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Lettre à Renato Berta, à propos de « L'Ombre des femmes » de Philippe Garrel (2015)

29 août 2019

Mail de Bernard Benoliel envoyé le 1er juin 2015

L'Ombre des femmes (Philippe Garrel), avec Stanislas Merhar et Clotilde Courau.

L'Ombre des femmes (Philippe Garrel), avec Stanislas Merhar et Clotilde Courau.

Mon cher Renato,

J’ai vu vendredi soir, au Saint-Germain-des-Prés, L’Ombre des femmes. Et j’ai eu envie de te remercier de l’émotion que j’ai ressentie tout du long ; j’ai été subjugué, aspiré par le film qui semble fait d’une seule pièce (mais une pièce avec un mécanisme d’horlogerie), d’une seule tension, et c’est seulement une fois rendus à la lumière de la rue, qu’on se met à pleurer.

Je sais que tu n’es pas seul à avoir œuvré à cette réussite… mais c’est bien toi aussi qu’il faut remercier pour ce « réalisme solaire », comme dit Philippe Garrel dans Libé, pour ce gris et noir, pour ce que tu as rendu de la couleur des cheveux de Stanislas Merhar et de son regard en larmes, pour ce que tu as saisi du sourire tremblant et de l’inquiétude de Lena Paugma, pour ce que tu es allé chercher dans les pupilles de Clotilde Courau et à même sa peau.

D'elle, que dire ? Elle est le poumon du film, on respire avec elle, on retient son souffle quand elle manque d’air, on la désire, on voudrait la protéger, la prévenir, l’alerter, elle nous surprend complètement quand on découvre qu’elle a trouvé un second souffle auprès d’un autre homme, elle nous ravit, bref, elle est juste géniale, elle est… juste. 

C’est magnifique au début de la voir vivre comme en retrait, dans l’ombre de l’homme qu’elle aime, à l’ombre de son homme, c’est-à-dire sans lui faire d’ombre sinon une ombre protectrice, comme celle qui vous abrite d’un soleil qui sinon taperait trop dur. Et on le voit ce soleil, on le sent quand elle n’est plus là, dans la scène où il mange ses pâtes debout, comme un cheval, et qu’il pleure de les manger seul, en plein soleil, un soleil sans pitié qui lui tape directement dans la gueule, sans l’ombre qu’elle était et qu’elle portait pour lui.
Elle est la femme de l’ombre, une armée des ombres à elle toute seule, elle est leur force secrète, une grande résistante et une grande amoureuse, comme elle le dit de sa mère et à sa mère. Tout film vit, certains survivent tant bien que mal, entre ombre et lumière, ici c’est entre son ombre et sa lumière à elle, entre ton ombre et ta lumière, que le film fait sa photosynthèse.

Génie du cinéaste que de créer, de film en film et à rebours du monde comme il roule ou dévale sa pente, les conditions de cet avènement de ta lumière et de celle des acteurs. D’une certaine manière, j’ai eu la sensation que Garrel faisait tout et puis aussi rien, qu’à un moment et grâce à lui, ça (se) joue sans lui, et que c’est ce qu’il vise, d’être un démiurge heureusement démuni. Lui-même dit du jeu de Clotilde Courau qu’il n’avait plus qu’à y être attentif comme un chef d’orchestre est attentif à son premier violon. (Merveilleuse réinvention de la place de « l’auteur ».) C’est un doux miracle. Et c’est une rage de se dire que le monde, ou disons la France, irait mieux si un film comme celui-ci devenait naturellement ce qu’il devrait être dans un monde ou une France qui aurait remonté sa pente : un succès populaire, un succès d’évidence, qui devrait aller de soi, et pas un film pour quelques-uns (même si nous étions plutôt nombreux dans la salle hier soir, et qu’il a régné pendant tout le film et sur le générique de fin un beau silence).

Je vais y retourner, mais entre deux séances je voulais te/vous dire merci pour cette heure vingt de grâce et de révélation. Et quand on finit par apprendre la vérité sur le résistant qu'ils filment tous deux, une vérité qu'elle avait découverte depuis le début en somme, elle et pas lui, et qu'elle n'en a rien dit, par amour sans doute, cela fait encore mesurer et allonger l'étendue de son amour. Mais si leur histoire a commencé (dans le temps du film) sur un mensonge, à l'image du mensonge qui va miner leur amour, et que ce mensonge est maintenant levé entre eux, alors on se dit qu'on peut croire au « happy end », qu'ils ont une chance de s'aimer une deuxième fois, et peut-être mieux, qui sait ? Qui eut cru surtout que Garrel ferait un jour une « comédie du remariage » ?

Amitiés, Bernard


Renato Berta est directeur de la photographie (Jean-Luc Godard, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, André Téchiné, Louis Malle, Manœl de Oliveira, Claude Chabrol...). Avec Philippe Garrel, il a tourné L'Ombre des femmes, L'Amant d'un jour (2017), Le Sel des larmes (2019).

Bernard Benoliel est directeur de l'action culturelle et éducative à la Cinémathèque française.