweeney Todd, 2007) ou le récit merveilleux et philosophique (Alice au pays des merveilles, 2008). Adapté d'une série télévisée culte diffusée aux États-Unis de 1966 à 1971, que le jeune Burton visionna sans doute, Dark Shadows, tourné en 2011 dans les Studios Pinewood près de Londres, semble au premier abord renouer avec une inspiration jubilatoire et ludique, rejoignant le lointain Beetlejuice (1987). Si la popularité de Tim Burton est alors à son apogée, la critique est en revanche fortement divisée à la sortie du film en France le 9 mai 2012.

Dark Shadows

Dark Shadows

Le vampire, un nouveau venu dans l'univers de Tim Burton

Le poète gothique, ami des monstres en tous genres, « ouvre pour la première fois les grilles de son bestiaire personnel à une figure de vampire », constate Libération. Effet de mode ? C'est ce que semble penser Jacques Mandelbaum dans Le Monde : « Nul n'est censé ignorer, avec le succès planétaire des trois épisodes de Twilight depuis 2008, que la bestiole traverse aujourd'hui une période plutôt faste ». Mais selon Positif, l'approche de Burton est, elle, originale : « Dark Shadows aborde le motif du vampirisme avec ce mélange de respect cinéphilique et de loufoquerie qui fait tout le charme de l'art de son auteur ». Bien que ce long métrage soit basé sur la série télévisée éponyme, Les Échos relève que « Burton et son scénariste Seth Grahame-Smith ont eu la bonne idée de reprendre l'histoire là où la série s'était arrêtée. Le film esquive ainsi le principe trop simple du personnage catapulté du passé dans le présent ». Barnabas Collins, un vampire aristocratique joué par l'acteur fétiche du réalisateur, Johnny Depp, « se précipite dans le futur tandis que le spectateur plonge à pic vers le passé... La collision va faire des étincelles », se réjouit le quotidien.

Télescopage temporel

Enterré vivant au XVIIIe siècle par une sorcière jalouse (Eva Green), Barnabas Collins est libéré par hasard de son cercueil en 1972 et propulsé dans l'Amérique utopiste d'une époque « dont la pop sixties a déjà remis la chemise à jabot au goût du jour avant de se laisser pousser les cheveux et d'enfiler des nippes hippies » (Libération). Adrien Gombeaud s'enthousiasme dans Positif : « L'ouverture du film, en forme de big bang virtuose, nous fait sauter soudain de l'obscurité à la lumière ». Certains critiques apprécient cet habile télescopage temporel qui offre à Tim Burton l'occasion de confronter dans « ce conte fantasque et réjouissant » (Télérama) deux temporalités et deux esthétiques, « un XVIIIe siècle romantique, sombre et glacial » (Positif) et les psychédéliques années 1970 où « les créatures mythologiques de naguère se sont faites trolls en plastique et où des lampes à lave remplacent désormais la Lune opaline » (Libération). Pour Télérama, la résurrection de Barnabas à « l'âge de la libération sexuelle, du rock et des MacDo, au-delà de l'évidente source de gags, offre au cinéaste l'occasion d'un euphorisant télescopage entre le gris gothique et sa propre palette de couleurs délirantes : une explosion de mauves, de marron et d'orange criards ».

Une « comédie familiale » grinçante

Après une absence de deux siècles, Barnabas Collins reprend donc sa place de chef de famille et en élimine les médiocres et les profiteurs. Il se retrouve confronté aux deux femmes qui ont causé son malheur ». Pour L'Avant-Scène Cinéma, « l'enfermement et la répétition sont au cœur même de Dark Shadows, où des personnages sont condamnés à revivre les mêmes tourments à travers le temps ». « Mais ici, Burton paraît avant tout s'amuser de la mélancolie du retour du même, comme de l'incongruité de ses monstres gentils et inadaptés, pour en tirer l'argument d'une comédie », note Florence Maillant dans Les Cahiers du cinéma ». En outre, comme l'écrit L'Avant-scène cinéma, « Dark Shadows permet à Burton d'aborder avec une réelle ambiguïté son thème fétiche des liens familiaux, loin de la mièvrerie de Big Fish. Le cinéaste célèbre l'unité et le courage des Collins face à l'adversité mais les montre aussi comme un groupe dysfonctionnel, ne régnant que sur un tas de cendres ».

Un parfum de lutte des classes

La satire sociale est aussi au cœur du film. On lit dans Les Inrockuptibles : « De cette rencontre entre un vampire très chic et une famille sous l'empire des règles de la société de consommation, Tim Burton tire à la fois une déclinaison de gags savoureux et une critique sociale, nihiliste et guillerette, de l'ennui acculturé généré par la civilisation américaine à laquelle il nous a habitués depuis ses débuts (avec Edward aux mains d'argent ou Mars Attacks ! ) ». L'Avant-scène cinéma observe : « en Amérique, les Collins ont apposé leur marque sur le paysage, à la manière de la communauté hollandaise de Sleepy Hollow. Dans les deux cas, Burton prend le contre-pied de la célébration des pionniers et décrit une Nouvelle Angleterre menaçante où les Collins, comme les Van Tassel avant eux, sont décimés par une sorcière contemporaine des Pères fondateurs, dans les deux cas une ancienne domestique humiliée, ce qui donne à sa vengeance un parfum de lutte des classes. Cette grande lignée est pourrissante, le sang corrompu par les virus du vampirisme et de la lycanthropie, mais pourtant obsédée par la pureté et la grandeur ». Libération en convient aussi : « Burton paraît embrasser plus sciemment que jamais l'histoire des États-Unis et ses mythes ».

« Des acteurs lâchés comme des mustangs sauvages »

L'expression est d'Adrien Gombeaud dans Positif. Comme de nombreux autres critiques, il salue l'interprétation étourdissante des comédiens. « Vingt ans après Batman Returns, quel plaisir de retrouver Michelle Pfeiffer, sa chevelure défaite et son fusil à pompe ! Et voici une sorcière francophone, au décolleté couleur rubis : c'est Eva Green qui trouve là son meilleur rôle. Moins défigurée que d'habitude, Helena Bonham Carter savoure son personnage de psy couguar alcoolo ». Pour La Croix, « Tim Burton emmène ses deux acteurs fétiches dans une histoire délirante, mêlant les registres (effroi, amour, humour), multipliant les clins d'œil aux époques, à leurs sous-cultures populaires et au cinéma, sans perdre de vue les thèmes qui sous-tendent toute sa démarche : l'humanité cachée sous l'apparente monstruosité et la solitude de l'enfance ». Sans oublier l'apparition de Christopher Lee pour un face-à-face avec un vampire, lui qui en fut une incarnation iconique. La nouvelle métamorphose burtonienne de Johnny Depp fait l'unanimité. Pour Télérama, « il y a deux Johnny Depp : la star aux traits délicats, l'acteur bankable de Pirates des Caraïbes, et puis l'autre, la créature de Tim Burton, le merveilleux monstre, l'excentrique marionnette que le cinéaste rhabille et repeint à chaque film aux couleurs de ses folies ».

La « Burton touch »

Tim Burton a bâti en 30 ans une œuvre originale, ancrée dans le fantastique et la cinéphilie. Certains critiques considèrent que Dark Shadows en est une somptueuse synthèse stylistique. « Le magicien Burton, artisan génial, parvient, de film en film, à déployer les infinies variations d'un univers particulier qui, sans jamais se répéter, imprègne son œuvre d'influences puisées au romantisme noir, à l'expressionnisme allemand, ou encore à un cinéma de série B généreux en créatures délirantes et rafistolées » juge La Croix. Cependant, ce talent si singulier ne s'est-il pas édulcoré au fil du temps ? La presse est divisée.

La « boutique Burton »

Dans un article intitulé : « Mais qu'est-il arrivé à Tim Burton ? » Florence Colombani (Le Point) ouvre le débat : « Longtemps, Tim Burton a été le défenseur des anormaux, le poète des gens bizarres. Son prince charmant avait des lames affûtées en guise de mains, sa femme fatale était une féline gainée de cuir, son cinéaste culte, Ed Wood, avait signé les pires films du monde. Si sa nouvelle comédie gothique, Dark Shadows, paraît à ce point mécanique et sans âme, serait-ce parce que le cinéaste, aspirant à de plus larges succès, s'est détourné de ses objets de toujours : la quête de l'étrange et son affinité pour la différence ? ». Si Le Nouvel Observateur évoque « une forme d'essoufflement » dans ce film « peinant à hisser son bric-à-brac lunaire jusqu'à une pleine dimension romanesque » (Les Cahiers du cinéma), Libération stigmatise « le profond déclin qui marque une œuvre dont les sommets ont désormais vingt ans. » Depuis, la trajectoire de Burton apparaît, selon le journal, « comme un enlisement dans des déclinaisons passables (La Planète des singes en 2000 ou son récent Alice au pays des merveilles (2008), truffés d'effets de signature dévitalisés ou sclérosés ». Certains critiques déplorent ainsi un recyclage à peu de frais des attributs les plus identifiables du style burtonien, « une esthétique proche de l'autocaricature qui serait le signe d'une inspiration en banqueroute, contrainte de capitaliser sur des formes et des formules éprouvées » (Jeune cinéma). Aurélien Ferenczi (Télérama) fait le même constat et tente d'analyser les raisons de cet affadissement : « C'est une dérive courante des auteurs adoubés par la cinéphilie ambiante : leur univers se transforme peu à peu en boutique. Ainsi, Tim Burton peut-il à volonté « burtoniser » ce qu'il veut : il lui suffit d'ajouter, en guise d'enseigne aguichante, deux-trois motifs gothiques dûment répertoriés, quelques notes de musique signées Danny Elfman, et Johnny Depp grimé. Après le pâle Alice au pays des merveilles (tout sauf « carrollien »), le voilà donc « burtonisant » une vieille série télé qu'il aima, sans doute, à l'adolescence. À l'intérieur de l'échoppe, le rayon scénario est désespérément vide ». Et le critique conclut avec une pointe de mélancolie : « Rendez-nous le Tim Burton d'avant la muséification ! ».

Un souffle nouveau

À contre-courant de ce réquisitoire, des voix s'élèvent pour défendre un film qui, au contraire, témoignerait d'une inspiration renouvelée. Cécile Mury argumente dans Télérama : « avec Dark Shadows, Tim Burton tente – et réussit – une nouvelle approche. Elle déroutera peut-être les « burtoniens » purs et durs, mais rafraîchit une inspiration un brin en panne. Le film est une franche comédie, une parodie affectueuse où l'hommage aux films fantastiques de Roger Corman, notamment, est aveuglant. Burton s'adonne même à de vraies séquences burlesques – voir l'étreinte dévastatrice et acrobatique entre le vampire et la sorcière. C'est constamment drôle, pimpant, caustique ». Marianne, sous la plume de Danièle Heymann, prend la défense d'« un film d'un gothique flamboyant teinté de modernité kitsch, qui passe, avec une virtuosité confondante, de l'humour parodique à l'émotion sincère ». « Cinéma maniériste si l'on veut mais sûrement pas pétrifié », s'enthousiasme Jeune cinéma, « l'imaginaire de Burton se repaît de formes et de figures anciennes dans le seul but d'en tirer ce qu'elles gardent de valide, d'expressif et d'efficace pour parler des temps présents : Dark Shadows entre en résonance avec des inquiétudes sociales et politiques très contemporaines, comme le faisait Mars Attacks ! en son temps. Décidément, non, le cinéma de Burton n'est pas une machine à embaumer ! ».


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.