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Laissée inachevée au Japon

Il s’est passé quinze ans exactement depuis que Naomi Kawase a remporté la caméra d’or à Cannes en 1997 pour Moe no suzaku. Elle est depuis la cinéaste japonaise de sa génération la mieux identifiée sur la scène internationale, où ses sept long-métrages ont chacun été sélectionnés dans les principaux festivals internationaux. Il est néanmoins urgent de montrer enfin la totalité fourmillante de son travail depuis la fin des années quatre-vingt dix, tant chez Kawase l’idée d’intégrale a très peu à voir avec ce que le terme recouvre d’ordinaire : cinéaste de l’inachèvement et du zigzag, sa filmographie s’écrit en parallèle sur deux lignes. La première avance en pleine lumière : ce sont ses fictions tournées en 35 mm. La seconde est volontairement confidentielle (au sens plein du terme : elle y fait confidence). Il s’agit d’une dense collection de films en 16 mm, vidéos et super 8 qu’il est pratique de ranger sous la bannière « documentaires expérimentaux » – du moment que cette bannière est ravie de contenir tout à la fois des documentaires rejoués voire truqués, des fictions prises de vertiges, des journaux intimes, des essais filmés, des poèmes visuels, des témoignages…

Programmer ensemble ses films « officiels » et ses vidéos, c’est faire l’expérience enfin d’une filmographie en miroir qui pose deux régimes d’images distincts et joue à éclairer les uns à la lumière des autres. Les films, chez Kawase, sont des lampes torches.

Sa filmographie, à force, finit par ressembler à un paysage en friche, un dédale bordé de mille galeries, un labyrinthe. Dans ses effets même : on ne regarde pas un film de Naomi Kawase, on s’enfonce dans son récit (et c’est un risque insensé), on s’y aventure, on s’y perd. La forêt n’est pas pour rien l’espace privilégié de son monde : dangereuse et organique, bois de sortilèges anciens, forêt gardienne d’une mémoire qui pourrait, un jour ou l’autre, se venger de notre modernité oublieuse en nous jouant des tours. Qu’est devenu, par exemple, l’enfant de Shara, qui a disparu au terme de la première séquence : « les dieux l’ont sans doute pris », dit le film. Personne pour s’en étonner. Sans doute aussi parce qu’il y a chez Kawase une façon unique de faire tenir un récit, qui accepte aussi bien la spéculation, la fable, le laissé inexpliqué, les incertitudes, voire la mythomanie (une autre façon de défier les dieux).

L’évaporation du Japon

Cela dessine des films hantés. Dans lesquels Kawase traque la part maudite, perdue, sinon abandonnée, du Japon. Elle y filme ce qui résiste au temps, ou plutôt ce qui ne fait même plus semblant d’avoir résisté au lent travail d’ensevelissement que la modernité a fait subir à l’harmonie des dieux et des hommes. Si les films étaient, c’est une idée comme une autre, des arbres, sa filmographie serait la dernière forêt à abattre. Le dernier tronc.

Imamura en son temps avait filmé l’évaporation de l’homme, Kawase a d’une certaine façon fait de l’évaporation de l’archipel son sujet. Qu’on se souvienne de sa première apparition publique : jeune fille de 28 ans, totalement intimidée venant recevoir sur la scène du festival de Cannes la caméra d’or récompensant le meilleur premier film. Comme un geste suprême, elle avait choisi de venir vêtue du kimono traditionnel. Signe absolu de ce Japon qui en elle ne veut pas partir.

L’abandon nourrit aussi sa propre histoire (il n’est pas pour rien la matière même de ses principales vidéos) : elle a été élevée par une grande tante et un grand oncle à Nara, non loin de Kyôto. Enfant, elle adore le basket. C’est à Osaka qu’elle intègre à la fin des années quatre-vingts une école de photographie. Là, elle se frotte à la vidéo et au Super 8, ses premiers travaux (en particulier le poignant Étreintes (Ni Tsutsumarete), où elle part à la recherche de son père sur la base d’un bout de films de famille la montrant enfant) sont remarqués au festival de Tokyo comme à celui de Yamagata.

Un art du grand écart

Moe no Suzaku, son premier long-métrage, est comme naturellement tourné à Nara, sa ville natale, petite ville de campagne en proie à la désertification au profit des grands centres urbains. Le film tourne autour d’un projet de tunnel laissé lui aussi à l’abandon. Il jette un regard panthéiste sur un monde qui n’a plus que le souvenir pour dernier refuge. Quand surgit un bout de film Super 8, aussi tremblant qu’un vieux Mekas, l’émotion submerge.

Son second long métrage Hotaru – film fou – est montré à Locarno mais ne sort pas, enjeu d’une bataille conjugale entre elle et son producteur Takenori Sento, par ailleurs son ex-mari. Elle produit au même moment sa plus belle vidéo Dans le silence du monde (Kya Ka Ra Ba A), suite de Étreintes, fait le pari de retrouver son père mort en reproduisant sur sa propre peau les tatouages qui ornaient la totalité du dos de son père yakusa. Le film, présenté comme un documentaire, est peut-être sa plus grande fiction, son plus beau mensonge. On découvre sous son cinéma une sorte de forme spéculative folle, qui enthousiasme.

Shara en 2003 est l’épitomé du style kawasien : tourné une fois encore à Nara, il mêle le surnaturel et l’écologie, les séquences jouent au chat et à la souris avec le sens, laissent entrevoir un monde bipolaire, traversé de questions cruciales et de rumeurs (ta mère n’est pas ta mère, ton frère est-il bien mort ?) jusqu’à s’abandonner au vertige d’une danse de rue où les danseurs dans leur chorégraphie s’appliquent à ce que leurs mouvements ne suivent surtout pas le rythme de la musique. « Shara est lui-même un film désynchronisé : si cotonneux et planant dans sa forme, si violent et ferme dans le fond », écrit Gérard Lefort dans Libération. Ce sens du grand écart, Kawase ne cesse, depuis, de le creuser. En témoigne son dernier long-métrage en date, Hanezu, tourné dans la Vallée d’Asuka, premier berceau de la civilisation japonaise. En apparence, il raconte l’histoire d’une femme déchirée entre deux hommes. Mais leur triangle amoureux fait écho aux trois montagnes originelles (Unebi, Miminashi, Kagu), qui étaient habitées par les dieux et dessinaient déjà la rivalité sentimentale entre divinités. Hanezu, comme tous les films de Kawase, les petits comme les grands, les plus secrets comme les plus reconnus, mettent face à face le plus grand et le plus petit dénominateur commun.

Philippe Azoury

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