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Erich von Stroheim (1885-1957), le réalisateur le plus ambitieux et le plus extrême du cinéma hollywoodien muet : Folies de femmes, Les Rapaces, La Symphonie nuptiale..., autant de mises à nu des pulsions les plus démentes, autant de cris de rage lancés à la face d'un studio system qui, après l'avoir enfanté, va le broyer et faire avorter une carrière qui s'annonçait exceptionnelle.

« Stroheim s'est acharné à l'autopsie du cadavre, et son scalpel ne s'arrêtait à rien, il allait droit au cœur, aux centres nerveux, au cerveau : aux palais. » (Henri Langlois)

Le Prince des nuées

Débarqué de son Autriche natale en 1909, Erich von Stroheim sera successivement maître-nageur, vendeur de lingerie, poseur de rails, balayeur de plateau, puis figurant et enfin assistant dans de grandes productions des débuts de l'ère hollywoodienne. Après sa mémorable, bien qu'éphémère, performance dans Naissance d'une nation de Griffith (qui lui valut la fracture de deux côtes), il convainc le producteur Carl Laemmle de lui confier la réalisation d'un film qu'il adapte de son propre roman, The Pinnacle. Renonçant à être payé en tant que scénariste et réalisateur, il dirige un premier long qui finira par s'appeler, contre son gré, Maris aveugles (1919).

Un officier autrichien, raffiné et charmeur, convoite une femme que son brave mais ennuyeux mari néglige. Se cristallise alors la figure de l'odieux officier germanique que von Stroheim a pu incarner dans d'autres films : pour la première fois, il en esthétise l'érotisme, faisant de son corps une œuvre d'art. Au début de Maris aveugles, dans la voiture qui emmène le célèbre docteur Armstrong et sa ravissante épouse jusqu'à un hôtel des Dolomites, l'officier von Steuben apparaît dans un plan bref en train de fumer, puis un gros plan plus soutenu s'arrête sur ses mains gantées de blanc qui tiennent fermement la poignée d'un sabre. Ici, comme dans les autres rôles qu'il incarne dans ses propres films, von Stroheim porte un uniforme militaire impeccable qui cintre son buste et met en évidence l'élégance et la grâce de son corps, lui donnant, au-delà d'une virilité intemporelle, l'air d'être en parade permanente. Un parfum de scandale allait accompagner la sortie du film qui décrit de manière frontale le désir et la frustration sexuelle féminine, von Steuben effleurant les femmes comme pour témoigner de la fragilité de cristal des liens maritaux.

Le début de la fin

Maris aveugles connaît un succès considérable, ce qui permet à von Stroheim de diriger un deuxième film. Situé dans le monde de la mode et de la Comédie-Française, Le Passe-partout (1920) est considéré comme disparu, le négatif s'étant détruit dans les caves du studio Universal quelques années après sa sortie.

C'est avec le charme vénéneux de Folies de femmes (1922) que le phénoménal von Stroheim atteint un sommet de son talent par la sophistication de sa mise en scène. Le film narre l'histoire d'un charmant trio d'escrocs européens, mimant une vieille noblesse qui n'a d'autre recours que celui de la séduction de riches Américains. Au centre, le magnétique comte Serge Karamzin, interprété par von Stroheim et ses attributs habituels, chauffé à blanc par deux fausses princesses à la sensualité corrompue. L'utilisation de décors dantesques, qui reproduisent en taille réelle le casino de Monte-Carlo, ainsi que les exigences du réalisateur, entraînent des dépassements budgétaires qui finissent par épuiser ses producteurs. « The first million dollar picture » est décrié par la critique puritaine comme une insulte à chaque Américain : Laemmle et le nouveau prodige des studios Universal, le jeune producteur Irving Thalberg, finiront par réduire le film de deux tiers.

En août 1922, malgré le succès de Folies de femmes, le tournage de son film suivant démarre sous des auspices orageux : après un bras de fer avec Thalberg, von Stroheim devient le premier réalisateur à avoir été licencié par un studio, et ce seulement après cinq semaines de tournage. Merry-Go-Round (1923) sera finalement signé par Rupert Julian. Après un départ fracassant d'Universal, von Stroheim reçoit une offre de Louis B. Mayer et adapte McTeague de Frank Norris, un roman naturaliste qu'il avait découvert par hasard, en 1915, dans une chambre d'hôtel.

Délaissant les décors fastueux pour tourner dans des conditions extrêmes et dans les lieux mêmes où Norris avait situé le roman (San Francisco, la Vallée de la Mort), von Stroheim impose son intransigeance passionnée pour mener le projet colossal des Rapaces (1924). Il propose une version de six heures exploitable en deux parties, désormais perdue. La version existante de cette œuvre monumentale continue de procurer un étrange et fascinant malaise malgré les coupes supplémentaires du studio qui réduisirent ce film prototype à un peu plus de deux heures, commettant ainsi ce qui fut probablement l'un des plus grands crimes envers une œuvre d'art. Jalousie, avidité, meurtres et abus : l'histoire des rapports entre Trina, McTeague et Marcus ont de quoi affoler la morale, et la critique qualifie le film de « putride ». Après le purgatoire d'une réception outrée et laissant derrière lui un gouffre financier pour les studios, Les Rapaces devait être considéré, à partir des années 1950, comme l'un des plus grands chefs-d'œuvre de l'histoire du cinéma.

La fin des débuts, et la suite

La Veuve joyeuse (1925) permet à von Stroheim de rester sous contrat à la MGM et de revenir aux sujets qui avaient assuré sa renommée. Mais quittant le studio avant même le montage du film (il en était venu aux mains avec Louis B. Mayer), il retrouve ailleurs ses thèmes de prédilection et son aura d'acteur dans les décors impériaux de l'empire austro-hongrois tel qu'il le fantasme. Dans Symphonie nuptiale (1928), il incarne le prince Nicki von Wildeliebe-Rauffenburg, aristocrate décadent, sensuel, féru de beuveries et orgies. La fulgurante et ultime apparition du prince dans ses habits d'apparat, dans la séquence de parade en Technicolor bichrome, ressemble à un hommage nostalgique à la Vienne d'avant-guerre. Une nouvelle fois, le film fut mutilé par les producteurs de la Paramount, mais en 1953 von Stroheim, avec l'aide de la monteuse Renée Lichtig, put proposer une version proche de son projet d'origine.

Encore plus brève sera l'expérience de réalisation pour un projet mené avec Gloria Swanson, Queen Kelly (1932), considéré comme inachevé suite au limogeage du réalisateur par les producteurs, après des différends sur la portée morale du rôle de l'actrice principale. Von Stroheim décide alors, à l'orée du cinéma parlant, d'abandonner la réalisation et de continuer une carrière d'acteur, longue suite de personnages tristes comme autant d'autoportraits d'un artiste empêché. Deux exceptions à cette trajectoire sans éclat, le von Rauffenstein de La Grande illusion (Jean Renoir, 1937), version humanisée de tous ses avatars en prédateur costumé, et « Max » von Mayerling de Sunset Boulevard (Billy Wilder, 1950), où il apparaît assagi, devenu une réplique mélancolique de sa propre légende, entretenant l'illusion et la folie flamboyantes de sa maîtresse. Crépuscule d'un dieu. Wilder rend un ultime hommage cinéphile à l'un des plus grands réalisateurs de tous les temps, tyran et martyr, un insupportable génie au talent démesuré.

Gabriela Trujillo

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Du 27 février au 10 mars 2019

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