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Découvert, en 1972, avec un des films les plus éprouvants de son temps, La Dernière Maison sur la gauche, Wes Craven (1939-2015) s'est fait un nom en signant quelques grands films relevant du genre le plus passionnant de la production hollywoodien des années 1970 et 1980 : le cinéma d'horreur. On lui doit des œuvres terrifiantes tout autant que subtiles, traçant de la famille américaine un portrait au vitriol, investissant la réalité par d'intenses cauchemars réfléchissant, au terme d'une mise en abime post moderne, sur l'évolution et la signification des conventions qu'il manipule avec un talent singulier (la série des Scream).

Cauchemars modernes

Wes Craven contribua à engendrer cette vague d'épouvante cinématographique qui bouleversa insidieusement les mises en scène traditionnelles de la peur par Hollywood à partir du milieu des années 1970. Il aura, en effet, inventé avec d'autres les termes d'une nouvelle conception de la terreur, mouvement dont il a, en toute lucidité, pensé les significations. « [Le film d'horreur] était un genre qui me convenait parfaitement. C'était le genre le plus libre et le plus sauvage qu'on pouvait imaginer », dira-t-il (1). Il précisera que son inspiration lui était venue de la vision de nombreux documentaires sur la Seconde Guerre mondiale et sur l'intervention au Vietnam. Son premier long métrage, choc cinématographique, véritable scandale filmique, annonçait la fin d'une fausse période d'euphorie. Et si l'idéologie « Nouvel Hollywood » était morte avec The Last House on the Left (La Dernière Maison sur la gauche) ? Et si tout, dès lors, restait à inventer ?

C'est donc en 1972 qu'il produit et réalise, avec une bande d'amis, dont Sean Cunningham, futur créateur de la série « Vendredi 13 », l'éprouvant The Last House on the Left, inspiré du film d'Ingmar Bergman Jungfrukällan (La Source). C'est l'époque des films d'exploitation à petit budget et le relâchement de la censure semble ouvrir la voie à l'expression des fantasmes les plus terrifiants. C'est moins ses effets sanglants qu'un usage éprouvant de la durée qui caractérise un film qui fera polémique. « Si, par exemple, quelqu'un se faisait poignarder, je ne voulais pas qu'il meure tout de suite ; je voulais qu'on le voie souffrir puis qu'il reprenne un coup de couteau. Pour le public, c'était très dérangeant, il avait envie qu'on lui laisse le temps de respirer.  » (2)

Entre underground et série B, intuition sombre et géniale, le récit de ce viol, minutieusement décrit, de deux jeunes filles, suivi de la vengeance brutale des parents de l'une d'entre elles, va frontalement marquer la fin d'un moment euphorique. La love generation a cédé la place aux crimes sanglants de la tribu Manson. L'Amérique bascule dans le doute et l'angoisse. En décrivant une famille modèle américaine s'enfonçant dans la vengeance la plus cruelle, Craven met au centre, dès ce premier opus, ce qui va nourrir son œuvre suivante : la description du système familial désormais déréglé, proche de la barbarie.

Dérèglements familiaux

Car la famille n'est plus un modèle et un idéal dans le cinéma de Wes Craven. Elle est le lieu d'une sauvagerie qui éclate brutalement, auto-engendrée tout autant que produite par une désagrégation générale des mœurs. Les parents de la victime de The Last House on the Left retrouvent les réflexes d'une cruauté primitive, animale (la mère castrant à coups de dents un des violeurs !). Son film suivant, The Hills Have Eyes (La Colline a des yeux), en 1977, déploiera davantage encore ce sentiment en opposant une famille WASP à une tribu de troglodytes dégénérés. Dès lors, le principe familial semble condamné à la décomposition et à l'implosion. C'est d'ailleurs à un tel jeu de massacre auquel se vouera la jeune cousine, incarnée par Lee Purcell, hébergée par sa famille lointaine dans le téléfilm Summer of Fear (L'Été de la peur) en 1977, en tentant notamment de séduire le petit ami puis le père du personnage incarné par Linda Blair, tout autant qu'en pratiquant la magie noire. Deadly Blessing (La Ferme de la terreur), en 1981, ajoute une nouvelle dimension cauchemardesque en mettant en scène un clan « hittite » arc-bouté sur un primitivisme patriarcal opposé à un monde moderne où l'absence du père perturbe toute identité. La suite de sa filmographie accentuera ce sentiment de délabrement moral. Parents divorcés, pères alcooliques ou incestueux (Deadly Friend / L'Amie mortelle en 1986), mères isolées et érotomanes, tous coupables d'un crime primitif, peuplent Nightmare on Elm Street (Les Griffes de la nuit) en 1986 et ses suites, ainsi que dans la série des Scream, à partir de 1999. Les liens du sang sont devenus inopérants. People Under the Stairs (Le Sous-sol de la peur) en 1991, roborative satire sociale, détruit aussi rageusement que joyeusement le sentiment de l'harmonie familiale en inventant, avec le personnage incarné par Everett McGill, une des figures paternelles les plus grotesques qui soient.

Cauchemar de la réalité, réalité du cauchemar

Avec The Serpent and the Rainbow (L'Emprise des ténèbres), réalisé en 1988, Wes Craven mêle de façon indistincte réalité et cauchemar, expériences concrètement éprouvées et hallucinations. De cette confusion, que le cinéma, véritable rêve éveillé, appelle par nature, il tirera un principe qui va innerver toute son œuvre. D'un cliché contaminant souvent le cinéma d'épouvante (le rêve du héros, envolée fantastique souvent prétexte à une débauche graphique et à un fallacieux suspense destiné à prendre au piège le spectateur avant de le rassurer par un réveil aussi brutal que consolant), le cinéaste fabriquera le carburant de ses images mêmes. Avec le personnage de Freddy Krueger, croquemitaine aux griffes d'acier venu tourmenter et massacrer les adolescents pubères qui l'ont engendré dans leurs mauvais rêves (Craven inventera la franchise et dirigera le premier et le septième épisode), la peur s'éprouve dans l'actualisation des cauchemars enfantins, dans la réalisation des fantasmes de terreur les plus vifs. À force de penser à des choses affreuses, elles finissent par arriver. Craven apparaît ainsi comme un cinéaste politique et conceptuel. Au-delà d'un nouvel équilibre qu'installent ses dispositifs de terreur dialectique, brouillant les frontières entre réel et mental, il impose une forme de distanciation qu'il contredit dans le même élan. Depuis plus d'une décennie, les fantasmes catastrophistes de l'Amérique ont pris une autre dimension lorsque, parfois (le 11 septembre 2001 par exemple), ils se sont effectivement réalisés.

Mise en abyme

Shocker, en 1989, imaginait un monstre voyageant, le temps d'une séquence de poursuite un peu délirante, à travers les ondes de la télévision, ectoplasme médiatique et cruel, apparaissant sur l'écran, passant d'une chaîne à l'autre, perpétuellement immergé dans un univers fabriqué, celui de la petite lucarne et de ses artifices. Le septième épisode des « Griffes de la nuit », Wes Craven's New Nightmare (Freddy sort de la nuit) en 1995, à nouveau réalisé par Craven lui-même, était un dispositif pirandellien à l'intérieur duquel le réalisateur jouait ainsi son propre rôle, affrontant la créature de son invention. Cette mise en abyme annonçait le projet Scream. Avec cette série à succès de films (quatre en tout), tournés entre 1996 et 2012, Wes Craven entreprend une déconstruction ironique et savante des conventions du cinéma d'horreur. Les personnages de ce qui s'annonce comme un slasher classique (un tueur masqué et costumé assassine des adolescents) sont eux-mêmes grands consommateurs de films d'horreur et semblent commenter, en toute conscience, ce qui leur arrive. Le genre déploie désormais ses clichés, et par ce geste même réinjecte un carburant que la routine avait épuisé. Que faire lorsqu'une forme s'est lassée d'elle-même à force de se répéter ? La faire perdurer en dévoilant ses secrets. Car, loin de n'être qu'une manière cynique et « petit malin » de prendre ses distances avec ces petites mythologies sur pellicule, la conscience de soi, dans ce cas-là, est l'acceptation d'une évolution par ailleurs fatale. Le cinéaste donne un nom à l'épouvante postmoderne, détachée des grands récits, n'ayant plus qu'une autre image comme référence, s'appuyant sur une sorte de base de données virtuelle, possiblement rééditable à l'infini. Il ne se contente plus de montrer comment on imprime la légende, fût-elle dérisoire, mais, plus prosaïquement, comment celle-ci peut se reproduire ad nauseam.

De The Last House on the Left à Scream 4, le cinéma de Wes Craven a décrit un parcours qui est celui d'une certaine histoire du cinéma américain, d'un moment nihiliste à l'autre, du désenchantement cruel à la répétition ludique, une histoire qu'il aura lui-même contribué à écrire et à inventer.

Jean-François Rauger

(1) Thierry Jousse et Nicolas Saada, « Entretien avec Wes Craven », Cahiers du cinéma n° 463, janvier 1993
(2) ibid.

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Dans les salles et en librairie

Le 29 juin, ressortie en salles de L'Emprise des ténèbres (The Serpent and the Rainbow) de Wes Craven, distribué par Capricci.

Le 18 août, les éditions Capricci publient Wes Craven, essai d'Emmanuel Levaufre sur le cinéaste.

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