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Un rêve inachevé : Hamlet l’Égyptien

Amandine Dongois - 6 janvier 2020

Passionné par Hamlet, Youssef Chahine y a souvent fait référence dans ses films. Le cinéaste rêvait de réaliser un Hamlet oriental et contemporain au plus proche du public égyptien. Après cinquante ans de carrière, il a imaginé « le plus beau film de sa vie ».

Depuis toujours, la fascination

« Il tend le bras vers la bibliothèque et pour la première fois depuis des années, il retire un bouquin très malmené car il avait été plus que souvent consulté … Étudié. Analysé. Et pour la première fois dans sa longue vie, c’était avec la ferme attention d’en tirer un film. Le sujet […] l’avait non seulement fasciné pendant sa jeunesse mais […] lui avait donné une raison, un motif, même un désir de vivre, lui qui avait pensé se suicider à vingt ans. »

Extrait Prologue

Notes à caractère autobiographique (extrait) – Fonds Youssef Chahine

Chahine écrit ces mots en 2003 pendant le tournage de son film Alexandrie… New York. Il a 77 ans et veut réaliser « le plus beau film de sa vie », un Hamlet arabe. La pièce de Shakespeare a, en effet, une résonance particulière pour le réalisateur, et nombreuses sont les références à Hamlet dans ses films. C’est par la voix du personnage de Yéhia dans Alexandrie… New York, qu’il explique comment, adolescent, il assiste, à l’Opéra du Caire, à une représentation de la pièce avec dans le rôle-titre John Gielgud, « le plus grand Hamlet de tous les temps ». À la fin du spectacle, Gielgud s’adresse au public : « J’ai interprété mille fois Hamlet, mais ce soir, je peux vous dire que chacun, parmi vous, peut être Hamlet ». Ce que Chahine entend comme une mission, qu’il tentera de remplir sa vie durant.

Chahine aurait aimé être et interpréter « un Hamlet alexandrin ». Il n’osera jamais aller au bout de cette envie, laissant le personnage le hanter, ce que Nadia explique parfaitement à Yéhia dans Alexandrie encore et toujours (1989). « Ta carrière de comédien, pourquoi l’avoir jetée aux orties ? Tu avais Hamlet dans la peau, pourquoi ne pas l’avoir joué jeune ? Une fois pour toutes, il fallait t’en débarrasser. Comment as-tu pu le réprimer ? Pourquoi avoir toujours poussé d’autres à le jouer ? Par peur ? Tu vis ce rôle par procuration. »

Note sur le personnage d'Hamlet - Fonds Youssef Chahine

Note sur le personnage d'Hamlet – Fonds Youssef Chahine

Les deux cahiers manuscrits que contient le fonds Chahine, conservé à la Bibliothèque du Film, sont les seules traces qui subsistent de cette obsession, le cinéaste n’ayant jamais eu l’opportunité de réaliser son film. Ils constituent un mélange de réflexions personnelles, de notes déstructurées en français, anglais et arabe. Chahine travaille en simultané sur trois ébauches de scénario, récits éclatés, fragmentés, où transparaissent à chaque fois les thèmes qui lui sont chers : mise en abyme, folie, double de fiction et questions sociopolitiques, traités avec l’inspiration que lui transmet Shakespeare.

« On s’inspire de Shakespeare, on ne le copie pas »

Dès les premières pages, Chahine s’éloigne du texte original. Impossible en effet de transcrire les vers de Shakespeare en arabe. D’après lui, « le seul moyen d’adapter Shakespeare en arabe (…) c’est d’opter pour la langue littéraire. Il y a un Arabe sur dix mille qui la comprend. (…) Ça veut dire que ce n’est pas le grand public. » Chahine va donc proposer sa propre lecture du texte en l’adaptant pour ce public. « On s’inspire de Shakespeare, on ne le copie pas » fait-il dire à l’un de ses personnages ; Shakespeare ne s’est-il pas inspiré lui-même de la légende scandinave d’Amleth ?

Extrait - Extérieur Grande cour de cassation

Seq 1. Extérieur de la Cour de cassation
Dialogue entre le vendeur de journaux et un lecteur sur la culpabilité de Joe (Scénario 2)
Fonds Youssef Chahine

Depuis son face à face avec John Gielgud, Chahine est hanté par le spectre d’Hamlet. Il le dit lui-même, il a vu « 400 Hamlet ». Soit « il en est sorti brutalement emporté », ainsi avec la mise en scène de Peter Brook, qu’il cite à plusieurs reprises dans ses cahiers, soit « il n’a pas résisté plus de trente minutes » comme ce fut le cas avec l’interprétation de Laurence Olivier. Les choix du cinéaste d’évoquer telles scènes et d’en négliger d’autres sont mûrement réfléchis et loin d’être anodins. Ainsi, la relation entre Hamlet et Ophélia passe au second plan dans les trois adaptations. Chahine conserve du texte de Shakespeare la mise en abyme, le drame familial et la folie supposée d’Hamlet.

Pour que la vérité éclate, dans l’Acte II de Shakespeare, Hamlet fait jouer une pièce nommée La Souricière au roi, son oncle, et à sa cour. Cette mise en abîme est utilisée par Chahine à deux reprises dans ses ébauches de scénario. À chaque fois, un réalisateur égyptien connu, Joe, va tenter de réaliser une adaptation d’Hamlet avec dans le rôle-titre son fils, Yéhia. Chahine n’en est pas à sa première tentative de fiction dans la fiction. Dans sa tétralogie d’Alexandrie, et notamment dans Alexandrie encore et toujours, dès les débuts du film, son double fictionnel tourne une scène d’Hamlet.

Tableau des différences d'âge entre Joe, Gertrude et Claudius (Scénario 2)

Tableau des différences d'âge entre Joe, Gertrude et Claudius (Scénario 2)  – Fonds Youssef Chahine

Dans la pièce de Shakespeare, à la mort de son père, Hamlet affronte son oncle Claudius, nouveau roi du Danemark qui a épousé sa mère Gertrude. Tragédie familiale que Chahine va adapter au milieu du cinéma. Pas de spectre du père, mais un réalisateur, Joe, bien vivant, trompé par sa femme, grande actrice, et son frère, associé de sa société de production.

Metteurs en scène, réalisateurs sont, à chaque adaptation d’Hamlet, confrontés à la même problématique : est-il véritablement fou, ou feint-il de l’être ? Dans une séquence, Joe et son jeune acteur Yéhia en débattent. Pour le réalisateur, pendant toute la pièce, Hamlet cherche à vaincre son humanité pour se venger et obéir à son père. Son combat entre la loi des hommes et celle de Dieu est la raison de sa démence, et c’est « cette humanité qui fait que l’histoire se tient ».

Dialogue entre Yéhia et Joe sur la folie présumée d’Hamlet (Scénario 1)

Dialogue entre Yéhia et Jœ sur la folie présumée d'Hamlet (Scénario 1)- Fonds Youssef Chahine

La folie ressort de façon détournée chez Chahine. C’est le père, Joe, qui assassine sa femme et son frère dans la version la plus aboutie. À l’annonce de sa condamnation à mort, il est pris d’un « fou rire dément ». Ce double homicide et la folie supposée de l’inculpé sont débattus sur la place publique et dans la presse à scandale : Joe, acteur dans son temps, joue-t-il un personnage afin d’être innocenté ?

Shakespeare est donc présent mais ne tient pas une place essentielle dans les trois ébauches de scénarios de Chahine. Joe le réalisateur « manipule Shakespeare » affirme l’un des personnages, à l’instar du cinéaste qui manipule le texte pour se l’approprier et en faire son histoire. Car comme le déclare Yéhia, « chaque mot dans ce film exprime ce que tu ressens au fond de toi ».

Mise en scène de la célèbre triade To be or not be

Mise en scène de la célèbre triade To be or not be - Fonds Youssef Chahine

Hamlet au service de Chahine

Chahine a souvent témoigné de son admiration pour les acteurs. Dans un entretien accordé à Antoine de Baecque, le cinéaste évoque sa relation avec ses comédiens : « Si vous n’êtes pas totalement pris par vos acteurs, totalement (c’est une sorte d’adoration), eux-mêmes ne se sentent plus protégés. C’est une forme de confiance totale qui doit s’établir, un amour total, pour que les acteurs puissent s’ouvrir à vous totalement. »

Dans l’une des ébauches, il va justement interroger les rapports entre le réalisateur et son comédien favori. Joe va pousser Yéhia, jeune acteur prometteur, à la folie et au meurtre de sa propre mère. Comme Hamlet, Yéhia va devoir se battre contre son humanité pour obéir à la volonté de son mentor. Joe manipule Yéhia comme Chahine « hypnotise ses acteurs » pour obtenir ce qu’il veut. Pour lui, le metteur en scène doit avoir deux facettes : « il doit être un monstre d’un côté et une brebis de l’autre ». Est-ce ici une façon pour Chahine de faire son autocritique sur sa relation difficile avec son acteur fétiche, Mohsen Mohieddine ?

Joe, réalisateur va pousser Yéhia, acteur, au meurtre de sa mère (Scénario 1)

Joe, réalisateur va pousser Yéhia, acteur, au meurtre de sa mère (Scénario 1) – Fonds Youssef Chahine

Chahine se sert de Shakespeare pour dénoncer les dérives du monde arabe et revenir à un cinéma engagé, au « divertissement de combat » qu’il affectionne particulièrement. Dans le dernier récit, l’univers du cinéma disparaît pour laisser place à un scénario beaucoup plus politique. Le père n’est plus un réalisateur mais le dirigeant d’un émirat fictif. Suite à son assassinat, son frère, « un fou enragé qui a quand même étudié dans la plus prestigieuse des universités américaines, Harvard » instaure une dictature basée sur la charia. Dès ses débuts, le cinéaste a dû affronter l’intégrisme religieux musulman et la censure des autorités égyptiennes, et il déplore la montée de l’extrémisme dans le monde arabe et le recul des libertés fondamentales. Peu aboutie, cette version, finalement la plus fidèle à celle de Shakespeare, aurait très certainement fait polémique.

Dans la tétralogie d’Alexandrie, Chahine mélange vécu imaginaire et vécu réel en revenant sur des moments de sa vie qui l’ont marqué. Les récits d’Hamlet ne présentent aucune scène inspirée de la vie du cinéaste. Cependant, les dialogues entre les personnages sont l’occasion pour lui de faire un bilan de sa vie artistique. Il l’écrit en préambule, il souhaite « offrir au monde les déchirements hamletiens » qu’il a lui aussi traversés. Quand Yéhia et Joe parlent des anciens films du réalisateur, impossible de ne pas faire de rapprochement avec les films de Chahine et son ressenti à l’égard du public arabe.

Yéhia : Tes films sont dans la tête des gens.
Joe : Les gens ont oublié le barrage et Nasser. Les arabes n’ont plus de mémoire, de patrimoine, ils vivent au jour le jour.
Yéhia : S’ils doivent se souvenir de toi, ça sera avec ce film, grâce à Shakespeare.

Le cinéaste n’aura malheureusement pas l’occasion de donner au monde « le plus beau film de sa vie », et, ainsi, de se délivrer du spectre d’Hamlet.


Sources consultables à la Bibliothèque du film

Documents d’archives
Cahiers manuscrits, « Hamlet », Fonds Youssef Chahine, CHAHINE186-B52

Périodiques
BOSSENO Christian, « Youssef Chahine l’Alexandrin », CinémAction n°33, France, Corlet,
1985
JOUSSE Thierry, Spécial Youssef Chahine, Paris, Cahiers du Cinéma, Hors-Série n°506,
1996
DOUHAIRE Samuel, « Mon rêve américain a tourné au cauchemar », Libération, 21/05/2004
FROIS Emmanuèle, « Youssef Chahine et son rêve américain », Le Figaro, 21/05/2004

Ouvrages
HAKEM Tewfik, Youssef Chahine, le révolutionnaire tranquille, Capricci, 2018
JONASSAINT Jean, ouvrage collectif, Chahine et le cinéma égyptien, Dérives, 1984
FARAH Amira, Une autobiographie baroque : la tétralogie d’Alexandrie de Youssef Chahine, Mémoire de Master 2, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Sous la direction de José Moure, 2012-2013
BAX Dominique, ouvrage collectif, Youssef Chahine, la rage au cœur, France, Théâtres au cinéma tome 21, 2010
DE BAECQUE Antoine, Les leçons de cinéma, Éd. du Panama : Festival de Cannes, 2007.


Amandine Dongois est médiathécaire à la Cinémathèque française.