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Le feu follet

Et si l’on redécouvrait Philippe de Broca ? Disparu il y a un peu plus de dix ans, le réalisateur, justement connu pour ses comédies d’aventures, est longtemps passé pour un simple artisan du cinéma. Contemporain de la Nouvelle Vague française, produit à ses débuts par Claude Chabrol et encouragé par François Truffaut (qui le surnommait « poète de la dérision »), il est aussi l’auteur d’une œuvre cohérente et diversifiée, aussi intimiste que romanesque, inventant son propre style à la frontière sans cesse flottante de la drôlerie et de la mélancolie. Technicien émérite, il s’est entouré dès ses premiers films de collaborateurs de premier plan qui ont su parler son langage poétique : notamment l’écrivain et scénariste Daniel Boulanger, le compositeur Georges Delerue ou encore le monteur et grand ami Henri Lanoë). Né en 1933, élevé dans une famille où la peinture et la photographie l’ont très tôt fasciné, formé à l’École de Vaugirard, de Broca part faire son service militaire, d’abord en Allemagne puis en Algérie où, reporter caméraman, il rapportera des images montrant la réalité traumatisante du terrain. C’est là qu’il appréhende frontalement la dureté de la guerre, qui marquera par intermittence sa filmographie (de La Poudre d’escampette au Roi de cœur, en passant par Chouans !).

Un héros pressé et épicurien

Mais surtout, l’expérience choquante de la guerre d’Algérie incite Philippe de Broca à filmer la vie sous son meilleur jour, avec élégance, légèreté et dérision. La comédie sera notamment le genre qu’il investira et le rendra populaire. Dès son premier film, Les Jeux de l’amour, il met en place des éléments fondateurs. À commencer par un héros pressé et libre, épicurien, qui ne tient pas en place. Tour à tour, Jean-Pierre Cassel, aérien et gracieux, Jean-Paul Belmondo, encore plus trépidant, incarneront, chacun dans quatre films des années 60-70, ce feu follet insatisfait, suivant ses désirs, jamais en reste pour emprunter un avion, un train ou une voiture, et fuir d’un endroit à l’autre. Plus tard, Jean Rochefort, Philippe Noiret ou encore Claude Rich revêtiront à leur tour le masque joyeux et sombre de ce double du réalisateur, aussi réel que fantasmé. L’articulation entre réel et imaginaire est constante dans son œuvre. Ses personnages masculins oscillent sans cesse entre deux mondes qui s’opposent, se mêlent ou fusionnent parfois dans un univers poétique. Dans Le Roi de cœur, le soldat ornithologue Plumpick (Alan Bates) libère les fous de l’asile qui réinvestissent leur village en exerçant les métiers dont ils rêvent. Le monde réel (qui ne l’est jamais totalement d’ailleurs) laisse toujours la place à un monde rêvé, fruit d’une imagination totale. C’est bien sûr aussi le cas du Magnifique et de ses deux héros jumeaux (François Merlin / Bob Saint-Clare) se renvoyant la balle entre un sombre appartement parisien et une plage ensoleillée d’Acapulco. Réalité et imaginaire se retrouvent dans la collure d’un plan (femme de ménage et électricien issus du quotidien de l’écrivain peuvent surgir d’un coup dans le décor exotique qu’il imagine). De la même manière, si les personnages des films de De Broca sont toujours tentés ou soumis par une forme de stabilité sentimentale, une fois qu’ils ont séduit la femme qu’ils désiraient, ils fuient systématiquement la routine, le quotidien, le réel, pour des lieux perdus, des nuits suspendues ou un exotisme de bande dessinée, tel que le Brésil de L’Homme de Rio, l’une des plus grandes réussites du cinéma d’aventures français (une adaptation secrète des aventures de Tintin ayant inspiré à Spielberg son Indiana Jones, quelques décennies plus tard), la Chine des Tribulations…, ou l’Afrique qui avait tant marqué le cinéaste dans ses jeunes années…

L’amour en fuite

« Je ne conçois pas de faire un film sans qu’il y ait une histoire d’amour », disait souvent Philippe de Broca. Pour autant, les femmes amoureuses qu’il filme tout au long de sa vie ne sont ni transies ni béates. Elles sont au contraire fortes, vives, voire viriles (Lorène / Marlène Jobert, pilote et mécanicienne dans La Poudre d’escampette, Lise / Annie Girardot en commissaire, prenant les devants dans Tendre poulet), soucieuses avant tout de leur libre arbitre. Ainsi elles ne disent pas toujours oui, ne sont pas toujours sensibles à la séduction des hommes (« Vous êtes des lâches, je me suis toujours débrouillée et je sais où aller ! », lance Suzanne dans Les Jeux de l’amour), reviennent parfois sur leurs désirs (Hélène dans Le Farceur), mais elles restent des femmes amoureuses, irrésistibles. Perdre le jeu continu de la séduction revient pour le héros des films de Philippe de Broca à finir seul : une peur constante, des Jeux de l’amour au Cavaleur, dans lequel Édouard, lâché par sa femme lasse de ses errements sentimentaux et de ses mensonges, le quitte. Il lui reste alors dans sa course à bifurquer, enseigner son art (« Pour la première fois, j’ai un disciple, j’ai l’impression de servir à quelque chose »). On retrouve cette dimension de parrainage et de transmission à travers plusieurs très beaux personnages de la fin de carrière du cinéaste, Savinien de Kerfadec dans Chouans ! ou Fernand Bonnard dans Le Jardin des plantes.

Fugitifs, ses personnages recherchent paradoxalement un havre de paix, souvent éphémère, un lieu de création entre animaux, livres et antiquités, où se constituent une communauté, une famille recomposée (Le Diable par la queue, Le Farceur), un endroit secret où se réfugient les amoureux : l’église des Gitans de L’Incorrigible, ou bien encore le repaire de Cartouche, dans le film homonyme. Là, le voleur et chef de bande dans le Paris du 18ème siècle, interroge son amoureuse, la belle Vénus (Claudia Cardinale). « Tu as tout ! Qu’est ce que je peux te donner, qu’est ce que je peux t’avoir, ce n’est même plus amusant !… ». La jeune femme lui répond alors avec un enthousiasme ému : « Oh si, Dominique, amuse-toi, ça empêche de mourir ! » Une réplique parmi d’autres pour définir à merveille le goût de la fantaisie teinté de gravité qui irrigue le cinéma de Philippe de Broca.

PS : La rétrospective des films de Philippe de Broca (des Jeux de l’amour à Chouans !) nous permet aussi d’évoquer la mémoire de Daniel Boulanger, grand scénariste, écrivain et poète, disparu en octobre 2014. Après une jeunesse aventurière et buissonnière, où il voyage notamment au Brésil et au Tchad, il devient ami du Nouveau Roman et de la Nouvelle Vague dans les années 60. Il commence à écrire pour son ami Philippe de Broca de nombreux scénarios et dialogues en même temps qu’il publie ses premiers livres, tout en faisant quelques caméos pour le cinéma (À bout de souffle, Tirez sur le pianiste). Son œuvre est considérable (près de 90 livres édités aux éditions de Minuit, chez Gallimard et Grasset). Daniel Boulanger était un conteur extraordinaire, amoureux des mots, décrivant souvent avec humour et gravité l’univers de la province.

Bernard Payen

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