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Iconoclaste et impertinent, Joël Séria, connu pour ses fameuses Galettes de Pont-Aven et le tandem inoubliable mené avec son acteur fétiche Jean-Pierre Marielle, signe en huit longs métrages de cinéma (sans parler des films de télévision) une œuvre aux confluents du pamphlet, de la truculence et de la mélancolie.

Joël Séria, l'irrévérencieux

La Cinémathèque française continue d'explorer les histoires parallèles du cinéma français en rendant hommage à l'un de ses réalisateurs les plus singuliers, Joël Séria. Comme souvent, son œuvre est le fruit d'un malentendu, lui qui a eu le bonheur presque malheureux de signer un film totem, aussi imposant qu'un arbre dissimulant une forêt : Les Galettes de Pont-Aven, succès post-Valseuses des années 70, est de ces comédies « culte » qu'une génération de (télé)spectateurs se rediffuse avec bonheur en connaissant les répliques par cœur.

Au centre du film, un acteur, Jean-Pierre Marielle, qui s'impose totalement après s'être alors fait remarquer dans plusieurs films des années 60. Marielle et sa voix chaude et grave, Marielle alias Henri Serin, devenu le plus célèbre des représentants en parapluies de France et de Navarre. Un personnage hâbleur, grande gueule, amateur de femmes, libertin et libertaire. Une figure de « con » sans foi ni loi, écrit sur mesure pour l'acteur qui l'a incarnée à la perfection dans d'autres films du cinéaste : dès 1973, il est Tony, rôle secondaire dans Charlie et ses deux nénettes où il chipe la vedette par ses boniments et ses élucubrations au Charlie du titre interprété par Serge Sauvion. Le personnage archétypal revient ensuite en 1977 dans Comme la lune : Marielle y incarne Roger Pouplard et ses tenues extravagantes qui abîment les yeux, et dans Les Deux Crocodiles, en 1987, sous les traits de René Boutancard, manipulant un marchand de couleurs joué par Jean Carmet.

Radiographie d'un mâle français vacillant

Marielle-Séria, c'est toute une histoire en soi. La partie émergée d'un iceberg beaucoup plus profond qu'il n'y paraît. Une collaboration sereine et créative qui pourrait engendrer de fausses impressions, à savoir que Séria serait un cinéaste jumeau de son personnage misogyne et machiste. L'un de ses films les moins connus, Marie-poupée, pourrait donner raison superficiellement à ce point de vue puisqu'il décrit la trajectoire d'une femme qui finit en vitrine d'un magasin de poupées. Mais ce qui se joue dans les films de Joël Séria pendant les années 70, c'est surtout une ambiguïté, sans doute très liée au contexte de la société française de l'après-1968. Si les femmes y sont envisagées parfois par certains personnages purement sexuellement ou comme des objets fétichistes (une poupée, donc), elles imposent aussi à d'autres moments leur liberté, comme dans Charlie et ses deux nénettes où les deux jeunes femmes indépendantes sont libres avant tout de partir sur les routes et d'envisager une simple amitié avec un homme sans que le sexe ne s'y invite. Tout comme, quelques années plus tôt, les deux adolescentes de Mais ne nous délivrez pas du mal dynamitaient toute forme de conservatisme, bourgeois ou religieux.

Les hommes chez Séria ont souvent une grande peur. Celle d'être quittés par des femmes sur lesquelles ils pensent avoir incontestablement un ascendant. Mais dans Les Galettes de Pont-Aven ou Comme la lune, ils ont du mal à encaisser d'être subitement largués. Consciemment ou inconsciemment, Joël Séria, à travers ses films, a radiographié le mâle français populaire arrogant des années 70 dont le statut commence alors à vaciller. En filigrane se dessine d'ailleurs derrière ces personnages hauts en couleur une forme de désenchantement et de mélancolie, qu'incarne par exemple Serge Sauvion dans Charlie et ses deux nénettes, dont la quarantaine naissante le taraude. Dans la galaxie des personnages en marge imaginés par Séria, Charlie est l'un des plus sensibles. À travers sa relation avec les deux jeunes femmes du film, leur virée sur les marchés de France, dans les bals populaires et les routes de province, se dessine une photographie impressionniste presque documentaire de la France populaire de l'époque, qu'on retrouve aisément dans d'autres films de Joël Séria.

Dépêchons-nous d'en rire...

On a le sentiment, à revoir ses longs métrages, que le cinéaste appartient totalement à cette époque qu'il dépeint en même temps qu'il la combat. Et ce, dès son premier film, Mais ne nous délivrez pas du mal, qui sera interdit plusieurs mois par la censure (avec la complicité de l'Église) avant de sortir dans les salles. Marqué par dix années de pensionnat, le cinéaste imagine l'odyssée mortelle de deux adolescentes issues d'un milieu aisé. Anne et Lore sont élèves dans un collège religieux, elles lisent avec passion Les Chants de Maldoror, prient le Diable par provocation avant de passer aux actes criminels. Avec ce premier long métrage subversif et profondément singulier, financé par un système de coopération impliquant acteurs et techniciens, Séria, ancien acteur devenu metteur en scène littéralement par accident (qui le laissa à moitié paralysé pendant deux ans), entrait dans le monde du cinéma. C'est petit à petit qu'il oriente son univers vers une forme de comédie truculente et paillarde, savoureusement dialoguée dont le sommet reste peut-être ce diptyque composé des Galettes... et de Comme la lune.

Dans les années 80, il lui devient curieusement plus difficile de faire des films pour le grand écran. On ne compte qu'une adaptation malicieuse de Frédéric Dard (San Antonio ne pense qu'à ça en 1981) et le road movie des duettistes Carmet-Marielle (Les Deux crocodiles) en 1987. Dernier en date, l'autobiographique Mumu (2010) renoue d'une façon beaucoup plus classique avec les souvenirs d'une enfance traumatisante en pensionnat à la fin des années 40 qui étaient à l'origine de son sulfureux premier film.

Parallèlement, depuis une trentaine d'années, Joël Séria a réalisé une dizaine de téléfilms, surtout pour les collections « Série noire » et « Nestor Burma ». Ce mélange rare de grivoiserie et de tendresse qui a aussi fait son style réapparaît dans Chaudemanche père et fils (1995), avec Michel Galabru et Jeanne Goupil, actrice égérie et compagne, présente dans la plupart de ses longs métrages depuis le tout premier, filmée comme un peintre redessine sans cesse son modèle, manière aussi de rappeler que le cinéma de Joël Séria, contre toute attente, est aussi une histoire d'amour.

Bernard Payen

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