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Si Robert Mulligan est toujours aussi peu connu ou reconnu, encore moins célébré, c'est sans doute à cause de son éclectisme et de sa discrétion. Sans bruit, il a divisé la critique, ses détracteurs lui reprochant son sentimentalisme, tandis que ses admirateurs louaient son sens de la nuance.

La petite musique de Robert Mulligan

Pour le malheur de sa gloire, la versatilité dont il a fait preuve en vingt films pour le cinéma, entre 1957 et 1991, le rend difficile à cataloguer : il est passé, parfois à l'intérieur d'un même film, de la comédie au drame sentimental, du western au film fantastique, du biopic à la comédie musicale, du film noir au drame, avec le même talent pour tirer le meilleur de ses acteurs et faire entendre sa mélodie du monde. « Ostinato », comme on dit en musique.

Né à New York en 1925, Mulligan entre à la télévision et réalise entre 1952 et 1960 plus d'une centaine de séries et dramatiques, avant de se consacrer progressivement au grand écran, où il fait preuve de son talent de directeur d'acteurs. Mulligan n'a jamais posé comme l'auteur, pensant que le cinéma était avant tout un travail d'équipe. Il rencontre le producteur débutant Alan J. Pakula (futur réalisateur des Hommes du président), et forme avec lui un tandem qui donnera sept films aussi différents que réussis, avant de devenir son propre producteur pour ses œuvres ultérieures.

Mulligan/Pakula

Leur premier film pour le cinéma, Prisonnier de la peur (1957), s'avère un relatif insuccès. Mulligan retourne à la télévision. Il revient au cinéma en 1960, pour deux films avec Tony Curtis et deux avec Rock Hudson, productions où s'esquissent quelques-uns de ses thèmes favoris : l'enfance, l'adolescence, le refus de grandir et l'éducation sentimentale.

Il retrouve Pakula en 1962 pour Du silence et des ombres, interprété par Gregory Peck, succès couronné de trois Oscars. Aucun studio n'avait pourtant voulu produire cette adaptation d'un roman très populaire de Harper Lee sur le procès d'un Noir accusé de viol, l'histoire étant vue par les yeux de deux enfants. Suit Une certaine rencontre, qui commence comme un mélodrame sur l'avortement avant de bifurquer vers la comédie du remariage : Steve McQueen et Natalie Wood portent le film, tantôt émouvants, tantôt désopilants. Mulligan s'affirme de plus en plus comme un réalisateur dont la maîtrise lui permet d'osciller avec brio entre les genres à l'intérieur d'un même film. En 1965, Le Sillage de la violence met de nouveau en scène Steve McQueen en chanteur violent que sa femme, interprétée par Lee Remick, essaie de sauver de lui-même. C'est encore Natalie Wood en 1966 qui interprète la jeune Daisy Clover qui rêve de gloire à Hollywood (Daisy Clover), film dans lequel Mulligan retrouve avec bonheur le charme des comédies musicales à l'ancienne pour mieux dénoncer leurs conditions de production. Le choix de Natalie Wood, elle-même vedette très jeune, est en soi tout un symbole de cette critique du star system.

En 1967, Escalier interdit est une sorte de conte sur une jeune enseignante débutante plongée dans un système éducatif kafkaïen. New York y est filmé comme rarement, d'une manière crue et réaliste, la marque du cinéma américain d'alors qui veut montrer le quotidien sans fard. La dernière collaboration Mulligan-Pakula retrouve Gregory Peck pour le singulier Homme sauvage (1969). Western, le film emprunte aussi au film noir, voire au fantastique, à travers le récit d'un couple et d'un enfant poursuivis par un Indien. Épuré, peu bavard, violent, il est l'un des chefs-d'œuvre du nouveau western qui survient à l'époque.

Le succès, et après…

En 1971, Un été 42 connaît un énorme succès international, public et critique. Le film, bercé par l'inoubliable mélodie de Michel Legrand, raconte l'amour d'un adolescent et d'une femme plus âgée. Mulligan y mêle avec justesse trivialité et romantisme, avec un sujet rebattu, celui de l'initiation des ados à la sexualité (on pense au Diable au corps de Raymond Radiguet, entre autres), auquel il redonne un sang neuf. Même les figures imposées et attendues du genre arrivent avec une simplicité qui émeut, comme réinventées par Mulligan. Le film lui apporte trois Oscars et une réputation internationale.

L'année suivante, il produit et réalise L'Autre (1972), film à la lisière du fantastique qui raconte l'histoire de deux jumeaux d'une dizaine d'années. Dans Du silence…, Mulligan filmait les ombres presque comme dans un film expressionniste, ce qui ajoutait une touche de fantastique. Dans L'Autre, il fait exactement le contraire. Tout y est solaire. Tout y est à plat. Le contraire du gothique, pour un film hors normes et fascinant qui distille lentement l'angoisse. Après avoir réalisé ce film à part dans son œuvre, Mulligan confiait s'en être senti mal longtemps, décrivant une cruauté qui ne lui était pas coutumière.

En 1974, production et réalisation de Mulligan, The Nickel Ride, film noir si l'on veut, raconte la vie d'un homme à la marge de la loi, intermédiaire entre la police et la pègre. Autre film singulier, où tout semble advenir comme dans un rêve, tragédie ordinaire d'un homme qui voit une époque disparaître. Drame d'un nostalgique, à l'image de Mulligan dont les films sont souvent conjugués à l'imparfait.

Un directeur d'acteurs

L'un des plus grands talents de Mulligan est de savoir tirer le meilleur de ses acteurs, confirmés ou non. Anthony Perkins (avant Psychose), Tony Curtis, Robert Duvall, Steve McQueen, Robert Redford, Sandy Dennis, Richard Gere, Whoopi Goldberg, Reese Witherspoon, on pourrait compter les acteurs débutants ou presque, qui s'illustrent dans ses films, pour une performance parfois singulière, quelquefois unique. On a parlé, à propos de Mulligan, d'un « Truffaut américain ». Comme ceux de l'auteur des 400 Coups, de L'Enfant sauvage et de L'Argent de poche, les enfants et adolescents que filme Mulligan sont toujours d'un naturel confondant, jamais horripilants ou têtes à claques. Le cinéaste se met à leur hauteur, il les comprend parce qu'eux aussi enchantent le monde et le recréent, comme les enfants de Du silence et des ombres et les histoires qu'ils inventent. Les enfants sont le double du réalisateur. Ils jouent au même jeu, contre le réel. À l'image du héros du Roi des imposteurs (1961), qui ment pour réussir et arriver à ses fins, impatient comme un enfant. Son psy lui dit : « Vous avez eu une enfance heureuse. Elle dure depuis 30 ans. »

La perte de l'innocence, les rêves brisés

Ce refus de la réalité, cet idéalisme, cet esprit d'enfance, sont au cœur des films de Mulligan. Dès son premier film (Prisonnier de la peur, 1957), un enfant est contraint de se plier aux rêves de son père de le voir devenir joueur de baseball, comme dans Les Chaînes du sang (1978), où le héros (Richard Gere) est contraint par son père de devenir électricien, alors qu'il rêve de s'occuper d'enfants. Quand une jeune fille (Daisy Clover, 1966) rêve d'Hollywood, de ses ors et de ses honneurs, son vœu se réalise au prix de la liberté qui faisait sa singularité et son bonheur. Dans Escalier interdit (1967), le désir d'un professeur d'enseigner la littérature se brise face à une administration tatillonne et des élèves peu motivés. Dans Un été en Louisiane (1991), c'est l'héroïne, Dani, qui perdra ses illusions sur l'amour. Ce dernier film est un film testament. Mulligan revient à un sujet où il excelle : une histoire d'amour adolescente, qui pourrait aller vers la mièvrerie sans son habileté. Il y montre une fois de plus son talent de directeur d'acteur en révélant une jeune actrice de quinze ans dont c'est le premier rôle, Reese Witherspoon. La fin du film, proche de celle d'Un été 42, est une profession de foi humaniste. Une fois de plus, tout en finesse.

Pierre d'Amerval

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