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Revue de presse de « Dr. Folamour » (Stanley Kubrick, 1964)

Hélène Lacolomberie - 4 septembre 2019

Stanley Kubrick qualifiait son film de comédie cauchemardesque, et cette dichotomie transparait dans les réactions des critiques. L'oscillation permanente entre tragique et burlesque les a séduits, mais aussi dérangés.

Peter Sellers dans Dr. Folamour

Peter Sellers dans Dr. Folamour

Un film inclassable

Tous s'attachent à tenter de définir Dr Folamour, à en délimiter le genre et le sujet. C'est « un film d'anticipation, au meilleur sens du terme » pour Éducation Nationale. Combat précise : « plus qu'un film d'anticipation, nous tenons-là l'une des satires les plus féroces du monde contemporain ». L'intention est plus politique pour Samuel Lachize dans L'Humanité, car Kubrick « ne ménage pas les grands de ce monde et fustige les milieux responsables des États-Unis, leurs militaires en particulier ». Il a « osé aller très loin » constate le journaliste. Minute mentionne à ce propos le courage qu'a eu le réalisateur « d'opposer à l'horreur le rire ». C'est cette même liberté de ton qui a conquis La Croix, cette audace que Kubrick porte en étendard cynique pour inviter à une réflexion sur « les aberrations collectives et la criminelle inconscience de notre monde fou, fou, fou ». L'Aurore préfère aborder Dr. Folamour par sa face politique : « le film de Kubrick est venu jeter sa note discordante et insolite. Pour la première fois de l'histoire, c'est l'intrusion du cinéma dans le domaine de la stratégie mondiale ». Ce n'est donc pas un hasard si Minute évoque Le Dictateur ou To Be Or Not to Be. Dr. Folamour « n'est pas sans rappeler Sept jours en mai » relève Le Figaro Littéraire, paternité que reprend Libération : « après Sept jours en mai et Pacifique année zéro, Stanley Kubrick nous donne l'occasion de nous inquiéter une fois encore de la mentalité du Pentagone ».

L'ironie comme exutoire

La grande force du film réside bien entendu dans son humour percutant. Kubrick manie avec un plaisir non dissimulé « l'humour anglo-saxon, qui consiste à parler avec un détachement ironique des choses les plus tristes » note Carrefour. Pour Combat, c'est l'auto-ironie qui constitue ici l'arme absolue, et pour La Croix on assiste à « Ubu roi à l'heure de l'atome, il pleut des gags lugubres et désarmants à longueur de bobine ». En adoptant ce ton grinçant et délirant, Kubrick cherche à rendre son propos plus digeste. Le Canard Enchaîné ne l'a pas vu autrement : « c'est un film terrible, effrayant, admirable, qui serait difficilement supportable s'il ne s'y mêlait un humour et des pointes comiques faisant avaler cette pilule amère ». « Les situations burlesques et un excellent dialogue viennent, comme à intervalles réguliers, détendre le climat » renchérit Le Figaro Littéraire. Cette originalité dans le traitement, ce « décalage des réactions humaines par rapport à la forme et au fond » (Rivarol) en a aussi dérouté plus d'un. France Soir confesse qu' « à la fin du film, on ne sait plus très bien si l'on doit rire ou pleurer ».

Ainsi certains regrettent le choix de l'humour à outrance et auraient préféré davantage de sobriété dans le traitement, à commencer par Télérama pour qui « la caricature est un peu lourdingue et le rire épais ». Le Monde avoue aussi sa déception, arguant qu' « on ne rit guère, on ricane tout au plus [et que] la satire tourne vite assez court ». Autre reproche pour Carrefour, le crédit à accorder aux diverses situations. Dr. Folamour est « terriblement bavard, et la succession des éléments catastrophiques, tout en étant plausible, paraît artificielle et invraisemblable ». Éducation Nationale pointe une certaine dispersion dans le propos, Rivarol a été parfois « gêné jusqu'à la crispation », quand Combat déplore un « manque de rigueur dans la construction ». La Croix relève pour sa part « des moments chocs entrecoupés de temps morts et de longueurs légèrement fastidieuses ».

Un style toujours brillant

Entre vitriol et prise de conscience, Dr. Folamour « est un produit hybride, sans doute, mais qui comporte des morceaux de roi » reconnaît Les Lettres Françaises. L'efficacité est comme toujours de mise chez Kubrick, à travers son style « direct, net, violent » remarque Les Nouvelles Littéraires. L'Express s'attarde sur la préparation méticuleuse du film : « Kubrick, c'est visible, s'est documenté et a consulté tous les conseillers techniques qu'il fallait », écrit Alain Jacob, rejoint par Le Monde qui salue « une partie documentaire saisissante et souvent d'une beauté admirable ». « La caméra devient un instrument satirique » analyse encore Le Figaro Littéraire, et au final le style est « si brillant qu'on est en admiration devant la réussite artistique », s'extasie La Lanterne.

Peter Triple Sellers

Bien sûr, Dr. Folamour doit beaucoup à l'interprétation magistrale de Peter Sellers. L'acteur anglais livre un numéro d'une prodigieuse virtuosité, qui constitue le piment essentiel de ce film acide et généreux, à l'image de son rôle à triple facette. « Il accomplit une sorte de performance à la Guiness » admire La Lanterne. Et Les Lettres Françaises adresse ses compliments à « ce monstre sacré de l'humour [qui] s'identifie si exactement à ses personnages qu'il est bien difficile de reconnaître le même acteur sous les masques qu'il adopte avec une habileté et une désinvolture sans égales ».

Dr. Folamour est « un film brillant, alléchant, excitant. Mais c'est par l'originalité de son thème et l'étrangeté de sa conception plus que par ses qualités véritables qu'il retiendra l'attention » résume Le Monde. En dépit de ses inégalités, de ses excès, « c'est mieux qu'un grand film, c'est un avertissement, un cri d'alarme » tranche Le Canard Enchaîné, un film « sur lequel passe un extraordinaire souffle inspiré » conclut Le Soir.


Hélène Lacolomberie est chargée de production web à la Cinémathèque française.