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Orson Welles l'insaisissable

L'énergie publique n° 1

Entré à Hollywood par la grande porte en 1939, à l'âge de 24 ans, grâce à sa réputation de chef de troupe théâtrale et à l'émission radiophonique La Guerre des mondes, Welles cumule les fonctions de producteur, réalisateur, scénariste et vedette ; il obtient le final cut auquel tant de ses aînés aspirent. Rarement un premier film aura reçu une critique aussi enthousiaste et aussi clairvoyante que Citizen Kane (1941) : la quasi-totalité de ses grandes innovations stylistiques sont vantées dès le premier jour. Puis Welles abandonne le final cut sur La Splendeur des Amberson (1942), faute de pouvoir rester plusieurs mois sans salaire. Il garde le contrôle de Macbeth (1948), et dans une moindre mesure de Voyage au pays de la peur (1942), film qu'il supervise comme producteur sans le réaliser. Mais il perd la partie sur It's All True (1942), que RKO préfère même ne pas monter, et Le Criminel (1946). Quant à La Dame de Shanghaï (1947), ce film ne comporte aucun nom de réalisateur au générique et Welles, inconscient de son aura future, le juge impitoyablement à sa sortie : « C'est une démonstration... de ce qu'il ne faut pas faire. » En 1947, Welles gagne l'Europe pour y passer l'essentiel des deux décennies suivantes avant d'alterner entre le Nouveau et le Vieux Continent dans les années 70. L'Europe représente la liberté, mais au prix de difficultés extrêmes pour financer ses films. Welles étend sa quête de producteurs à la Yougoslavie ou la Hongrie. Certains films sont tournés en plusieurs fois, le temps de compléter un budget, ou abandonnés en route. Plutôt que de laisser envenimer sa discorde avec son ami et producteur Louis Dolivet, Welles renonce au montage final de Mr Arkadin (1955) et de plusieurs émissions de télévision. Les méthodes de travail et le style changent : petites équipes, décor naturel, montage morcelé, postsynchronisation, doublage par Welles lui-même de certains personnages secondaires, jusqu'à douze dans un même film. Après avoir été le roi du découpage technique prémédité, au point de rêver d'un film qui ne serait que l'exécution d'un plan préconçu, Welles repense de fond en comble le film au montage.

Après Citizen Kane, Welles a donc connu bien des revers. Il les surmonte souvent grâce à une puissance de travail hors pair, qui lui vaut le surnom d'« énergie publique n° 1 », à sa vitesse de conception et d'exécution, à une faculté d'adaptation qui lui permet de se jouer des contraintes en arrivant au même but par des voies opposées. Obligé par Columbia de retourner un sixième de La Dame de Shanghaï dans un style plus sage, il encourage les interprètes des deux avocats, Everett Sloane et Glenn Anders, à retrouver dans un jeu survolté la dimension grotesque qu'il avait initialement confiée aux angles de prises de vues et aux déformations des courtes focales. Dans Othello (1952), l'allure labyrinthique de la forteresse de Chypre aurait dû être inventée en studio, comme pour le château de Macbeth, mais, forcé de tourner en décors naturels, Welles crée la même impression de labyrinthe grâce à la multiplication des lieux de tournage disparates réunis au montage. Et, comme il ne croit pas à la distinction entre art noble et art populaire, Welles transforme en œuvre personnelle les commandes les plus diverses, d'un film criminel initialement routinier comme La Soif du mal (1958) à une adaptation du Procès de Kafka (1962).

Treize longs métrages achevés seulement ? Certes, mais, depuis sa mort, nous sommes mieux informés du versant non cinématographique de l'œuvre de Welles, et nous avons vu surgir tout un pan oublié ou inconnu de sa filmographie.

Un artiste polyvalent

Welles est aussi un homme de théâtre et de radio. Parmi sa vingtaine de spectacles théâtraux, nous ne connaissons qu'une captation de quatre minutes de son Macbeth de 1936, mais quelles minutes fracassantes ! Le Macbeth filmé de 1948 est le prolongement de celui que Welles venait de monter pour un festival de théâtre à Salt Lake City afin de mettre à l'épreuve son scénario, ses décors et sa troupe. Et quantité de traces visuelles ou sonores nous font rêver. Welles est le metteur en scène et la vedette de cent cinquante dramatiques radiophoniques, dont beaucoup sont inventives et flamboyantes. On peut aujourd'hui en écouter la plupart sur Internet, avec souvent une musique de Bernard Herrmann et une distribution où règnent Agnes Moorehead, Joseph Cotten, Everett Sloane et d'autres de ses acteurs cinématographiques. Il faut encore compter avec l'auteur d'enregistrements discographiques de pièces de Shakespeare, de textes patriotiques de Lincoln ou de poèmes de Whitman, avec un prestidigitateur professionnel reconnu par ses pairs, avec un éditorialiste politique, champion de la création de l'ONU. De toutes ces activités, ses émissions télévisées se font souvent l'écho. Car Welles a perçu très vite l'intérêt du petit écran. Les causeries d'Orson Welles' Sketch Book (1955), les documentaires à la première personne sur des villes européennes pour Around the World with Orson Welles (1955), affirment l'image publique d'un globe-trotter charmeur et préparent les feux d'artifice de montage du film-essai Vérités et mensonges (1973). La dramatique The Fountain of Youth (1956) est encore plus fondée sur l'illusionnisme. Avec Filming Othello pour la télévision allemande (1977), Welles nous offre le précurseur prestigieux des documentaires d'aujourd'hui sur la fabrication des films. Même ses prestations dans des talk shows sont parfois des sketches savoureux. Et n'oublions pas l'acteur ! Une soixantaine de rôles dans les films réalisés par d'autres, des interprétations télévisées, des commentaires off de films de fiction, de documentaires ou de publicités...

Une filmographie encore à découvrir

Welles a laissé derrière lui quantité de films inachevés, au sort parfois rocambolesque. L'unique copie de son émission sur l'Italie et Gina Lollobrigida (1958), qu'il a oubliée dans un grand hôtel parisien, a refait surface en 1986. Des bobines de sa version condensée du Marchand de Venise de Shakespeare (1970) ont été volées. Après la mort du cinéaste en 1985, Oja Kodar, sa dernière compagne, légataire des œuvres inachevées, a confié les éléments dont elle disposait à la Cinémathèque de Munich, qui en a entrepris la restauration et leur a parfois donné une forme achevée. Dans ces myriades de bobines, les œuvres au sens fort (telles que The Deep ou The Other Side of the Wind) voisinent avec ce qui n'est qu'un matériau brut non destiné à être diffusé tel quel, par exemple cette conversation avec le vieux mentor Roger Hill (1978) ou ce débat filmé avec le public d'une projection du Procès (1981). On exhume encore et toujours d'autres morceaux, comme il y a deux ans les fragments filmés en 16 mm dont Welles n'avait pas bouclé le montage à temps pour les intégrer aux représentations de la pièce Too Much Johnson en 1938.

Nous connaissons aussi de mieux en mieux les versions multiples de ses films. Sur l'insistance de ses producteurs ou distributeurs, Welles a signé deux montages de Macbeth, d'Othello et d'Une histoire immortelle (1968), film tourné en français pour l'ORTF, en anglais pour les salles de cinéma. Et certains films ont circulé dans plusieurs moutures, telle la version montrée en projection test de La Soif du mal retrouvée dans les années 70. Les mauvais traitements que Welles a subis de son vivant ont comme encouragé une tendance à considérer son œuvre comme remontable à volonté après sa mort. Plusieurs tentatives de créer des versions « améliorées » ont été menées. Walter Murch, le monteur et concepteur son de Conversation secrète et d'Apocalypse Now, a ainsi appliqué une partie des recommandations que Welles avait rédigées en sortant de la projection d'une mouture de La Soif du mal remontée par les producteurs. Mais une erreur de lecture du mémo a conduit Murch à penser que Welles s'opposait à la partition de Henry Mancini sur le plan d'ouverture, et le marketing de cette « version inédite telle qu'Orson Welles l'a imaginée » a voulu faire croire qu'on monte un film en vingt-quatre heures. Les responsables de la seule version d'Othello à circuler aujourd'hui sur les écrans commerciaux ont jeté à la poubelle la musique et les bruitages de Welles et déformé électroniquement ses dialogues.

Treize longs métrages achevés seulement ? Oui, mais des dizaines d'heures de visionnement vous attendent. Dans cette rétrospective, le connaisseur découvrira de nombreux morceaux rares voire inédits en France. Quant au nouvel adepte, par où commencer ? Quelle que soit l'entrée du labyrinthe, il est enthousiasmant de s'y perdre.

François Thomas

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