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C'est Ma nuit chez Maud, en 1969, qui attire l'attention publique sur cet ancien critique des Cahiers du cinéma et cinéaste depuis le début des années 1960. S'il a commencé plus tard que d'autres de la Nouvelle Vague, il ne va plus cesser de tourner, grâce aux Films du Losange, une structure de production et de distribution nécessaire à l'épanouissement d'une inspiration à la fois classique et moderne, littéraire et cinématographique, explorant les contradictions contemporaines de la morale et du désir, sachant prévoir son film dans le détail et accueillir l'inattendu, un inattendu toujours espéré. Attentif à rapporter son esthétique à ses moyens, Rohmer n'a cessé d'expérimenter, offrant un véritable espace de lumière à des acteurs et actrices qu'il révèle souvent : Françoise Fabian, Fabrice Luchini, Pascale Ogier, Marie Rivière, Arielle Dombasle...

Un cinéaste du dimanche

Au moment de la sortie de Pauline à la plage en 1983, Éric Rohmer déclare à la presse : « Comme tous ceux qui viennent des Cahiers du cinéma, je suis un cinéaste du dimanche. » Le propos ressemble à une boutade : il est pourtant juste, si l'on considère que les critiques appelés les « Jeunes Turcs », dont il fit partie à ses débuts aux Cahiers, ont voulu défendre le cinéma à l'inverse de l'idée d'un « métier », désirant faire des films à tout prix, à toute heure y compris le dimanche, avec fureur et passion. Par ailleurs, il est connu aujourd'hui que Rohmer, né Maurice Schérer, a entretenu, au cours de deux décennies, une double vie qui occultait aux yeux de sa mère (décédée en 1970) son plus précieux trésor, le cinéma, qu'il exerça avec la véritable ardeur et la patience d'un amateur.

L'art du fantasme

Après la parution de son unique roman (Élisabeth, signé Gilbert Cordier) en 1946 aux éditions Gallimard, Rohmer tourne une adaptation des Petites filles modèles d'après la Comtesse de Ségur, projet interrompu et disparu ; il joue lui-même le héros torturé dans deux de ses courts métrages, Bérénice (1954) d'après Edgar Poe et La Sonate à Kreutzer (1956) d'après Tolstoï. Suite à l'échec de son premier long métrage, le désespéré et behaviouriste Signe du lion (1959), Rohmer entame le premier de ses cycles, les « Contes moraux » (1962-1972). L'origine de ces six films (La Boulangère de Monceau, La Carrière de Suzanne, La Collectionneuse, Ma nuit chez Maud, Le Genou de Claire, L'Amour l'après-midi) remonte à une série de ses nouvelles inédites. Il y sculpte progressivement un nouveau naturel, dans des récits où un personnage masculin se confronte au vertige du libre arbitre – celui, en l'occurrence, de pouvoir choisir entre deux femmes en une triangulation aux géométries variables. L'égarement passager (la fascination pour d'éclatantes apparitions comme Françoise Fabian ou Zouzou) cède la place, grâce à une subtile mais dense introspection, à la reprise d'un équilibre vital dont le centre vide est, probablement, une certaine idée de la sagesse.

Le ravissement de la beauté

La suite de la carrière d'Éric Rohmer confirme une genèse littéraire qui nourrit l'ensemble de l'œuvre, bien que le cinéma ait été sa véritable voie. Parallèlement aux premiers succès publics au début des années 1970, le réalisateur poursuit une méthode exigeante, avec une équipe réduite et loyale. Son œuvre garde ainsi les vertus d'économie et d'invention indispensables à l'idée de « l'auteur » de cinéma telle qu'elle a été défendue par les Cahiers, une revue qu'il dirige de 1957 à 1963. Voyageur immobile à la biographie peu mouvementée, Rohmer entreprend cependant le voyage au pays lointain du passé, à travers des adaptations historiques qui font surgir une Histoire qu'on ressent plus qu'on ne la déchiffre. L'énigmatique Triple agent (2004, d'après un fait divers) occupe une place à part dans la volonté de restitution, puisqu'il alterne des vues documentaires des années 1930 avec un récit d'espionnage. Reste que les plus somptueuses adaptations historiques sont sans doute La Marquise d'O... (1976, d'après Heinrich von Kleist) et Perceval le Gallois (1978, d'après Chrétien de Troyes, que Rohmer met en vers lui-même). Rohmer bâtit un espace charnel et poétique en complicité avec son chef opérateur Nestor Almendros, auteur à son tour, selon le cinéaste, d'une « vraisemblance de la lumière ». Les multiples teintes de ces films, allant du cobalt au cuisse de nymphe émue, caressent les sursauts de toutes les périodes que le cinéma a la puissance d'évoquer. L'Anglaise et le duc (2001, d'après les mémoires de Grace Elliott) et Les Amours d'Astrée et de Céladon (2007, d'après Honoré d'Urfé) prolongent, dans les dernières années, l'impératif rohmérien d'une immuable beauté.

Le règne des femmes

Du critique André Bazin, Éric Rohmer hérite l'amour de la part mécanique de l'enregistrement cinématographique, son implacable empreinte. Le deuxième cycle, qui se constitue suivant une contrainte, est celui des six « Comédies et proverbes » (1981-1987) : La Femme de l'aviateur, Le Beau mariage, Pauline à la plage, Les Nuits de la pleine lune, Le Rayon vert, L'Ami de mon amie. Si ce cycle annonce un changement de signe, c'est que le réalisateur succombe à la puissance de ses actrices. La constellation rohmérienne s'étoffe alors d'héroïnes nouvelles et mémorables – par ordre d'apparition : Marie Rivière, Anne-Laure Meury, Béatrice Romand, Arielle Dombasle, Amanda Langlet, Pascale Ogier, Rosette, Emmanuelle Chaulet et Sophie Renoir. Non seulement elles illustrent, chacune à sa façon, des citations (« Que le temps vienne où les cœurs s'éprennent » de Rimbaud) ou des lieux communs (« Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison »), mais elles deviennent les aspects divers d'un élan poétique et philosophique du cinéma. Ainsi, elles mettent à nu la méthode de travail de Rohmer, qui écrit les dialogues de ses films après une observation attentive et rusée du corps et des gestes de ses acteurs, ainsi que de leurs dictions bigarrées. Elles deviennent les héroïnes impétueuses et passionnées qui mènent, malgré leurs furieuses contradictions, une véritable croisade du bonheur.

La société de la conversation

Profondément ancrés dans les années 1990 bien que l'on devine l'influence capitale de La Bruyère, les « Contes des quatre saisons » (1990-1998 : Conte de printemps, Conte d'hiver, Conte d'été, Conte d'automne) préservent le charme suranné et inimitable des dialogues du cinéma d'Éric Rohmer, qui défend encore ici l'utilisation du son direct. L'utilisation parcimonieuse de la musique, généralement composée par Jean-Louis Valero, s'enrichit de l'apparition, au générique, du compositeur Sébastien Erms, autre hétéronyme de l'auteur en fusion avec le nom de la monteuse Mary Stephen qui participe de la composition. Ce dernier cycle, centré sur ce qui fait et défait les liens entre les êtres, résonne avec l'ensemble de l'œuvre et l'éclaire : synchronicités, rencontres capitales, complicités spontanées, coups de foudre. Le spectateur est entraîné par la parole de personnages complexes qui mentent ou se mentent à eux-mêmes, se contredisant sans cesse. Deux personnages puissants se détachent : Melvil Poupaud en été, jouant un jeune homme au magnétisme affriolant qui se laisse délivrer par le hasard, et Charlotte Véry, l'un des personnages les plus majestueux de tout le panthéon rohmérien, l'agaçante charmeuse de l'hiver qui fait le pari absolu de l'amour.

La fonction oblique

Dans L'Arbre, le maire et la médiathèque (1993), l'opposition entre le discours politique du maire et la parole des habitants témoigne d'interférences inévitables dans le champ du réel. Le film cristallise une manière d'être au monde contemporain, que Rohmer déploie à la fois dans les nombreux articles (regroupés notamment dans Le Celluloïd et le marbre), et de manière encore plus manifeste dans un autre versant de son œuvre, moins connu quoique abondant : la trentaine de films qu'il réalise pour la télévision. Ce précieux laboratoire d'expérimentation met au jour une esthétique du réseau : les sujets vont du commentaire de films (Boudu sauvé des eaux, L'Atalante), de grands classiques (Cervantès, Pascal, La Bruyère, Victor Hugo, Michelet), à des essais divers (linguistique, histoire, sociologie). Dès l'un des premiers essais, Métamorphoses du paysage (1964), apparaît le profond intérêt de Rohmer pour les transformations urbanistiques issues de la politique des villes nouvelles menée par le second mandat gaulliste. Plus tard, dans Entretien sur le béton (1969), la parole de Paul Virilio annonce ce qui chez Rohmer deviendra une véritable poétique de l'écologie. Paris gardant son indéfectible mystère (Les Rendez-vous de Paris, 1995), est-il désormais possible de survivre en banlieue, comme semble en douter le personnage de Pascale Ogier fuyant Marne-la-Vallée dans Les Nuits de la pleine lune ? Ces villes nouvelles, comment les hanter ? Dans L'Ami de mon amie, la trajectoire de Blanche (Emmanuelle Chaulet) se calque sur l'urbanisme inédit de Pontoise pour témoigner des possibilités de rencontre. Si la lucidité a raison de son amour platonique, il n'empêche que, vie et ville nouvelles obligent, tous les espoirs sont permis.

Gabriela Trujillo

Dans les salles

Films, rencontres, conférences, spectacles

Du 9 janvier au 11 février 2019

Les films

Six contes moraux

Comédies et proverbes

Contes des quatre saisons

Courts métrages réalisés ou produits par Éric Rohmer

Documentaires, films TV et films pédagogiques

Autour d'Éric Rohmer

Journée d'étude « Éric Rohmer : discours de la méthode »

Rencontres et conférences

Lundi
Mardi
Mercredi
Jeudi
Vendredi
Samedi
Dimanche
15 janvier 2019
29 janvier 2019
3 février 2019

Autour de l'événement

actualité

Edition

Pascale Ogier, ma sœur.

d'Emeraude Nicolas
Avec des texte de Frédéric Mitterrand, Philippe Azoury, Dominique Païni, Jim Jarmusch...

Parution chez Filigranes Éditions
«Il y a 30 ans nous quittait Pascale O., tout juste récompensée pour son rôle dans Les Nuits de la pleine lune de Rohmer. Elle fêtait ses vingt-cinq printemps, j'avais soufflé mes douze bougies ; nous étions demi-sœurs. ». Emeraude Nicolas
Format 210x280cm / 304 pages / 250 photographies en couleurs et N&B / 40€

actualité

ARTE

Programmation spéciale Éric Rohmer sur Arte avec
Pauline à la plage, Conte d'été et, dans le magazine Court-circuit, La boulangère de Monceau et La Carrière de Suzanne.
2 et 4 février (sous réserve)
Tous les films en replay pendant 7 jours sur arte.tv

actualité

Au Louxor

Reprise à l'issue de la rétrospective.

Partenaires et remerciements

Les Films du Losange, CNDP archives réseau-Canopé, INA, Orange Studio, Pathé Distribution, Rezo Films, Marie Binet, Françoise Etchegaray, Marie Rivière

avec le soutien du

CNC