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Michael Cimino ne réalisera jamais La Condition humaine, d'après Malraux. Pour cause de décès, depuis le 2 juillet 2016. Et pas plus avant, devenu depuis vingt ans un cinéaste sans autorisation de tournage. Retour sur une trajectoire sublime et brisée, et surtout hommage : Cimino, ou le cinéma américain par excellence.

À l'épreuve du temps

« À l'origine, mon idée, en allant à Hollywood, était de faire des comédies musicales. » Pari tenu, en un sens : pas un de ses sept longs métrages qui ne soit non seulement mis en scène mais aussi chorégraphié. Pas un qui ne témoigne du sens absolu d'une foule, d'un groupe, d'un corps en mouvement et de leur inscription dans un espace éperdument convoqué. Pas un qui ne relève d'un genre établi ou repéré (road movie, film de guerre, polar) et ne les transcende tous pour toujours n'en épouser qu'un seul, défunt et ressuscité : le western. Mais un Ouest décapé et rendu à une vérité nue. Et plus encore : un Ouest non légendaire certes, mais innervé en même temps par une écriture dramatique sans égale comme si Cimino, descendant d'immigrés italiens, avait réussi à combiner les puissances de l'opéra et du roman russe, et à les projeter au fin fond de la Pennsylvanie, au cœur du Wyoming ou dans les montagnes du Colorado.

Après des études d'art et d'architecture à l'université de Yale, c'est pourtant un peu par hasard qu'il se retrouve sur la côte Ouest au début des années 1970, scénariste accidentel d'un film de science-fiction (Silent Running) et, plus décisif, du deuxième épisode des aventures de « Dirty » Harry, alias Clint Eastwood : Magnum Force ou une fiction qui brosse déjà le portrait, bien avant ceux de Stanley White (L'Année du dragon) et Salvatore Giuliano (Le Sicilien), d'un solitaire violent et intransigeant, détenteur par-delà les apparences d'une morale oubliée par ceux qui font pourtant profession d'être irréprochables. Et autant le redire d'emblée : pas plus qu'il ne se confond avec ses personnages, sinon avec leur complexité, Cimino n'est un nationaliste crispé sur ses valeurs (ni un raciste, et pas plus un marxiste…), plutôt un patriote qui par amour de son pays osera déterrer des morts passés sous silence jusque-là et leur donner un film pour sépulture. Plus tard, Hollywood travaillera à le faire taire pour mieux s'adonner au plaisir de l'amnésie retrouvée. Avant lui, Stroheim, Welles, Peckinpah.

Avec et grâce à Eastwood, il réalise Le Canardeur, une première œuvre où éclate entre autres l'inventivité d'un jeune acteur : Jeff Bridges. Tout au long de son bref parcours, Cimino travaillera avec les plus grandes stars de sa génération, en révélant certaines (Christopher Walken, Mickey Rourke), s'affirmant chaque fois comme un étonnant directeur d'acteurs et d'actrices qu'il sait aussi mêler à des non-professionnels (les figurants russes américains de la première partie du Voyage au bout de l'enfer). Le Canardeur, c'est aussi et d'emblée l'Amérique comme une étendue à perte de vue, un terrain de jeu d'abord, puis un terrain de chasse, les chasseurs du début devenant au final les proies d'une normalisation galopante et assassine. Une comédie ? Plutôt la capsule d'un pur présent saisi dans toute sa grâce et déjà passé. Soudain, la mélancolie.

Malgré tout, rien ne laissait prévoir l'ampleur du coup qui allait suivre. Avant lui, seuls Griffith, Vidor, Ford. Fruit d'un travail de repérages et d'écriture mené pendant trois ans, Voyage au bout de l'enfer sort sur les écrans fin 1978, De Niro en tête d'affiche. Choc critique, grand succès public, cinq Oscars. Récit du destin de quelques prolétaires filmés comme des princes, des amis dont la vie est coupée et ruinée par la guerre du Vietnam, véritable odyssée déployée en trois blocs parfaits où le plus court (celui du milieu, la guerre) entache le premier et empoisonne le dernier. Un film célébré aussi pour la durée de certains de ses moments : la séquence démente de roulette russe, la scène de chasse au cerf, l'immense segment du mariage orthodoxe. Car le cinéaste a toujours appréhendé l'histoire de son pays par le prisme des communautés qui l'ont fondé et le composent, ici les Russes de Pennsylvanie, ailleurs les triades de Chinatown (L'Année du dragon) ou les immigrants venus d'Europe de l'Est et d'Asie (La Porte du Paradis). Cimino ou le refus du refoulé.

Sur sa lancée, il rassemble les capitaux pour réaliser un ancien projet : The Johnson County War, qui deviendra La Porte du Paradis, reconstitution en presque quatre heures de la fondation définitive de l'Amérique à la fin du XIXe siècle. Naissance d'une nation dans le bruit et la fureur, lutte de classes et héros viscontien, rêve d'un film qui ferait table rase de (presque) toutes les perceptions cinématographiques de l'Ouest, folie peut-être que de vouloir être le premier et le dernier. D'un côté Cimino affirme : « Je ne suis pas historien, je suis cinéaste » et, de l'autre, réduit à néant les mythologies nationales et les images d'Épinal. Est-ce la forme de son réalisme qui va provoquer le rejet et l'accusation d'irréalisme ? Le tournage et le montage ont duré deux ans, le film a outrepassé son budget, on le rend responsable à lui seul de la faillite de la United Artists, l'accueil critique s'avère aussi féroce qu'aveugle. Cimino, qui avait pourtant prévenu (« C'est le film qui vous dit la longueur dont il a besoin »), doit accepter une exploitation amputée de plus d'une heure et il faudra attendre quelque dix ans pour que la version originelle redevienne visible et s'impose pour ce qu'elle est : la réalité même mais au filtre d'un rêve opiacé, un film d'action et une méditation, les noces de l'intime et de l'immense jusqu'à rendre la texture de l'espace.

Rien n'y fait sur le moment, et par la suite. Commence le temps des années lentes, interrompu au milieu des années 1980 par L'Année du dragon, retour en mode enragé d'un cinéaste qui ne renonce pas à sa vision du monde, « un film de guerre tourné en temps de paix », qui permet à Mickey Rourke, dans le rôle d'un flic irascible, une composition d'une force inoubliable et d'une complexité limpide. Cimino va encore signer de loin en loin trois autres films dont Sunchaser, le dernier donc, récit d'une cavale qui renoue à vingt ans d'écart avec Le Canardeur, ultime sursaut d'une énergie en phase terminale, éternelle question : « Qu'est-ce qu'un Américain ? ». Sa réponse en repasse in fine par l'origine : la figure totem de l'Indien, le premier grand oublié de l'histoire. « L'histoire de l'Ouest a été écrite par les hors-la-loi », a dit une fois Cimino. Celle du cinéma aussi.

Bernard Benoliel

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