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Celui qui fut le légendaire Alex de Orange mécanique et le Mick Travis de la trilogie de Lindsay Anderson (If…, O Lucky Man !, Britannia Hospital) a su faire de l’ambiguïté de son jeu, un art.

Ouverture de la billetterie pour la master class et la Nuit le jeudi 24 mai à 11h.

Un « félin-caméléon »

Comme pour les cinéastes, il suffit parfois d'une image originelle pour que se construise l'élan d'un parcours légendaire d'acteur. Pour Malcolm McDowell, il prend sa source dans un sourire fin, discret, rehaussé par un regard clair et affirmé. Celui de Mick Travis, le personnage qu'il incarne dans If..., juste avant de se prendre une correction par les autorités de cette public school où il s'est rebellé avec plusieurs camarades. If..., film fondateur par bien des aspects, qui le révèle au monde à Cannes (Palme d'or en 1969) et scelle le début d'une collaboration fabuleuse avec le cinéaste anglais Lindsay Anderson. Impressionné par le jeu de McDowell, Stanley Kubrick lui propose alors le rôle d'Alex, le garçon sauvage d'Orange mécanique, leader d'un gang de voyous ultraviolent, bientôt arrêté pour expérimenter un nouveau traitement révolutionnaire en vue de le « guérir ». Kubrick ne donne aucune indication de jeu à l'acteur. En lui rappelant alors le plan de son film où s'affiche ce sourire énigmatique à la limite du défi, Anderson l'aide à trouver la clé d'interprétation du personnage.

C'est peut-être à cause de cette morgue sarcastique qu'Alex a tant marqué les esprits. Et par la capacité de l'acteur à nous faire aimer un personnage violent que d'aucuns auraient pu jouer de manière antipathique. Alex, pour McDowell, n'est pas mauvais : « Il est le produit de son environnement, de la manière dont il a été élevé, de l'absolue indifférence de ses parents à son égard. »1

Pour beaucoup, le rôle écrase encore aujourd'hui la filmographie du comédien. Costume blanc, protège-sexe saillant, immense cil sous l'œil droit et chapeau melon noir, la figure d'Alex, devenue mythologique, éclipse la grande majorité de ses rôles et suscite encore aujourd'hui de multiples interrogations dès que Malcolm McDowell rencontre le public. « Je dois avouer que pendant les dix ans qui ont suivi la sortie du film, j'en étais malade à sa simple évocation. Partout où j'allais, on me poursuivait avec ça. Mon nom était devenu Malcolm "Orange mécanique" McDowell. Une horreur ! »2

Les premiers rôles

Né à Leeds en 1943 dans le Yorkshire, région du Nord de l'Angleterre qui lui permettra de donner à la voix du personnage d'Orange mécanique cet accent noble au rythme presque doux, il fait ses débuts à la Royal Shakespeare Company comme accessoiriste, puis participe à quelques pièces comme comédien. Au cinéma, il est d'abord coupé au montage dans Pas de Larmes pour Joy de Ken Loach (1967) puis explose dans If....

Avant la rencontre avec Kubrick, il joue un prisonnier en cavale pour Joseph Losey (Deux hommes en fuite, 1970) et un jeune homme subitement contraint de vivre le reste de ses jours en fauteuil roulant dans The Raging Moon de Bryan Forbes (1971). Mais l'autre événement de sa première décennie d'acteur si féconde, c'est sa relation d'amitié avec Lindsay Anderson, et la trilogie qu'ils bâtiront ensemble autour du personnage de Michael Travis, que McDowell incarne successivement, après If..., dans O Lucky Man! et Britannia Hospital. Dans le premier, récit critique et picaresque, adaptation contrebandière du Candide de Voltaire, Travis est le représentant d'une marque de café, lancé sur les routes d'une Angleterre en crise. McDowell écrit une partie du scénario en se basant sur sa propre expérience de VRP dans le commerce du café, juste avant de devenir acteur. Britannia Hospital est une comédie sociale contaminée par le film de genre horrifique. Travis est cette fois un journaliste infiltrant un célèbre hôpital à la recherche de la vérité sur d'étranges expérimentations menées par un professeur de médecine. Dans ces films, Travis incarne une forme de naïveté, d'étonnement feint (ou non) que les événements qu'il traverse transforment en distance ironique.

Dans la première partie de sa carrière, McDowell crée à travers ses rôles un style de jeu rarement atteint avec autant de perfection : un visage expressif dominé par un regard bleu aux mille nuances, un charisme de puma, une agilité dans les gestes et la démarche. Si l'on s'amusait à chercher des métaphores animales pour sa posture sans cesse mouvante, on définirait vite l'acteur comme un félin-caméléon, une autre espèce.

Un corps de rocker

Cette dualité s'exprime aussi à travers le corps sec et souple de McDowell, qui a l'énergie inépuisable d'un corps de rocker. On pense bien sûr d'abord aux scènes dansées (la célèbre scène violente d'Orange mécanique sur l'air de Chantons sous la pluie, ou les chorégraphies délirantes du Caligula de Tinto Brass en 1979, autre rôle de tous les excès). Mais même figé, à l'arrêt, corseté, en fauteuil roulant, comme dans The Raging Moon, il montre courage et dynamisme. Corps en fuite épuisé et transpirant, les mains liées, il continue d'avancer (Deux hommes en fuite). Mort, décapité, il continue de vouloir se venger (Britannia Hospital). En même temps, il peut garder dans d'autres films cette élégance et ce charme désuets d'un homme intemporel (le H. G. Wells de C'était demain, Nicholas Meyer, 1979).

Tout l'enjeu des multiples interprétations de Malcolm McDowell dans la suite de sa carrière sera de préserver cette forme d'équilibre entre ses personnages violents et d'autres plus candides, à la frontière du bien et du mal. Telle une grenade dégoupillée, menaçant d'exploser à tout moment, le comédien a souvent exprimé ce nuancier rendant tout rôle violent, sympathique, et inversement, inquiétant le héros le plus innocent. Cette capacité à faire aimer par la précision de ses interprétations des personnages archétypaux de méchants issus de blockbusters (Tonnerre de feu) ou de serial killers monstrueux plus proches de la réalité (Evilenko) se généralisera à travers le nombre de bad guys qu'il incarnera au cinéma à partir des années 90. McDowell tourne beaucoup, sans être d'ailleurs forcément le rôle-titre, dans des franchises de films fantastiques et SF (Star Trek, Halloween, Silent Hill) et autres séries B ou Z. Parmi ses meilleurs films de la fin des années 80 à aujourd'hui, on citera le producteur Alfie Alperin dans Meurtre à Hollywood (Blake Edwards, 1988), l'étrange Timofeyev de l'Assassin du tsar (Karen Shakhnazarov, 1991), l'exigeant Mr A de Company (Robert Altman) et, bien sûr, le maestro Thomas Pembridge de la série à succès Mozart in the Jungle, qui lui vaut une nouvelle notoriété auprès des jeunes générations. Sous les cheveux blancs et le front qui se dégarnit peu à peu, le regard bleu perçant d'Alex ou de Mike, qui nous harponnait à ses débuts, est toujours là.

Bernard Payen


1. Interview de Malcolm McDowell dans Michel Ciment, Kubrick, Calmann-Lévy, 1999.
2. Interview de Malcolm McDowell par Thomas Baurez, L'Express, mai 2011.

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