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Jean Renoir (1894-1979) a réalisé des films considérés aujourd'hui comme des classiques du cinéma français : La Grande illusion, La Règle du jeu, Une partie de campagne, French Cancan... Il a aussi tourné aux États-Unis, en Italie et en Inde, et partout où il se trouvait a su retrouver son impression du monde comme réalité vivante et vibrante, presque une zone érogène, lui qui se qualifiait aussi de « panthéiste méditerranéen ».

Grand bonheur

1.

1962, Jean Renoir a soixante-sept ans lorsqu'il publie Pierre-Auguste Renoir, mon père, recueil hypermnésique de souvenirs, d'impressions et de considérations qui célèbre l'homme et l'artiste. Renoir fils rend compte de la vision du monde et de l'art du peintre impressionniste et dresse, en creux, son autoportrait. Sans doute par déformation professionnelle, le fils adjoint à cette hagiographie une parade de personnages touchants et pittoresques : peintres célèbres, amis proches du couple Renoir, mais aussi voisins, histoires rapportées sur des gens qu'il n'a pas connus mais qu'il aime déjà. Jean Renoir tel qu'en lui-même, plein d'une sympathie et d'un amour pour tous ceux qui croisent son chemin ou passent devant sa caméra. Le fils sait tout ce qu'il doit au père : il lui doit notamment Catherine Hessling, modèle de Pierre-Auguste qui passera dans le cinéma de Jean. Parce qu'elle désirait ardemment être actrice, son mari deviendra, pour elle, cinéaste. La période muette, où Hessling est omniprésente, sera un temps d'expérimentations rêveuses et lyriques qu'il abandonnera vite. Mais l'on pressent déjà le cinéaste accompli du parlant, le naturalisme qui coule entre les recherches plastiques, l'eau, qui deviendra une obsession, un principe éthique autant qu'esthétique. La maturation sera rapide, fulgurante, très vite Renoir devient Renoir et libèrera le cinéma de tout ce qui le contraint : les attaches théâtrales et littéraires, la psychologie mais aussi la fétichisation du sujet, avec pour horizon son amour immodéré pour le cinéma américain. Et si la métaphore aquatique l'obsède autant, c'est qu'elle est pour la structure du film un modèle à suivre, la promesse d'une respiration : « Il y a dans le mouvement du film un côté inéluctable qui l'apparente au courant des ruisseaux, au déroulement des fleuves. Pour moi c'est cela un bon film, c'est la caresse du feuillage pendant une promenade en barque avec un ami. » L'eau, remède à la fixité et à la raideur, mais aussi mouvement vital, naturel et égalisateur, qui emporte tout sur son passage – voilà qui constitue une bonne définition du récit renoirien.

2.

Dans L'Homme du Sud (1945), la caméra est irrépressiblement attirée par le feu qui brûle dans le poêle, seul élément de confort de la famille Tucker qui s'établit à son compte et traversera une série de vicissitudes avant de prospérer. Renoir s'attarde en gros plan sur les flammes, il filme les corps qui s'agencent autour de lui, il filme la famille soufflant sur les braises pour attiser le feu. On peut déceler dans cet élément une autre métaphore de son cinéma : le plan est un âtre dont le mouvement en est le feu. Le mouvement, ce sont les acteurs, mais aussi le vent dans les arbres, le nourrisson qui est là, le chien qui s'agite, le figurant las ; tous les gestes du monde. Si le cinéaste aime à remplir les plans de ces mouvements infinitésimaux et naturels, quasi documentaires, c'est qu'ils lui permettent d'échapper à la primauté du sujet. Renoir tend à « l'absence de vedette, non seulement de vedette-acteur, mais de vedette-décor, et même de vedette-situation ». Distraire du premier plan par l'arrière-plan, du premier rôle par le second rôle, du drame par la gaieté qui le jouxte et le contredit. Les amours des domestiques valent bien les tourments de leurs maîtres : Renoir illustrera jusqu'au vertige cette idée dans Elena et les hommes (1956), où les micro-intrigues se chevauchent, s'interpellent et se réconcilient dans un mouvement de liesse. On retrouve cette liesse finale, et libidinale, dans French Cancan (1955), où la scène achève de se confondre avec le parterre.

3.

Ce mouvement englobant, ce courant qui emporte tout, Jean Renoir l'appelle amitié, fraternité, désir. Certains de ses personnages en ont l'intuition. Les larmes d'Henriette qui écoute un oiseau chanter dans Une partie de campagne (1936), la petite Nini qui renonce à la possession amoureuse au nom du plaisir et du spectacle dans French Cancan, le prisonnier du Caporal épinglé (1962) qui redoute le retour à Paris : « On va se retrouver chacun dans notre petit coin, les riches avec les riches, les clodos avec les clodos... Ici c'est pas la même chose, un copain c'est un copain. » La guerre selon Renoir suscite aussi l'utopie affective, « la réunion des hommes » qui est, dit-il, « l'un des buts vers quoi je tends depuis que je fais des films », une sorte de communisme. Par cette intuition chacun est appelé, et le spectateur avec, à reconsidérer, déplacer, supprimer les fines et innombrables cloisons qui le séparent du monde et des autres : « Le problème de la vie ne consiste pas à s'isoler de peur d'avoir à partager ce trésor, le moi, le moi absolu, mais à s'intégrer. » L'éclat de conscience le plus spectaculaire sera pour Harriet, une jeune fille rousse en pleine mue, qui se débat avec ses sentiments et ses sensations qu'elle consigne dans ses poèmes. Elle est l'héroïne du Fleuve (1951), un film de Renoir tourné en Inde, pays dans lequel il fera mine de découvrir une philosophie et des motifs qui peuplaient déjà ses films. L'eau, un lien invisible qui lie toute chose entre elles, la solidarité entre la mort tragique d'un enfant et les premiers gémissements d'un nouveau né – la mort, et même le chagrin amoureux, ne sont pas des accidents, mais font partie d'un équilibre plus grand que soi qu'il s'agit d'appréhender. Dans leur correspondance, Romain Rolland souffla à Freud un concept inspiré de la tradition indienne : le sentiment, hors de toute croyance religieuse, de ne faire qu'un avec le monde, un sentiment d'éternité qui se formule dans le présent. Il l'appela « sentiment océanique ». Avec ses foules dansantes et rieuses, ses amitiés profondes et ses courants d'eau, avec la joie qui contamine et cette Nature qui bouleverse, Renoir n'aura peut-être voulu filmer que cela. Ce pressentiment du monde, cette extase du moment aussi sereine que déchirante, même une jeune fille est en âge de les formuler : « Aujourd'hui l'enfant est là et nous aussi, et le fleuve, et le monde. »

Murielle Joudet

Toutes les citations de Jean Renoir sont extraites de Ma vie et mes films, Flammarion, 1974.

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Du 7 novembre au 6 décembre 2018

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Autour de l'événement

actualité

Exposition

Renoir père et fils : Peinture et cinéma
Au Musée d'Orsay du 6 novembre 2018 au 27 janvier 2019

L'exposition explore le dialogue fécond et parfois paradoxal entre un père, Pierre-Auguste Renoir, et un fils, Jean Renoir, entre deux artistes, entre peinture et cinéma. À travers tableaux, extraits de films, photographies, costumes, affiches, dessins et documents, pour certains inédits, cette exposition pluridisciplinaire explore des thèmes et des géographies communs à ces deux œuvres majeures.

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