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Jacques Becker (1906-1960), avec Rendez-vous de juillet, Casque d'or, Touchez pas au grisbi ou Le Trou, réalisa quelques-uns des chefs-d'œuvre reconnus du cinéma français des années 1950. Cinéaste de premier plan, il fut le principal assistant de Jean Renoir dans l'entre-deux-guerres et, aux lendemains de la Seconde Guerre, fut proche de Robert Bresson, Henri-Georges Clouzot ou de Max Ophuls.

Jacques Becker et l'invention d'un style

S'il partage avec ses contemporains des caractéristiques esthétiques, manifestes surtout à travers les acteurs – Jean Gabin, Gérard Philipe, Simone Signoret –, son œuvre est difficile à cerner en raison de son éclectisme.

Des films et un auteur

Diversité des sujets et des genres qu'il revendique lorsqu'il livre à François Truffaut et Jacques Rivette : « J'étais vraiment poursuivi par l'obsession d'être catalogué ; et c'est une chose à laquelle j'ai prêté une grande attention pendant très longtemps. » Mais cette disparité comme en témoignent les deux critiques n'est pas sans poser problème : « Il pouvait sembler que, d'entre les meilleurs cinéastes français, Jacques Becker fut celui qui eut le moins à pâtir de l'incompréhension. La diversité des opinions critiques devant Casque d'or et Rue de l'Estrapade conduit à réviser cette opinion et met en lumière un phénomène assez rare : que chacun tient sa liste des “bons Becker” et des moins bons, mais que ce n'est jamais la même. » Ils distinguent alors entre : « comédie “à l'américaine” (deux ou trois personnages : Falbalas, Antoine et Antoinette, Édouard et Caroline, Rue de l'Estrapade) et histoire policière (la bande d'aventuriers, truands, etc. : Dernier atout, Casque d'or, Touchez pas au grisbi et, peut-être Ali Baba et les quarante voleurs), Rendez-vous de juillet empruntant à l'un et l'autre thème ». Partage qui est aussi celui des films d'hommes comme Dernier atout, Touchez pas au grisbi ou Le Trou, où les femmes sont secondaires et les récits qui a contrario s'organisent autour d'elles tels Falbalas, Antoine et Antoinette, Casque d'or, Édouard et Caroline ou Rue de l'Estrapade. Mais qu'en est-il de Rendez-vous de juillet ou Montparnasse 19, récits où les personnages féminins et masculins sont traités à part égale ? On ne saurait donc circonscrire l'œuvre à ses sujets et ce d'autant plus que certains des titres importants, tel Montparnasse 19 par exemple, sont des films de commande. Dès lors, comme le soulignera Truffaut au sujet d'Ali Baba et les quarante voleurs, si œuvre il y a, c'est parce qu'elle est celle d'un « auteur » : « En dépit de son scénario trituré par dix ou douze personnes de trop excepté Becker, Ali Baba est le film d'un auteur, un auteur parvenu à une maîtrise exceptionnelle, un auteur de films. »

 

Classique et déjà moderne

« Auteur », Becker l'est sans doute parce que la filmographie comprend une dimension biographique très inhabituelle dans le cinéma français des années 1950. Dans un texte manifeste intitulé : « L'auteur de film ? Un auteur complet », rédigé pour L'Écran français en 1947, il écrivait : « On ne peut bien raconter à l'écran qu'une histoire à soi. » Falbalas emprunte en effet à ses souvenirs d'enfance puisque sa mère dirigeait une maison de couture. Il réalise Rendez-vous de juillet car il se reconnaît dans la jeunesse de l'après-guerre : « J'ai été ému par la rencontre que j'ai faite (cela paraît idiot) de mon propre personnage, tel qu'il était probablement vingt ans avant, lorsque moi-même j'avais découvert la même musique, c'est drôle, après une guerre. » Et il entreprend avec Annette Wademant, sa compagne, Édouard et Caroline et Rue de l'Estrapade, deux films fortement inspirés par leurs vies respectives. Présence de l'« auteur » qui prend aussi la forme d'une réflexion sur le cinéma lui-même et Becker en témoignait auprès de Jean Queval, lorsqu'il déclarait : « Je suis influencé par le style des autres, comme un écrivain ou un peintre peut l'être par le style de ses confrères. Je suis du bâtiment et de la tribu. »
Ainsi, Casque d'or est assurément un hommage à Jean Renoir et à l'engagement politique du Front populaire. Il y cite littéralement des toiles d'Auguste Renoir et évoque de surcroît Partie de campagne, dont il assura le montage avec Marguerite Renoir, puisque Jean Renoir était encore aux États-Unis. Pensée du cinéma qu'on retrouve dans Le Trou, un film testament entrepris pour témoigner de son expérience de la captivité lors de la Seconde Guerre, mais aussi afin de dialoguer avec Un condamné à mort s'est échappé de Robert Bresson. Film où il livre à son tour une méditation morale sur la liberté, sur la responsabilité face au choix. Exercice de la citation auquel se prêtait également Truffaut, puisqu'il empruntera à Falbalas sa construction pour L'Homme qui aimait les femmes. Mais cinéaste « auteur », Becker l'est surtout parce qu'il affirme de film en film une écriture, un style, et ce malgré le cadre économique particulièrement contraignant des coproductions franco-italiennes qui caractérise le cinéma français des années 1950. Cinéaste classique et déjà moderne, il livre une réflexion sur la représentation du temps, à partir de l'instant investi psychologiquement, qui le conduit à refuser les ellipses. Projet qu'il explicite lorsqu'il révèle s'intéresser « aux personnages par un certain nombre de côtés qui ne sont pas seulement ceux qui sont indispensables à la compréhension de l'action. » Autant de moments anti-dramatiques où les personnages vivent et où nous découvrons leurs caractères à partir de gestes ou de situations inessentielles, mais qui par la mise en scène deviennent néanmoins cruciales, comme lorsque Gabin dans Touchez pas au grisbi, par exemple, tartine ses biscottes. Ainsi, en recourant à une phrase visuelle extrêmement découpée et en s'intéressant aux « temps morts », Becker invente un style cinématographique, c'est-à-dire une dramaturgie du regard, distinct de celui de Renoir mais aussi de nombre de ses contemporains.

Valérie Vignaux

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Lundi 24 avril 2017, diffusion de deux films du réalisateur, Le Trou et Falbalas.

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