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Un cinéaste retrouvé

Les films de Guy Gilles nous reviennent de très loin : peu vus et mal compris à leur époque, ils sombrèrent peu à peu dans un oubli qu’entérina la mort du cinéaste en 1996. Car si le cinéma français des années 1960-70 fut d’une extraordinaire richesse, quelques auteurs fragiles et solitaires en payèrent le prix, noyés par des courants trop puissants, condamnés au silence par des voix trop péremptoires – je pense aussi à Jean-François Adam, ce « suicidé du cinéma » qui fut un proche de Guy Gilles. Pourtant, dans les années 60, Gilles aurait pu être un petit frère de la Nouvelle Vague : il réalise son premier film en 1958, reçoit le soutien de Pierre Braunberger, est l’assistant de Jacques Demy pour La Luxure (1960) ; certains comparent ses films à ceux d’Agnès Varda, avec laquelle il réalisera un documentaire en 1975 : La Vie filmée : 1946-1954. Dans les années 1970, il aurait pu participer à l’aventure des productions Diagonale, il est l’ami de Jean-Claude Biette (qu’il aide pour son premier court métrage) et de Philippe Chemin (qu’il est le premier à diriger comme acteur) ; il apparaît en 1977 dans Le Théâtre des matières de Biette et dans La Machine de Paul Vecchiali. Mais si Guy Gilles pouvait par certains points être rapproché de ses contemporains, il assumait aussi d’être à contre-courant des goûts et des préceptes de son époque. Et le dédain passé s’explique par ce qui force aujourd’hui l’admiration : ses films étaient trop à fleur de peau pour épouser la radicalité de ces années-là, trop mélancoliques pour être récupérables. Son sentimentalisme fut réduit à de la sensiblerie, et son sens du beau rapidement jugé comme une pose d’esthète – injustes et tenaces malentendus que seul le temps parviendra à estomper.

Solitaire malgré lui

Guy Gilles naît en 1938 à Alger. Cinéphile depuis son enfance, il produit et réalise son premier film à vingt ans, le magnifique Soleil éteint. Treize minutes où les bases de son œuvre obsessionnelle sont déjà clairement posées : l’exil, la mélancolie, la sensualité du présent, le poids des souvenirs, l’incertitude de l’avenir, des états d’âme exprimés avec la franchise de l’adolescence. Il quitte l’Algérie en 1960, s’installe à Paris. François Reichenbach le prend un temps sous son aile, tandis que Pierre Braunberger l’aide à réaliser ses premiers courts. Jean-Pierre Melville aime beaucoup le second (Au biseau des baisers) et participe au financement de son premier long métrage, L’Amour à la mer (1964). Le film, en grande partie autoproduit, est tourné en trois ans. Pendant le tournage, il rencontre celui qui deviendra son acteur fétiche, et bien plus que cela : Patrick Jouané. Produit de façon trop marginale, le film n’obtient pas le visa permettant une sortie en salle. Il est cependant vu dans des festivals, gagne un prix à Locarno. Gilles réalise son second long métrage, Au pan coupé (1967), grâce à Macha Méril, qui crée une maison de production pour l’occasion. Suivront Le Clair de Terre (1970, Grand prix du festival d’Hyères) et Absences répétées (1972, Prix Jean Vigo). Malgré les prix et le soutien de quelques critiques fidèles (Henry Chapier, Jean-Louis Bory, Jacques Siclier, ou encore Marguerite Duras, qui saluera Au pan coupé), ces quatre longs métrages ne trouvent pas leur public. Ils sont pourtant ce que Gilles a réalisé de plus beau. La suite est plus triste encore : seulement quatre autres longs métrages pour le cinéma entre 1975 et 1996, de plus en plus de difficultés à trouver de l’argent, des projets avortés. Le Jardin qui bascule (1974) et Le Crime d’amour (1981) flirtent, non sans opportunisme, avec le film noir. Le premier est très beau, mais le second agace, tant Gilles semble s’y parodier. Malgré ses maladresses, Nuit docile (1987) est un émouvant chant du cygne : en une nuit d’errance, le cinéaste boucle son œuvre et son histoire avec Patrick Jouané. Ajoutons qu’il ne cessa de réaliser des courts métrages entre les longs et travailla régulièrement pour la télévision où, entre des commandes alimentaires, il fit quelques très belles choses, comme ses deux portraits d’écrivains : Proust, l’art et la douleur (1971) et Saint, martyr et poète (1975, sur Jean Genet). Proust et Genet sont effectivement les deux grandes références littéraires de Gilles : mélancolie et sensualité mêlées, recherche du temps perdu indissociable de l’amour des garçons. Son dernier film, Nefertiti (1995), est un péplum improbable, produit de façon catastrophique et qu’il dut monter sans avoir pu tourner toutes les scènes (on tremble à l’idée que certains aient pu découvrir son œuvre avec ce film dont on trouvait il y a peu le DVD chez les soldeurs…). Après cet échec, Guy Gilles meurt du sida en 1996.

Un romantisme tranchant

Les films de Guy Gilles sont traversés par des courants contradictoires qui se nourrissent les uns les autres : d’un côté, un sentimentalisme à nu qui assume sa naïveté ; de l’autre, la conscience douloureuse de l’impermanence de toute chose. Dans L’Amour à la mer, derrière la candeur des chansonnettes et des cartes postales, le doute s’immisce peu à peu au cœur d’un amour dont l’apparente pureté n’est qu’une illusion. Car même lorsqu’ils aiment et sont aimés, les personnages de Gilles sont toujours enclins au spleen et tentés par la fuite. Dans Au pan coupé et Absences répétées, la désillusion et la mélancolie atteignent un degré invivable, suicidaire. Les jeunes hommes de ces deux films ne sont pas loin de ceux que l’on croise chez Garrel, Eustache ou dans Le Diable probablement de Bresson, mais vus d’une façon moins distanciée, le cinéaste assumant totalement le romantisme de ses personnages. Le désespoir est ici proportionnel à l’idéalisme : c’est parce que l’on connaît le bonheur que l’on souffre de sa fugacité, et c’est parce que l’on aimerait que « la vie soit un poème » que l’on finit par n’y trouver que déception. Le protagoniste du Clair de Terre échappe à cet abattement, car au lieu de ressasser des regrets, il se constitue une mémoire dans le voyage et les rencontres, ne retenant du passé que ce qui en est préservé par le présent. C’est le film le plus heureux, le plus solaire de son auteur. Il faut souligner la splendeur formelle de ces films : un sens extraordinaire du cadre et de la lumière qui, bien au-delà de la « belle image », cherche à retenir la beauté fugace du monde (des objets, des couleurs, des corps, des visages), tandis que le présent s’égrène dans une conception très singulière du montage. Par ailleurs, aucun autre cinéaste (outre Coppola) ne me semble avoir utilisé aussi finement que Gilles l’alternance du noir et blanc et de la couleur (dans L’Amour à la mer, Au pan coupé, Absences répétées, Nuit docile) pour marquer des ruptures entre des temps, des espaces ou des états de conscience inconciliables – la mélancolie s’inscrivant alors à même l’image.

Depuis une dizaine d’années s’écrit un nouveau chapitre de la vie cinématographique de Guy Gilles, dont la rétrospective proposée par la Cinémathèque française est le moment fort : la constitution progressive, et de moins en moins confidentielle, du public qu’il n’eut jamais de son vivant. Il faut ici saluer Gaël Lépingle qui, depuis le jour où il tomba amoureux de ses films, s’est évertué à les arracher à l’oubli. Je ne connais pas d’autre exemple d’œuvre ainsi sauvée grâce à la passion d’un seul spectateur. La beauté évidente des films fera le reste.

Marcos Uzal

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