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Fragments d’une filmographie impossible

« Une bibliothèque n’est pas complète sans les œuvres du Marquis de Sade »
Les Inassouvis
« Allons-y, mes chers amis, jouissez ! »
Exorcisme et messes noires

Jess Franco a réalisé près de deux cents films, un exploit que l’on pensait appartenir à une histoire révolue du cinéma et réservé à la génération des fabricants de séries B de l’âge d’or hollywoodien. Comme, disons, Allan Dwan ou Sam Newfield, pas à un cinéaste contemporain de ce que l’on a appelé la modernité cinématographique. La frénésie de tournage dont fait preuve Franco (il signera plus de 10 films en 1973, par exemple) et surtout les conditions mêmes dans lesquels il travaillait, ont véritablement bouleversé le statut de l’œuvre cinématographique tel qu’il s’était institué au moment « moderne » du cinéma, celui de l’affirmation de la toute-puissance symbolique de « l’auteur ». Ses films ont souvent plusieurs titres, existent en versions différentes, plus ou moins corsées selon les pays, en versions « habillées » ou « déshabillées », avec ou sans inserts érotiques ou pornographiques quelquefois montés directement sur la copie d’exploitation. D’un pays à l’autre parfois, le récit change par la grâce d’un nouveau montage et d’une autre postsynchronisation (Al otro lado del espejo/Le Miroir obscène), le genre aussi (entre Los Amantes de la Isla del Diablo et Quartier de femmes, il y a la distance qui sépare un mélodrame d’un film de prison érotique et brutal). Quand il ne réemploie pas les séquences d’un film tourné six ans plus tôt pour en faire un autre, remonté différemment et agrémenté de nouvelles scènes (Exorcisme et messes noires en 1974 devenant Le Sadique de Notre Dame en 1979). L’homme se cache souvent derrière une forêt de pseudonymes. L’inachèvement et l’indéfini sont consubstantiels de sa filmographie tout autant que l’énergie incroyable qui l’a fait croitre en s’enrichissant chaque année de plusieurs nouveaux titres.

Absolument contemporain de ce que l’on a appelé le cinéma moderne, Jess Franco n’a pas suivi la voie des meilleurs de sa génération, attachés à en finir avec le classicisme, à renouveler les formes et à recourir à diverses techniques de distanciation. En empruntant un chemin a priori diamétralement opposé de celui-ci, il n’en a pas moins mené une entreprise de déconstruction aussi radicale que celle d’un Godard. Car lorsque Franco commence à réaliser des films, toutes les histoires ont déjà été racontées par le cinéma. Son érudition cinéphilique (une constante de sa génération) constitue l’arrière-boutique intellectuelle d’une œuvre où, désormais, les mythologies des genres ne sont plus que des figures de rhétorique que le cinéaste met à nu. La beauté de son adaptation « fidèle » du Dracula de Bram Stocker (El Conde Dracula/Les Nuits de Dracula en 1969) réside justement dans ce dépouillement lyrique. Que reste-t-il alors ? L’émotion, la poésie, la pulsion à l’état chimiquement pur. Franco a enchaîné des films à petit budget, d’autant plus fascinants qu’ils semblaient ne plus rien raconter du tout.

L’œuvre de Jess Franco n’a été longtemps possible que parce qu’il existait des salles de quartiers. C’est à cette particularité de l’exploitation, à une époque où la consommation populaire du cinéma se repaissait de doubles programmes promettant de l’érotisme, de la terreur et de la violence, que l’on doit l’existence et l’évolution du cinéma de l’auteur de Gritos en la noche. C’est la logique de flux (deux nouveaux films chaque semaine) de ce que l’on appelle le cinéma-bis, les exigences de l’exploitation populaire, qui ont rendu possible l’art de Jess Franco et, paradoxalement, l’ont libéré de toute entrave.

Un itinéraire excentrique et souverain

Jesus Franco Manera est né en 1936, à Madrid. Il abandonne la faculté de droit pour étudier le cinéma et effectue un séjour à Paris, au début des années cinquante, où il a l’occasion de fréquenter la Cinémathèque française, en même temps que les futurs auteurs de la Nouvelle Vague. Il devient assistant notamment de cinéastes comme Leon Klimovsky ou Joaquin Romero Marchent mais aussi Juan Antonio Bardem qui a incarné le renouveau du cinéma espagnol. Après trois documentaires, il réalise son premier long-métrage en 1959, Tenemos 18 anos. C’est, en 1961, avec son cinquième film, une coproduction avec la France, que son cinéma va sortir des frontières de son pays, condition essentielle pour permettre à ses obsessions de se déployer à l’abri de la censure franquiste. Gritos en la noche/L’Horrible Docteur Orloff a été vu comme l’acte de naissance du cinéma d’horreur espagnol. Il est évident que le film n’aurait sans doute pas été possible sans le succès récent des bandes de terreur gothiques britanniques (Terence Fisher) tout autant que celui des relectures baroques du cinéma italien (Riccardo Freda, Mario Bava, Antonio Margheriti). Mais Gritos en la Noche est bien plus que cela. Le postulat prométhéen (un chirurgien fou tente de redonner sa beauté à sa fille défigurée en faisant enlever par son assistant monstrueux des jeunes filles dont il veut retirer la peau du visage) est constamment tourmenté par une ambiance malsaine, un érotisme parfois cru et trivial (la version française comporte de furtifs plans de poitrines dénudées), l’usage d’une musique de jazz dont l’effet expressionniste repose sur le décalage perceptif qu’elle produit (une forme de dissonance audio/visuelle), un remarquable sens du cadre et de la lumière et le sentiment d’une distanciation subtile, non dénuée d’humour, d’une redoutable intelligence.

S’ensuivit une série de titres sacrifiant superficiellement aux règles des genres, incroyablement stylés, dialoguant subrepticement autant avec les nouvelles vagues qu’avec la tradition de la série B hollywoodienne, comme La Muerte silba un blues/077 Opération Jamaïque en 1961, Rififi en la ciudad/Chasse à la mafia en 1963, Miss Muerte/Dans les griffes du Maniaque en 1965, Cartas bocas arriba/Cartes sur table en 1966. La Muerte silba un blues et Rififi en la ciudad le font remarquer d’Orson Welles, qui lui confie la direction de la seconde équipe de Chimes at midnight/Falstaff. Nul doute que l’auteur de Citizen Kane n’ait reconnu une sorte de petit cousin dans la personnalité et l’œuvre de Franco, sa manière de perdre le spectateur dans le labyrinthe de ses propres pulsions. Sa rencontre avec le producteur allemand Adrian Hoven est l’occasion pour Franco de se libérer davantage des conventions. Necronomicon, en 1967, est remarqué au festival de Berlin par Fritz Lang lui-même. Fausse œuvre-pop, fonctionnant par association d’idées, déployant à partir d’une intrigue minimale un champ ouvert sur un infini de sensations inédites, payant une dette autant à la bande dessinée et au roman-photo érotiques qu’à la poésie surréaliste, Necronomicon sera suivi de deux faux films d’aventures et d’espionnage, Kiss Me Monster et surtout Sadisterotica, où le cinéaste prend toute latitude par rapport à ses propres références et il livre une métaphore sur sa propre activité. Après le refus d’une proposition de travailler à Hollywood, la carrière de Franco va se découper en périodes correspondant aux années de travail avec des producteurs européens spécialisés dans le film à petit budget et spéculant sur les diverses libéralisations des censures, ouvrant la voie à un érotisme cinématographique de plus en plus décomplexé : l’Anglais Harry Alan Towers, les Français Robert De Nesle ou Marius Lesœur, le Suisse Edwin C. Dietrich. Chaque période paraît superficiellement marquée par un style particulier, pourtant le cinéma de Franco va demeurer fidèle à des obsessions que le cinéaste ne cesse de travailler, de creuser, de déployer, de ressasser.

Jess Franco voyeur

Le cinéma de Franco raconte-t-il encore des histoires ? Le cinéaste a souvent filmé le même scénario, répétant délibérément les mêmes intrigues, une manière de ne plus leur accorder la valeur de récit tel que le cinéma s’est longtemps complu à la légitimer. Gritos en la noche fera ainsi l’objet d’un certain nombre de variations, de El secreto del doctor Orloff/Les Maîtresses du Docteur Jekyll en 1964, à Der Dirnenmörder von London/Jack l’éventreur avec Klaus Kinski en 1976, sans parler de Névrose/El Hundimiento de la casa Usher qui, en 1983, en empruntera des séquences entières. Le récit de vengeance de Miss Muerte est décalqué dans Sie Tötete in Extase/Crimes dans l’extase avec son égérie du moment, Soledad Miranda, en 1970. La machination des Cauchemars naissent la nuit (1970) revient dans Die Teuflishen Schwestern/Deux sœurs vicieuses en 1977. Sans parler de la multitude de films relevant de ce genre pittoresque que l’on appelle les WIP (Women In Prison), misant sur le fantasme des infinies possibilités sexuelles et violentes de la promiscuité dans les prisons de femmes : 99 Mujeres/Les Brûlantes en 1968 à Frauen fur Zellenblock 9/Esclaves de l’amour en 1977, en passant par Quartier de femmes (1970), Frauengefangnis/Femmes en cage de 1975, Greta, Haus Ohne Manner/Le Pénitencier des femmes perverses en 1977, etc. Un choix qui valut à Franco le dédain d’un certain nombre d’amateurs qui le suivaient jusqu’alors. Les nécessités d’une progression discursive de l’intrigue sont souvent balayées d’un revers de main, en quelques phrases. Dans Miss Muerte, comme par l’effet d’une divination, le policier imagine (« Il se peut qu’elle ait été enlevée par certaines gens qui ont manipulé son cerveau… ») le fin mot de l’énigme. Souvent, comme le début de Diamants pour l’enfer (1975) peut en témoigner ou l’errance sans fin de La Comtesse noire, (chef-d’œuvre de 1973 illuminé par Lina Romay, qui deviendra plus que son actrice, un modèle s’identifiant à l’art même de Jess Franco) toute la dimension romanesque est contenue dans une voix off qui, sur des plans a priori dénués de signification narrative, condense alors tout un récit que l’on ne verra guère se dérouler à l’image. Celui-ci se consume donc proprement dans tout autre chose. Dans le simulacre devenu à la fois spectacle et vérité du spectacle. Les scènes de cabarets sont fréquentes dans le cinéma de Franco, goût particulier, personnel et constant du cinéaste. Elles ne constituent pas une péripétie « touristique » de l’intrigue, comme partout ailleurs, mais bien davantage le centre même du cinéma de l’auteur de Miss Muerte. C’est d’abord une métonymie des films eux-mêmes, dispositifs voyeuristes au cœur desquels le spectateur va se perdre, englouti par la force même de son désir de voir. La violence y est parfois mimée (cf.. le début de Necronomicon, de Vampyros Lesbos en 1970 ou bien de Exorcisme et messes noires en 1974), ce qui, insidieusement, confèrera plus tard à la brutalité diégétique un statut tout particulier. Le sang devient du rouge. Le sexe y est chorégraphié, mis en scène, au rythme d’une torsion non naturelle des corps. Mannequins, poupées et pantins remplacent parfois ceux-ci, déshumanisation « moderne » du personnage de cinéma ou érotisation fétichiste de l’inanimé. C’est ainsi que les situations de voyeurisme abondent dans les films de Franco. Assister aux ébats sexuels des autres est une situation courante, soit une scène primitive traumatique, comme dans Die Teuflishen Schwestern, soit, le plus souvent, le but secret des protagonistes (ce sont les moments les plus personnels, les plus « signés » des Prédateurs de la nuit réalisé en 1987).

Jess Franco architecte

Jess Franco aime les espaces insolites, distordus parfois, incongrus, décalés, « dissonants ». C’est sans doute, entre autres choses, dans cette quête du décor étrange que le réalisateur rattache son œuvre à l’expressionnisme cinématographique. Mais le décor est ici, économie du tournage aidant, entièrement « naturel ». Pas de décorateur attaché à construire des artefacts mais la quête de lieux à la fois réels et étonnants, de ce qui, dans l’architecture moderne, ne recherche pas la fusion idéale avec une nature irréprochable mais ce qui s’en démarque ostensiblement, ce qui y introduit, pour le regard, une anomalie de la perspective. Des constructions de Gaudi habitées par les protagonistes des Infortunes de la vertu, en passant par les ensembles bétonnés, d’une fascinante laideur, de la Costa del Sol, de Benidorm, d’Alicante ou de La Grande Motte. La maison isolée de Sie Tötete in Extase, celle de La Comtesse perverse en sont aussi des exemples frappants. Qui a vu de nombreux films du cinéaste a itérativement aperçu tel escalier à la rampe faite d’une corde, par exemple, et utilisé régulièrement pour sa valeur topographique et dramatique. Franco reconstitue l’Amérique du Sud à Nice et l’Angleterre du XVIIe siècle au Portugal ou en Espagne. L’espace est purement mental. La réitération des mêmes décors, endroits et lieux divers participent de ce mouvement d’envoutement qui dépasse chaque titre, réduit à la qualité d’épisode d’un vaste feuilleton. Mais la mise en scène elle-même invente une cosmogonie transmutée par les choix de focales, le recours au grand angle, la dynamique de la profondeur de champ, les contre-plongées et surtout les zooms. Chaque plan frappe par son inspiration souvent foudroyante. Spécialiste de la série B, Franco sait comment donner une énergie immédiate au cadre avec peu de moyens.

Jess Franco musicien

On le sait, le cinéaste est musicien, particulièrement amateur de jazz. Il lui arrive de composer ou de participer à la composition des musiques de ses films. Celle-ci, surtout lorsqu’elle est signée Bruno Nicolai ou Daniel White, contribue au lyrisme de certains d’entre eux à l’argument apparemment trivial. Le décalage entre l’image et la musique, l’effet inouï obtenu avec Gritos en la noche sera répété plusieurs fois. Dans Les Démons en 1970, c’est une sorte de jazz-rock avec flûte, percussion et guitare électrique, qui s’impose sur les images d’une Angleterre du XVIIe siècle. Lyrisme, effets de dissonance, (sans que ceux-ci soient perçus de façon contradictoire) sont donc recherchés par le cinéaste. Mais c’est, au-delà de la bande-son, toute la mise en scène et la progression du film qui relèvent d’une musicalité essentiellement attachée à plonger le spectateur dans un état de transe et d’hypnose.

A cet égard, montrer près de soixante-dix films est sans doute une forme de pari. Il s’agira de voir cette rétrospective comme un voyage, un trip, une expérience hallucinogène à laquelle le spectateur devra se prêter. L’usage compulsif du zoom qui lui a souvent été reproché est une manière, entre autre chose, de refuser tout centre, tout punctum, à une image qui régulièrement s’abîme dans le flou, et surtout se brûle elle-même dans la vision onaniste de scènes de lesbianisme languides ou de masturbation féminine. Le cinéma de l’auteur de Doriana Gray se réduira, de plus en plus, à de longues plongées mélodiques sur des corps de femmes tordus par le plaisir. Le zoom devient une érection visuelle tendue vers le sexe féminin. La vulve est l’Eldorado de l’artiste érotomane qui construit une œuvre entièrement déterminée par la volonté de voir l’indicible. Jess Franco fait penser à ces jazzmen acharnés à répéter le même standard et qui, à force de le jouer, en ont fait disparaître progressivement les lignes mélodiques pour n’en retenir qu’une essence en forme d’absolu.

Jean-François Rauger

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