Restauration du film « Les Statues meurent aussi » (Chris Marker, 1953)

Hervé Pichard - 2 mai 2018

Les Statues meurent aussi, coréalisé avec Alain Resnais en 1953, est l’un des rares films de Chris Marker, tournés sur pellicule 35 mm, qui n’avait pas encore été restauré. Il nous paraissait indispensable de faire revivre cette œuvre unique et majestueuse, alors que la plupart des films du cinéaste dont La Jetée, Le Joli mai, Sans soleil, sont aujourd’hui numérisés. Les Statues meurent aussi a été restauré par Présence Africaine et la Cinémathèque française avec le soutien du CNC, au laboratoire Hiventy.

Les deux réalisateurs, éternels témoins de l’Histoire, accompagnés du chef opérateur Ghislain Cloquet, proposent un documentaire charnel et impertinent sur l’« art nègre », la beauté des œuvres et leur rôle dans la culture africaine en perdition, provoquée par la colonisation française et l’influence irresponsable des Européens. Le film, censuré pendant dix ans, critique ouvertement, dans sa dernière partie, le comportement colonialiste français, insistant sur l’inégalité entre les Noirs et les Blancs. Les Statues meurent aussi est également un film de montage d’une élégance inégalable, soutenu par un jeu d’éclairage remarquable, proposant une approche formelle hypnotique. Les réalisateurs filment dans la pénombre le bois noir sculpté des œuvres africaines intrigantes, unique témoignage des traditions et civilisations oubliées, comme ils filmeront plus tard les visages et la peau des hommes.

Le collectif Présence Africaine, fondé par Alioune Diop, propose à Alain Resnais et Chris Marker de réaliser un documentaire sur « l’art nègre », une notion relativement nouvelle et encore scandaleuse au début des années 1950, car longtemps, les pays colonisateurs estimaient que les peuples africains étaient incapables d’être dans une démarche de création artistique. Par ailleurs, le terme « nègre », perçu comme péjoratif et méprisant dans la bouche des Blancs, a été réévalué et transformé dans les années 1930 par Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas et Aimé Césaire, pour retrouver, non sans provocation, une identité forte et défiante, à travers le mouvement de la Négritude. Pourtant dès le début des années 1910, l’Europe culturelle était déjà influencée par l’art africain à travers notamment les regards de Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Pablo Picasso et du mouvement surréaliste. Cependant, au début des années 1950, dira le poète Lamine Diakhaté, « l’art est resté confiné dans les musées d’Afrique et dans les musées d’Europe. Présence africaine dans sa vocation qui est de défendre et d’illustrer le patrimoine culturel du monde noir pour l’offrir aux autres hommes, à tous les Hommes du monde, avait pensée, en 1951, qu’il était bon de revenir à ces sources essentielles de notre patrimoine ». Alain Resnais, déjà réalisateur de Van Gogh et de Guernica, constate que l’ »art nègre« , confiné au Musée de l’Homme et non au Musée du Louvre, est de fait considéré uniquement comme de l’ethnographie. Visiblement, même dans le domaine de la conservation et de la valorisation des œuvres d’art, des signes de mépris et de racisme distinguaient les arts en fonction de leurs origines. Alors comment, dans ce contexte, pouvait-on comprendre et apprécier réellement ces sculptures africaines, porteuses de traditions orales aussi complexes qu’incertaines ?

Les deux réalisateurs s’interrogent sur ces questions précises, sur l’identité de l’art africain, mais plus largement sur la place de l’art dans les musées. Le titre énigmatique prend tout son sens lorsque la voix-off de Jean Négroni (qui dix ans plus tard sera la voix de La Jetée de Chris Marker), se fait entendre :  « C’est que le peuple des statues est mortel. Un jour les visages de pierre se décomposent à leur tour. Les civilisations laissent derrière elles ces traces mutilées comme les cailloux du Petit Poucet mais l’histoire a tout mangé. Un objet est mort quand le regard vivant qui se posait sur lui a disparu. Et quand nous aurons disparu nos objets iront là où nous envoyons ceux des nègres, au musée. » L’art africain trouve une place particulière entre la vie et la mort. Le film, obsédé par cette idée, hante notre regard, pour des raisons à la fois formelles, historiques et finalement politiques. Si Alain Resnais et Chris Marker aiment disserter sur  »la botanique de la mort", c’est aussi pour nous mener vers notre responsabilité de colonisateur, irrespectueux des hommes, des terres et de leur culture. Le film nous alerte sur cet aveuglement irrémédiable et encourage une prise de conscience en tenant un discours particulièrement optimiste à l’époque : l’égalité entre Noirs et Blancs.

Le film restauré et disponible numériquement pourra être montré dans les meilleures conditions à un large public afin qu’une nouvelle génération découvre, à travers ce court métrage, le point de vue de Chris Marker et d’Alain Resnais, des œuvres suscitant la discussion sur des questions toujours d’actualité.


Hervé Pichard est directeur des collections films à la Cinémathèque française.