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Le cauchemar Duvivier

Bien sûr, ce n’est pas Renoir, mais Renoir non plus n’est pas toujours Renoir, tandis que Duvivier est toujours Duvivier, c’est-à-dire un réalisateur toujours lui-même, et jamais le même.

Duvivier est un cinéaste qui ne fait que des films qui ne se ressemblent pas, afin qu’ils ne lui ressemblent pas. Ça lui a été reproché comme une faiblesse : il fuit le style pour explorer tous les genres, la diversité est sa seule règle. Chaque film est différent du précédent et du suivant. Quel intérêt de faire toujours le même film, dans le même milieu, avec les mêmes tics de cinéaste ? Il est plus difficile de prendre le risque à chaque fois de tenter une autre sorte de film signé par soi, de se surprendre au point d’oublier complètement ce qu’on a pu faire avant.

D’ailleurs, Duvivier n’avait pas le choix puisqu’il était infirme de la mémoire… Tout vient d’un trou de mémoire qu’a eu le jeune acteur Julien Duvivier et dans lequel sa carrière au théâtre s’est vidée avant de commencer. C’est Antoine qui a récupéré dans ses mains le jus de Duvivier et l’a versé dans le cinéma. Par la suite, le cinéaste a toujours souffert d’absences, il oubliait ses films au fur et à mesure. Impossible de se rappeler le scénario et les acteurs jouant dedans. Quand il en revoyait un, Duvivier ne reconnaissait rien, ni l’histoire, ni pourquoi il avait engagé tel ou tel acteur. C’est sa fameuse interrogation en revisionnant Pépé le Moko trente ans plus tard : « Mais que fait Gilbert-Gil dans ce film qui paraît-il est de moi ? » Pourtant Gilbert-Gil, parfait dans le rôle de Pierrot, est au cœur d’une des scènes les plus extraordinaires de toute la filmographie de Duvivier, lorsque agonisant et supporté par Gabin il exécute Charpin, le traître ruisselant de sueur contre un piano mécanique qui se déclenche…

Paradoxe pour un auteur qui a créé des moments inoubliables que de ne plus s’en souvenir… Pourtant on pourrait croire que filmer Raimu fouettant Andrex dans une écurie ou Aimos tombant d’un toit, ça ne s’oublie pas… Sans parler de Gabin chantant dans La Belle équipe (le film qui justifie à lui seul le Front populaire) qui aurait dû rester gravé dans le marbre de son réalisateur… « Quand on s’promène au bord de l’eau »: la chanson préférée de mon grand-père maternel qu’il me chantait bien avant que je ne voie le film, avec ses deux fins, l’une « rose » où tout s’arrange, l’autre « noire » qui a dérangé jusqu’à un public d’ouvriers conviés à une projection privée par le producteur hésitant pour donner leur avis, et qu’ils ont bien entendu rejetée à 80 %…

Il ne faut pas aller revoir les films de Duvivier, il faut aller les re-rêver

Il ne fait pas des films, il fait des cauchemars. À peine éveillés, puisque la réalité baigne, et patauge même, vu l’abondance des marécages et des inondations, dans un onirisme constant qui embrume les actions, empoisse les personnages, englue les situations. Un carnet de bal, où Marie Bell part à la recherche des hommes de sa vie perdus de vue, c’est comme deux rêves qui s’entrechoquent : celui du passé qu’elle a vécu dans sa jeunesse avec ces hommes et le cauchemar présent de ce qu’ils sont devenus : fantômes encore vivants de ceux qu’elle a connus jadis comme dans un rêve mort…

Entre Renoir, Grémillon et Carné, Duvivier tient son rang dans le cinéma des années trente. Quand on a fait Pépé, La Belle équipe ou La Fin du jour, on n’a pas à rougir face à ceux qui ont fait La Bête humaine, Remorques ou bien Quai des brumes… Duvivier est peut-être celui qui se prend le moins les pieds dans le tapis poussiéreux du « réalisme poétique » à la française. Pépé le Moko s’ouvre par un reportage documentaire sur la vraie casbah d’Alger qui permet ensuite à Duvivier de passer sans complexe de crédibilité au décor de carton pâte d’une casbah rêvée dans lequel tout le reste du film va se dérouler.

Ses films sont les plus pessimistes de toute la bande, les plus angoissants, effrayants. La Charrette fantôme est à peine regardable. Encore un rêve sur le passé et la mort avec, entre autres, un Le Vigan clodo ex-docteur impressionnant, et ne parlons pas de cette atmosphère étouffante de chants mélangés à la saleté, où le pathétique épouse la maladie. Des films sinistres, dans des univers aberrants : l’armée du Salut, la légion, la casbah d’Alger, une pension de vieux acteurs… Rien que dans cette Fin du Jour, la mort de Cabrissade est insoutenable. Existe-t-il des films plus cafardeux que sa Maria-Chapdelaine ou son Poil de carotte ?

Ce ne sont pas des films en noir et blanc, mais en noir et gris

Jamais de blanc ! Déjà, son premier parlant David Golder donnait le ton : personnages abjects, actes ignobles, pathos sordide… Harry Baur y était si crédible en David Golder que pendant l’Occupation, la Gestapo, persuadée qu’il était juif, le rafla. Libéré mais torturé, Harry Baur en mourut. Tout ça parce qu’il avait trop bien joué le riche Juif répugnant dans l’adaptation de Duvivier du bestseller antisémite d’Irène Némirovsky. Indirectement, la coqueluche bourgeoise des Lettres parisiennes des années vingt-trente, qui a fini à Auschwitz en 42 et au Prix Renaudot en 2004, est responsable de la fin précipitée d’un acteur comme Harry Baur…

Pour « corriger » un peu Golder, Duvivier aura l’idée, contre l’avis de Simenon, d’en faire le commissaire Maigret. La Tête d’un homme est ratée, et Harry Baur y est insignifiant, sauf qu’il y a là-dedans, dans le rôle de l’assassin Radek, un acteur prodigieux, filmé de main de maître : le sibérien Valéry Inkijinoff qui avait déjà crevé l’écran à cheval dans Tempête sur l’Asie de Poudovkine en descendant de Gengis Khan. Avant de finir écrasé par la roue énorme d’un camion alors qu’on frappe en vain au rideau de fer d’une pharmacie fermée (une fin duviviérienne à couper le souffle), Radek kidnappe la bourgeoise dans un hôtel et tente de la violer, il est obsédé par une chanson de Damia. Radek pousse alors la porte d’une chambre et qui voit-on, sur un lit, avachie, au milieu d’un tas de fêtards ? La vieille Damia, la vraie Damia qui chante en direct sa complainte. « Tout est brume et tout est gris. » Frisson assuré. Duvivier avait déjà fait le coup dans Pépé le Moko où Fréhel chante par-dessus son propre disque, scène prisée, reprise et reprisée par Jean Eustache dans La Maman et la putain

Sur Simenon, Duvivier se rattrapera avec Panique (1946). C’est d’ailleurs par ça qu’il commence sa seconde période soi-disant moins bonne… Panique est à la fois un chef-d’œuvre de Duvivier et la meilleure adaptation de Simenon. Michel Simon en bouc émissaire et Viviane Romance, la plus bandante actrice du cinéma français de cette époque-là, y flamboient.

Voilà poindre l’autre cliché pour stigmatiser Duvivier : son apogée est l’avant-guerre, tout ce qui suit n’est que déclin. Après son désastreux séjour aux États-Unis, d’où il n’a rapporté qu’une poignée de navets, il n’aurait rien fait de bon. Talent is a curve. Faux of course. Après Panique, il enchaîne sur des films étonnants. Le niveau monte, c’est le cas de le dire avec Au royaume des cieux où une maison de redressement pour jeunes filles (encore un univers confiné, carcéral) est noyée par une inondation finale qui n’est pas sans rappeler Tempête sur la colline de Douglas Sirk, autre mélo diluvien. Et toujours des personnages impossibles à oublier : Suzy Prim en mademoiselle Chamblas, en pleine crise d’hystérie de vieille fille lesbienne avec la petite Maria… Des histoires proches du conte de fée avec une tonalité religieuse, le vieux Duvivier, Chti élevé chez les Jésuites, va les multiplier sur la fin.

S’il y a un cinéaste qui a compris que le cinéma est un ruban de rêve où viennent se coller des fantômes, c’est bien Duvivier

« Quelque chose qui te permettrait de remettre le passé en marche, de poursuivre ta course à travers ton rêve éveillé » dit la voix-off du meilleur ami de Vincent, le héros de Marianne de ma jeunesse, au jeune Pierre Vaneck (short à bretelles et chemise à carreaux), venu d’Argentine dans la forêt allemande et flashant sur une prisonnière dans un manoir lugubre qui lui rappelle et lui fait oublier sa mère adorée. Pour elle, il se refuse à la méchante Lise qui pour se venger étrangle sa biche préférée avant de se faire tabasser par lui, puis piétiner par un troupeau de cerfs en colère. Pour Marianne, Vincent traversera un lac à la nage, se battra avec un géant, chassera son beau-père, se fera des ennemis parmi les autres collégiens du château… Et si la Marianne de sa jeunesse n’était qu’une ombre projetée de son cœur, une chimère chuchotante, animée par la simple fantasmagorie, entre deux tempêtes pluvieuses et trois orages de nostalgie ? Un film plus qu’étrange, entre la scouterie wagnérienne et la bande dessinée cucul. J’en parlais souvent avec Emmanuel du Colombier.

Ces films d’après-guerre sont foisonnants, complexes, hyper-construits. Les scénarios sont des armatures solides comme des échafaudages sur lesquels les personnages, servis par des acteurs exceptionnels, grimpent habilement pendant deux heures sous nos yeux. Je pense à Charles Vanel, ou à la grand-mère Berthe Bovy dans L’Affaire Maurizius. Avec son histoire suisse-allemande d’erreur judiciaire et de rapports entre sœurs, pères et fils, coupables et innocents, où les récits se multiplient avec maestria sur fond d’ondes Martenot, cette Affaire Maurizius est une leçon… Duvivier n’a cessé de progresser dans son art de cinéaste-romancier, enchevêtrant les flashes-back et les voix-off, les dépositions et les souvenirs. Même dans la vie, il ne se passe pas des trucs aussi tordus, visqueux, pâteux que dans les films de Julien Duvivier de cette époque-là… Et les personnages sont aussi troubles qu’avant. Le Waremme de Maurizius, la Gabrielle (Lucienne Bogaert, géniale) de Voici le temps des assassins… Tout le monde connait ce film, Duvivier ne se contentant pas de faire des chefs-d’œuvre mais aussi des classiques.

Au début des années cinquante, au moment où tout le monde le croit fini, Duvivier continue dans sa politique de disparité. D’abord, Sous le ciel de Paris. Sous couvert d’une ballade dans Paris, une histoire à plusieurs vies se tresse en scènes cruelles ou pathétiques: une jeune provinciale découvre que son amour par correspondance est un infirme sur un fauteuil roulant, une vieille est griffée par ses chats affamés, une petite fille est recueillie avec tendresse par un assassin, un chirurgien recalé à son concours de médecine sauve un passant abattu d’une balle perdue en l’opérant à cœur ouvert (en gros plan). Autant de moments forts malgré le commentaire insupportable de François Périer lisant du Jeanson.

Tout ça c’est de la fantaisie ! Sur sa lancée, Duvivier se sent toutes les audaces dans la virtuosité. La Fête à Henriette, c’est un scénario en train de se faire en même temps que le film qui en est tourné. Toutes les hésitations, mauvaises directions, fausses bonnes idées sont filmées en temps réel du cerveau des deux compères, le scénariste et réalisateur (Crémieux et Seigner) surpris en pleine création et en pleine intimité avec leurs petites copines et leur secrétaire. Peu à peu, les personnages et l’histoire zigzaguant dans le n’importe quoi s’étoffent et le spectateur s’y attache. Michel Auclair passe d’assassin à simple escroc, une longue poursuite très sophistiquée est même filmée pour rien, puisqu’elle ne sera pas retenue. Le film se termine lorsque l’histoire est finie. Les auteurs proposent à l’acteur qui a joué le personnage depuis une heure et demie, et qui sort de son rôle pour cela, s’il veut bien jouer dans ce film pas ni fait ni à faire mais fait et à faire. Logiquement, Auclair leur dit que ce film existe déjà, et il le prouve en lançant le générique du début et donc de la fin.

Fernandel et Don Camillo

Tout à coup, un mythe. Une silhouette inoubliable, digne de Chaplin… La carrière de Duvivier aurait pu se passer de Don Camillo, mais pas celle de Fernandel. Seuls les vrais cinéphiles peuvent rendre justice à Duvivier d’avoir accepté de faire ces Don Camillo. Et pas seulement : d’avoir carrément créé le personnage de Guareschi en le faisant incarner par Fernandel. Personnage qui poursuivra Fernandel jusqu’à sa mort, puisque son dernier film sera Don Camillo et les contestataires, sur les hippies et les maoïstes et qu’il est mort pendant le tournage de Christian-Jaque. Duvivier n’a pas voulu en faire plus de deux. Il laissa à d’autres le soin d’exploiter (mal) le filon.

Dans Le Petit monde de Don Camillo et Le Retour de Don Camillo, on est loin de Golgotha, et pourtant seul un catholique de la trempe de Duvivier pouvait s’y coller. Le christianisme est partout, et pas seulement dans le conflit avec le communisme. L’une des meilleures scènes est celle où l’évêque, au lieu de sermonner Don Camillo au sujet de sa propension à la bagarre, lui demande de recommencer à soulever et à détruire une table devant lui. Tout le mépris pour la matière et l’apologie de l’anarchie et du désordre sous couvert de morale chrétienne est dans ce magnifique moment. Cousin du père Brown de Chesterton, Don Camillo est un personnage puissant qui travaille au corps les rapports de force poussés à l’absurde, en particulier l’orgueil et l’amitié… Par pudeur, Peppone fait honneur en fanfare au départ de son meilleur ennemi, mais à une autre gare que celle du départ… Les Don Camillo sont une pantalonnade mais où ne sont creusées que des questions essentielles : le fils, l’âme, la résurrection, le miracle, la justice, le mensonge, la vengeance, l’omission… Duvivier joue sur les cordes très sensibles de l’amitié Peppone/Camillo et de Jésus/Camillo. Il y a des choses énormes dans le second : Don Camillo portant son Christ muet sous la pluie, la neige. La cloche qui tombe. Le match de boxe. Et encore le déluge final de l’église, l’eau qui inonde tout, l’eau qui se met une fois de plus en colère…

C’est peut-être pour ça que Duvivier s’est cru capable de se prendre la Nouvelle Vague de plein fouet. Hélas ! Tous ses derniers films sont du surf loupé, et quelle que soit la planche sur laquelle le vieil auteur de La Bandera grimpa : planche Brigitte Bardot, planche Jean-Pierre Léaud, planche Alain Delon…

Bon, on fait les comptes ? Duvivier a été un pionnier du cinéma français qui commença dans le muet et finit dans le bavard. Dix chefs-d’oeuvre et au moins cinq grands films. Tout le reste est raté. On appelle ça un artiste inégal, mais dans les moments où il nous régale personne ne l’a encore égalé.

Marc-Édouard Nabe

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