En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

« Un petit film curieux » : « La Fortune enchantée » de Pierre Charbonnier

Amandine Dongois - 19 juillet 2019

En 1936, le peintre Pierre Charbonnier délaisse le pinceau pour passer derrière la caméra. Son film, La Fortune enchantée, est un ovni dans l’histoire du cinéma d’animation, mélange de prises de vue réelles et d’animation. Peu connue, l’œuvre est tombée dans l’oubli, mais les archives conservées à la bibliothèque permettent aujourd’hui de retracer l’histoire de ce film.

Générique de La Fortune enchantée

Générique de La Fortune enchantée

Du peintre cinéaste au chef décorateur de Bresson

Pierre Charbonnier commence sa carrière comme artiste peintre en 1919. Il expose rapidement chez de grands galeristes, notamment Zborowsky, marchand de Modigliani et Soutine. Il côtoie poètes et artistes comme René Char, Jacques Prévert ou Picasso, dont il illustre certaines publications. Très vite cependant, il va se tourner vers le cinéma.
En 1933, il débute dans le septième art comme documentariste avec deux films-enquêtes, Bracos de Sologne et Pirates du Rhône, réalisés en collaboration avec Jean Aurenche. L’année suivante, il travaille pour la première fois avec Robert Bresson sur le film Les Affaires publiques. Charbonnier rencontre le réalisateur à l’Académie de peinture de Ranson, devient son ami intime et surtout son chef décorateur attitré, l’accompagnant sur neuf films. En 1958, en préambule au catalogue de l’exposition Pierre Charbonnier à la galerie J.C. de Chaudun, Bresson lui rend hommage : « Ce n’est pas un hasard qui nous a joints dans le travail du cinéma. Est-ce de savoir nous comprendre à demi-mot ? Ou plutôt la façon que tu as, Pierre, de regarder les choses et de les questionner ? »

En 1935, Pierre Charbonnier imagine La Fortune enchantée, un « film de gags burlesques à peu près impossible à tourner exclusivement avec des acteurs ». Face à cette problématique, il a l’idée originale de réaliser « une suite d’images animées, dont quelques-unes sont dessinées et d’autres jouées par de vrais personnages. »
La Cinémathèque française conserve dans ses archives les documents de travail de Pierre Charbonnier. Une grande partie du fonds témoigne de sa collaboration comme chef décorateur avec Robert Bresson sur sept de ses films, et deux boîtes sont consacrées à son travail sur La Fortune enchantée comme réalisateur, dessinateur et chef décorateur.

Dessin du générique du filmDessin du générique du film

Typo, faussaire et châtelain : un héros secondaire

Dans une lettre à Paul Chadourne, son ami, journaliste et critique d’art, le réalisateur explique qu’il ne souhaite pas un « personnage type autour duquel l’action d’un dessin animé s’enroule sans l’abandonner jamais. » Il veut un héros qui soit bien au centre de l’histoire, mais pas au centre de l’image. De fait, la liste des plans par personnage montre bien que c’est « la fillette vamp » qui a le plus de plans, et non Typo, le héros du film.

Le film s’intitule dans un premier temps La Fausse monnaie. L’histoire est simple : un « vilain », Typo, fabrique avec ingéniosité des faux billets de banque et en inonde une ville « qui, pour être vraisemblable, n’en est pas moins soumise à des règles qui défient bien souvent nos habitudes ». Un tatouage sur la poitrine lui sert de planche à faux billets. Des policiers, emmenés par le commissaire Bommis, cherchent à le démasquer. Mais Typo mène une double vie : bandit la nuit, il se présente le jour sous les traits d’un châtelain, père d’une fillette. Malheureusement, celle-ci va se lier d’amitié avec deux petits mendiants, et leurs jeux innocents mèneront à l’arrestation du faussaire.

Croquis pour le personnage de la fillette dans la scène des croisadesCroquis pour le personnage de la fillette dans la scène des croisades

Tournage au château de Corbère

Pierre Charbonnier profite de l’hospitalité d’André Palasse, neveu de Coco Chanel, qui l’invite à séjourner dans sa propriété du château de Corbère. André Palasse est mentionné dans le générique à travers sa société de production Terramonde. Davantage que simple mécène – même s’il n’est nulle part précisé à quelle hauteur il finance le film –, il est également crédité comme opérateur de prise de vue. Dans les archives se trouve un devis estimatif pour un film d’une longueur de 700 mètres, d’une durée équivalente à 25 minutes, dont 300 mètres de « dessin animé pur », pour un coût initial de 34 450 francs. Des restrictions sont visibles dans le devis, revu à la baisse, qui propose des économies de 2 550 francs sur la pellicule, les costumes et le maquillage.

Devis estimatif pour La Forturne enchantée
Devis estimatif

Dans l’ouvrage Du praxinoscope au cellulo : un demi-siècle de cinéma d’animation en France (1892-1948), Gabrielle Labrumie Palasse raconte l’installation de Pierre Charbonnier dans le petit village de Corbère. Le réalisateur aménage dans l’ancienne école un véritable studio de cinéma. Dans une pièce du rez-de-chaussée, il réalise ses dessins sur celluloïd, une autre lui sert à la fabrication des décors en contreplaqué découpé, peints en noir et blanc. À l’étage, il installe un espace qui sert à maquiller les acteurs et un studio destiné aux prises de vues réelles.

Pierre Charbonnier au travail Pierre Charbonnier au travail (DR)

Les acteurs sont tous non professionnels, choisis parmi les habitants de Corbère. C’est même la fille d’André Palasse qui joue « la petite fille vamp ». Et pour incarner son héros, il engage deux frères, les Santalou : l’un sera le vilain rondouillard, l’autre le svelte châtelain, exactement comme il les a dessinés.

Croquis du personnage de Typo en bandit et en châtelain (DR)Croquis du personnage de Typo en bandit et en châtelain (DR)

Tous les costumes sont faits main, avec les moyens dont l’équipe technique dispose au château : des toiles de jute tendues peintes et si rigides que les mouvements des comédiens en sont affectés. Les personnages réels devant être raccord avec ceux du dessin animé, une gamme de dégradé allant du blanc au gris et noir est privilégiée.

Photo du comédien Cros en commissaire Bommis (DR)Photo du comédien Cros en commissaire Bommis (DR)

En consultant les différents documents d’archives, on remarque que Pierre Charbonnier avait dans l’idée un film beaucoup plus élaboré que la version finale. Il imagine des scènes complexes qui nécessitent moyens et expertises professionnels. Dans une séquence, Typo soulève un véhicule, en aplatit un autre, fait entrer une petite voiture dans une plus grosse pour tromper les policiers, scènes qu’il devra finalement renoncer à filmer.

Extrait du découpage définitif et croquis de déplacementExtrait du découpage définitif et croquis de déplacement

Dans tous ses documents de travail, Pierre Charbonnier évoque une scène en particulier où les deux petits mendiants, chacun à leur tour, visionnent le film de leur avenir : toréadors, ils participent à une course de taureaux et sont acclamés par la foule. Certainement faute de moyens, cette scène ne verra jamais le jour.

Découpage de la scène de l'avenir des petits mendiants Découpage pour la scène de l'avenir des petits mendiants

À la place, il filme un homme politique saluant la foule du haut de son balcon, probablement celui de l’école du village, dans un plan qu’il appelle « cinéma vrai ».

Scène finalement tournéeScène finalement tournée

Film musical et gags sonores

À défaut de dialogue entre les personnages, Charbonnier intègre plusieurs intermèdes musicaux, et fait appel à Jean Viot comme parolier. Celui-ci souhaite respecter les règles de la prosodie. Dans une lettre au réalisateur, il fait part de ses remarques sur la structure des chansons. Impossible de mettre deux rimes féminines à la suite, ni « d’accoler un vers de nombre pair avec un autre impair ». Jean Viot écrit six strophes pour la comptine des deux petits mendiants qui sera accompagnée d’un gag sonore, « des allumettes qui déclenchent un ballet de xylophone joué sur les barreaux inégaux du portail. ».

Liste des gagsListe des gags

Un autre intermède musical, disparu dans la version d’aujourd’hui, présente dans un jeu théâtral la fillette qui joue une dame du Moyen-Âge, et déclame à son balcon un poème musical sur son mari « parti en balade » aux Croisades. Les seules traces de cette scène sont une photographie, et les paroles de Jean Viot :

« Mon mari se balade
Du côté des Croisades
Une croix par devant
Une croix par derrière
Il est seul en avant
Mais nous pouvons derrière
Goûter en attendant
Aux plaisirs de l’arrière
Ce n’est pas si souvent
Qu’un mari sur la terre,
Se montre complaisant
De la bonne manière.
Ah ! Quel bon vent
M’a laissée en arrière ! »

Particulièrement attentif à la musique et aux bruits, Pierre Charbonnier fait appel au compositeur Henri Sauguet qui réalise là l’une de ses premières partitions pour le cinéma, partition qui « épouse et commente le film admirablement. » Il doit s’accorder avec les gags musicaux voulus par le réalisateur, par exemple en créant « un air parodié avec une cadence de marche » semblable à la sonnerie d’une caisse enregistreuse. Dans une lettre à Paul Chadourne, Charbonnier est heureux de constater qu’ « une fraîcheur se dégage » de l’interprétation de Sauguet.

Extrait du découpage avec indications sonoresExtrait du découpage avec indications sonores

Projection entre amis

En juin 1937, après un an de travail, une projection est organisée au Ciné Club Mercredi, petite salle du 33 Champs Elysées. Grâce aux relations de Charbonnier, Marc Chadourne, frère de Paul et journaliste à Paris Soir, vient assister à la projection. Il parle « d’un petit film curieux […] où le surréalisme, l’impressionnisme se mêlent dans cette bande qui par instant, rappelle le fameux Entr’acte de René Clair ». Quelques peintres de Montparnasse, amis de Pierre Charbonnier, dont Moïse Kisling, assistent également à la projection.

Pourtant le film tombera rapidement dans l’oubli, et le désir du réalisateur de tourner « le prochain Typo en couleurs » ne verra jamais le jour. Sur les 700 mètres de pellicule tournés, seul 400 mètres ont pu être conservés, et restaurés par le CNC.


Sources consultables à la Bibliothèque du film

Documents d’archives
Lettre de Pierre Charbonnier à Paul Chadourne, CHARBONNIE23-B6 (2/6)
Brouillon de lettre à Paul Chadourne, CHARBONNIE23-B6 (2/6)
Lettre de Charbonnier à Paul Chadourne, CHARBONNIE23-B6 (2/6)
Brouillon de lettre à Paul Chadourne, CHARBONNIE23-B6 (2/6)
Photo de Pierre Charbonnier au travail, CHARBONNIE B7
Dessins préparatoires, CHARBONNIE B7
Liste des costumes CHARBONNIE23-B6 (4/6)
Découpage décors, plans réels CHARBONNIE23-B6
Découpage définitif, cahier de dessin CHARBONNIE22-B6
Découpage décors et plans réels, CHARBONNIE23-B6
Indication pour la musique et les bruits CHARBONNIE27-B6
Lettre de Pierre Charbonnier à Paul Chadourne, CHARBONNIE23-B6 (2/6)
Brouillon de lettre à Paul Chadourne, CHARBONNIE23-B6 (2/6)
Lettre de Jean Viot à Pierre Charbonnier, 28 mars 1935, CHARBONNIE28-B1
Liste des gags, CHARBONNIE22-B6

Périodiques
« Souvenirs et confidences d’un maquilleur de cinéma », Pour Vous, n°267, 28 août 1933
« On nous écrit… La Fortune enchantée », Paris Soir, n°4520, 12 novembre 1935
« Un film curieux qui représente un bel effort, La Fortune enchantée », Paris Soir, n°5099 12 juin 1937

Ouvrages
Pierre Gabaston, Pickpocket de Robert Bresson, Édition Yellow Now, 1990
Jean-Baptiste Garnero (avec la collaboration de), Jacques Kermabon (sous la direction de), Du praxinoscope au cellulo : un demi-siècle de cinéma d’animation en France (1892-1948), Paris, CNC, 2007.


Amandine Dongois est médiathécaire à la Cinémathèque française.